le Samedi 8 août 2026
le Samedi 8 août 2026 5:00 Francophonie

Une directive sur la langue de travail à la Défense nationale inquiète

Pourquoi faire confiance à Francopresse.
Selon des données partagées par la professeure Stéphanie Chouinard devant un comité parlementaire, 9 % des membres anglophones des Forces sont bilingues, alors que 59 % des membres francophones le sont.  — Photo : John Douglas – CC BY-NC-ND 2.0
Selon des données partagées par la professeure Stéphanie Chouinard devant un comité parlementaire, 9 % des membres anglophones des Forces sont bilingues, alors que 59 % des membres francophones le sont.
Photo : John Douglas – CC BY-NC-ND 2.0

FRANCOPRESSE – Alors que les appels à faire plus de place au français dans les Forces armées canadiennes se font entendre depuis des années, le ministère de la Défense rejette l’idée que sa nouvelle directive linguistique menace l’utilisation du français dans ses rangs.

Une directive sur la langue de travail à la Défense nationale inquiète
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Dans une infolettre publique du 27 juillet, le ministère de la Défense explique avoir modifié la désignation linguistique de plusieurs lieux de travail en partie parce que «plusieurs organisations et unités situées dans des régions unilingues éprouvaient des difficultés à respecter leurs obligations linguistiques, ce qui entrainait des plaintes fondées et de la frustration».

La missive invoque aussi la difficulté de recruter du personnel pour des postes bilingues dans certaines régions.

Le vétéran Éric Sauvé raconte qu’un ancien collègue anglophone devenu bilingue pendant son parcours dans les Forces armées lui a fait part de sa déception face à la nouvelle directive. 

Photo : Courtoisie

Les nouvelles règles sur la langue de travail au sein du ministère de la Défense et des Forces armées canadiennes (FAC) ont été mises au jour par Le Devoir le 3 aout.

Recul «choquant»

En entrevue avec Francopresse, le militaire à la retraite et président de la firme de consultants Innovigo, Éric Sauvé, Éric Sauvé exprime sa frustration provoquée par l’annonce : «Ce qui me choque le plus, c’est qu’on dit : “Oui, vous avez raison de vous plaindre qu’il n’y a pas de service en français, mais comme c’est trop dur, on va tout simplement déclarer que la base est unilingue anglophone”.»

Il y voit aussi un «moment important» pour l’érosion du français, parce qu’il y aura moins d’incitatifs pour parler en français dans les régions anglophones. Il y aura des conséquences à long terme. «Quand les francophones ne se sentent pas représentés, ne se sentent pas respectés, ils ont moins tendance à se présenter au centre de recrutement. Parce qu’ils se disent, ce n’est pas pour nous, ça.»

De bilingue à unilingue et vice versa

Avant janvier 2025, les désignations linguistiques étaient assignées à partir des Ordonnances d’organisation des Forces canadiennes. Cette désignation a été supprimée et remplacée par la Liste des régions bilingues du Canada aux fins de la langue de travail.

Ces régions incluent Ottawa, le Nouveau-Brunswick, Montréal, quelques secteurs du Québec, de l’Est et du Nord de l’Ontario.

Vincent Pellerin confirme que la désignation unilingue anglophone du Collège militaire royal du Canada à Kingston, dévoilée dans les médias en mai, découle de la même directive. Il insiste pour dire que la désignation concerne seulement la langue de travail du collège, un mandat bilingue est toujours attaché à la formation. 

Photo : Courtoisie

Le directeur des langues officielles au ministère de la Défense nationale, le capitaine de vaisseau Vincent Pellerin, donne plus de précisions sur le changement. «On a remplacé un système désuet pour désigner les langues de travail dans les unités avec un système qui est plus conforme et cohérent avec le reste du gouvernement fédéral. […] Spécialement pour les fonctionnaires qui travaillent à la Défense.»

«Il faut faire la nuance que c’est la langue de travail et non la langue de service qui est affecté, dit-il. La majorité des unités qui étaient désignées bilingues, c’était largement pour des raisons de service et non de langue de travail.»

Selon les chiffres à la disposition de Vincent Pellerin, 174 unités bilingues sont devenues anglophones, 29 sont devenues francophones et 67 anglophones sont devenues bilingues. Il peut y avoir plusieurs unités sur une même base militaire. Par exemple, l’unité dentaire et les services administratifs seront comptés séparément.

La plupart des services aux militaires et à leurs familles seront encore offerts dans les deux langues officielles, peu importe la langue de travail de la région, souligne la nouvelle directive.

Les unités unilingues ont aussi des responsabilités envers la Loi sur les langues officielles (LLO), précise-t-il. «Si quelqu’un a un souci, une inquiétude sur des enjeux de langues officielles, il peut absolument déposer une plainte au commissaire [aux langues officielles]. Et à la Défense, on prend ces plaintes-là très au sérieux.»

Il revient alors au Commissariat de déterminer si la plainte est recevable, même si elle est déposée dans un lieu de travail qui n’est pas désigné comme étant bilingue.

À lire aussi : Régions à forte présence francophone : la commissaire réclame un règlement plus précis

Données sur le bilinguisme dans les Forces armées canadiennes

Le lieutenant-général Erick Simoneau a donné quelques chiffres lors d’un témoignage devant le Comité permanent de la défense nationale le 15 avril. Environ 24 % du personnel des Forces serait francophones, comparativement à 21 % de la proportion canadienne.

Pour sa part, la professeure Stéphanie Chouinard souligne devant le même comité parlementaire le 22 avril que «les langues officielles et le bilinguisme demeurent largement l’affaire des francophones» parce que les anglophones ont rarement l’occasion de travailler en français.

Selon ses données, seulement 9 % des membres anglophones des Forces sont bilingues, alors que 59 % des membres francophones le sont.

Le Commissariat aux langues officielles (CLO) traite aussi les plaintes concernant la Loi sur les langues officielles visant le ministère de la Défense.

Des recommandations pour faire plus de place au français

Les critiques concernant la place du français dans les Forces armées canadiennes sont formulées depuis plusieurs années. Les recommandations pour encourager son utilisation et améliorer la formation linguistique aussi.

Dans un article publié en 2021, deux chercheuses du ministère de la Défense, Sara Rubenfeld et Carla Sowinski, concluaient qu’il fallait offrir davantage d’occasions d’apprendre le français de façon immersive, normaliser son usage dans les milieux de travail et encourager l’apprentissage de la deuxième langue officielle.

«En tant qu’aspect fondamental de l’identité canadienne, la dualité linguistique ne devrait pas être séparée des autres efforts [des Forces armées canadiennes pour célébrer la diversité et assurer l’équité].»

En avril 2026, le Comité permanent de la défense nationale a tenu trois réunions pour étudier la place des francophones et des autochtones dans les Forces armées canadiennes.

Lors de son allocution d’ouverture, la professeure agrégée en science politique au Collège militaire royal du Canada à Kingston, Stéphanie Chouinard – qui témoignait à titre personnel et non pour son établissement – faisait les mêmes recommandations.

Elle insistait aussi sur la nécessité de ne pas limiter l’apprentissage à la réussite d’un test, mais plutôt d’être capable de travailler en français avec des collègues.

C’est un type d’apprentissage qui se fait pendant toute une carrière et qui, selon moi, doit commencer dès l’entrée d’un membre dans les Forces armées canadiennes.

— Stéphanie Chouinard

Lors de la même audience, le vétéran Éric Sauvé insistait sur le besoin d’aller au-delà de l’offre d’apprentissage et de fournir aux militaires plus d’occasions de pratiquer le français. «Il faut créer des occasions réelles de l’utiliser, par exemple dans les breffages, dans les cours, dans les évaluations et dans les mutations.»

De l’avis du capitaine de vaisseau Vincent Pellerin, la nouvelle directive n’affecte pas les occasions d’apprentissage «parce que dans la carrière d’un militaire, le bilinguisme est critique pour l’avancement». Elle n’interdit pas de parler français dans les unités anglophones, précise-t-il.

Une autre directive a été mise en action à l’automne 2025 pour que les FAC s’adaptent à la nouvelle LLO et pour augmenter la capacité de bilinguisme.

À lire aussi : La santé des femmes militaires mieux prise en compte, mais loin d’être acquise

«Ça ne respecte pas l’esprit de la Loi»

Pour le député responsable des Langues officielles du cabinet fantôme du Parti conservateur du Canada, Joël Godin, la décision est une preuve que le gouvernement n’a pas la volonté de «faire grandir la langue française».

«Ça va à l’encontre de l’esprit de la nouvelle loi [modernisée]. Est-ce que c’est la pointe de l’iceberg? Est-ce qu’on a une directive générale?», interroge le député conservateur Joël Godin. 

Photo : Courtoisie

Joël Godin croit que le ministère de la Défense est allé trop vite en adoptant la liste du gouvernement «établie en 1977». Il aurait dû attendre la nouvelle liste officielle des régions désignées en vertu de la Loi sur les langues officielles (LLO).

«Au niveau légal, probablement qu’ils respectent la loi, mais pas l’esprit de la loi. L’esprit de la loi, c’était d’arrêter le déclin du français et de protéger et promouvoir les deux langues officielles. Il ne faut pas abandonner à la première résistance. Il faut être créatif, il faut trouver des solutions», conteste le député de Portneuf–Jacques-Cartier.

Il a l’impression que la décision a été prise dans un bureau, en regardant des statistiques, éloignée des expériences humaines sur le terrain.

Type: Actualités

Actualités: Contenu fondé sur des faits, soit observés et vérifiés de première main par le ou la journaliste, soit rapportés et vérifiés par des sources bien informées.

Déclaration sur les sources et la méthode:

Déclaration IA : Le présent article a été rédigé par un journaliste. Un outil d’intelligence artificielle a servi à la transcription des entrevues. Le journaliste a révisé l’exactitude des extraits utilisés.

Données de parution:

Sudbury

Julien Cayouette

Rédacteur en chef

Adresse électronique: