Christiane Abuimama affirme que les femmes noires francophones renoncent souvent à leurs carrières d’entrepreneuses, faute d’aide à l’arrivée et discriminées du fait de leur genre.
Pour renforcer l’entrepreneuriat au sein des communautés francophones en situation minoritaire, un rapport de 2020 de la direction de la recherche sur les politiques d’IRCC recommandait de mettre en place des incubateurs et accélérateurs d’entreprises francophones, de réserver une partie de ses programmes aux nouvelles arrivantes issues de minorités visibles francophones ou d’offrir des microcrédits de démarrage, accompagnés de formations en littératie financière.
«Oui, dans l’ensemble, ces recommandations étaient correctes. Toutefois, les mettre en pratique, c’est une autre histoire», résume Christiane Abuimama, directrice des programmes à l’Association des entrepreneurs afro-canadiens (ACANEA), basée à Edmonton.
Aide financière inégale
Pour elle, les personnes noires qui immigrent dans des villes plus petites – elle cite Red Deer en Alberta – n’ont pas accès à des informations pertinentes pour le lancement de leurs entreprises.
«Il existe des subventions, notamment pour les entrepreneurs noirs. Mais […] celles-ci sont beaucoup dirigées vers les communautés noires anglophones. Après, dans ces communautés, il peut y avoir des connexions avec certains leadeurs francophones, pour avoir accès à certains fonds. Est-ce suffisant? Je ne pense pas.»
Marie Monfret a lancé son entreprise culinaire en 2023, à Edmonton, en Alberta.
Le 23 juin, la ministre fédérale des Femmes et de l’Égalité des genres, Rechie Valdez, a accordé 3,2 millions de dollars, à répartir entre trois organismes d’aide aux entrepreneurs noirs au Manitoba.
Christiane Abuimama salue ces initiatives, mais insiste : sur le terrain, les francophones aident les entrepreneurs «avec les moyens du bord».
La crédibilité avant tout
Marie Monfret, une Française qui a lancé son entreprise de crêpes en 2023 à Edmonton, affirme avoir été guidée par une association provinciale sur les programmes financiers à sa disposition, mais elle pointe des conditions contraignantes. Elle souligne aussi un obstacle persistant : la construction de la crédibilité, notamment lorsqu’on est immigrant ou immigrante.
«On doit faire nos preuves d’autant plus», ajoute la dirigeante de Happy Crêpes by Marie. Cette dernière rejoint la directrice des programmes de l’ACANEA : tout dépend de la personne et des produits proposés.
«J’ai dû faire face à des commentaires de la part des francophones sur mes crêpes. Les anglophones, qui connaissent moins ce produit, étaient plus encourageants, tandis que pour les francophones, ça n’avait rien d’exceptionnel», déplore-t-elle.
Les sacrifices des femmes
Christiane Abuimama note l’autre obstacle principal : «Généralement, que ce soit en termes de subventions ou bien de crédibilité, on fait beaucoup plus confiance à un homme qu’à une femme pour lancer des entreprises. Quand une femme arrivera, on va davantage lui montrer différentes barrières auxquelles elle pourrait faire face.»
Vu la difficulté d’accès aux garderies, notamment francophones dans les provinces hors Québec, particulièrement dans les plus petites localités, les femmes font face à un «autre combat» que les hommes.
C’est pour cela que je parle de culture. Dans certains pays, il n’y a pas de système de garderie et c’est souvent la famille qui s’occupe de l’enfant.
À partir de ce constat, les femmes noires font face à une double discrimination : liée à leur origine et à leur genre. Malgré les évolutions, ces injustices persistent au Canada à leur arrivée, mais aussi au sein de leurs propres communautés, notamment l’idée que leur «place est à la maison», selon la directrice.
Christiane Abuimama affirme que malgré les différentes aides existantes, comme le programme pour l’entrepreneuriat des communautés noires, ou des microprêts, il manque actuellement une aide financière et de conseil auprès des femmes nouvelles arrivantes célibataires et avec des enfants.
«Souvent, il y a des séparations dans les couples des nouveaux arrivants à cause justement de cette idée dans certaines cultures [selon lesquels la femme doit rester à la maison, NDLR]. Alors, ce pourrait être intéressant d’avoir cette aide spécifique-là», développe la responsable.
Le rapport de 2020 d’IRCC pointait le fait que les revenus des entrepreneuses noires immigrantes et francophones restent précaires : 58 % des participants tirent leur revenu principal de leur entreprise et, parmi eux, 69 % des femmes et 58 % des minorités visibles gagnaient moins de 30 000 $ en 2018.
