le Dimanche 11 janvier 2026

L’effet des politiques d’éducation

Pendant 160 ans, le gouvernement canadien et plusieurs églises chrétiennes ont mené un projet d’assimilation culturelle et linguistique à l’endroit des peuples autochtones. Ils ont forcé environ 150 000 enfants à vivre, étudier et travailler en anglais ou en français.

Des conditions similaires existaient dans les externats (ou écoles de jour), où régnaient les mêmes enseignements racistes et dégradants et les mêmes interdictions de parler les langues autochtones.

Hors du Québec, là où des francophones géraient les écoles ou enseignaient aux enfants en anglais, les adultes pouvaient parler français et continuer de vivre en français. Une énorme masse de documents atteste que les catholiques francophones travaillaient la plupart du temps en français.

Les enfants les entendaient donc se parler en français et pouvaient apprendre quelques mots de la langue… surtout ceux qui les dénigraient (on m’a ainsi souvent parlé de l’impact négatif du mot «sauvage»).

Au-delà des pensionnats, les autorités politiques, religieuses et sociales ont également mené une attaque en règle contre les langues et les cultures autochtones.

Les économies autochtones ont été décimées, notamment par l’occupation et l’exploitation des terres par les Européens, par la mise en place du système de laissez-passer et par la pratique systématique de destruction des efforts de développement économique au niveau communautaire. Sans oublier les épidémies.

Pour avoir la possibilité de participer à la société dominante, là où il n’y avait pas de pensionnats ou d’externats, les enfants autochtones devaient aller à l’école hors des réserves. Il leur était donc impossible de recevoir une éducation dans leur langue qui serait reconnue par la société dominante. Cette possibilité est en fait très récente.

À lire : Comment mieux informer les nouveaux arrivants sur les communautés autochtones?

Assimilation et génocide

Ceci dit, le terme «assimilation» ne suffit pas pour parler de ces politiques d’éducation. Il serait trop facile de mettre côte à côte les politiques à l’endroit des peuples autochtones et celles à l’endroit des communautés issues de l’immigration européenne – canadienne-française, françaises, belges, certes, mais également d’Europe centrale et de l’Est, visées par la même politique d’éducation en anglais.

Il est question ici de génocide. La Commission de vérité et réconciliation du Canada a parlé de «génocide culturel» pour nommer la logique des pensionnats et leurs conséquences sur les peuples autochtones.

Toutefois, nous devons voir les pensionnats comme une seule institution aux côtés des autres : les externats, les écoles mixtes, le système de laissez-passer, la Loi sur les Indiens, l’interdiction des pratiques spirituelles et culturelles, la destruction des économies, l’emprisonnement et la criminalisation, les déplacements forcés

Dans les pensionnats autochtones anglophones, pendant que les jeunes ne pouvaient pas utiliser leur langue, les francophones qui leur enseignaient pouvaient parler français. 

Photo : P199 – Wikimedia Commons

Langues officielles et langues autochtones

L’assimilation linguistique est ainsi l’une des composantes du génocide des peuples autochtones qui continue aujourd’hui, bien au-delà de la culture. Les langues autochtones ne sont pas «en danger», elles ne «disparaissent» pas : elles ont été longtemps attaquées directement, suivant l’objectif de les faire disparaitre avec les peuples autochtones.

Aujourd’hui, le manque d’un appui sérieux à leur développement limite les moyens pour contrer leur destruction et solidifier leur transmission.

Un déséquilibre important existe entre l’appui au français en situation minoritaire, et l’appui aux langues autochtones. Si les sommes d’argent peuvent paraitre comparables, il faut se rappeler que le soutien à l’éducation en français s’ajoute aux budgets provinciaux, tandis que le gouvernement fédéral finance entièrement les écoles dans les réserves.

Plus grave encore, ces écoles sont sous-financées et plusieurs ont besoin de rénovations importantes, et les gouvernements dépensent moins pour les enfants autochtones que pour les enfants qui vivent hors des réserves.

À lire : Langues autochtones : C-13 a «manqué le bateau»

Solidarité et politiques linguistiques

Nous avons certes appris à reconnaitre «la présence et l’apport millénaire des peuples autochtones sur le continent nord-américain». Après tout, les langues autochtones font partie du patrimoine culturel immatériel de l’humanité, mais surtout des peuples autochtones eux-mêmes. Par la manière dont elles nomment, décrivent et présentent l’environnement non humain, elles permettent de sortir des relations coloniales avec les territoires occupés par le Canada.

Toutefois, entre une reconnaissance, un rappel symbolique et un appui, voire une véritable solidarité, assez de pas ont été faits : il est plutôt temps de se mettre en marche et de commencer le travail.

Un véritable soutien aux langues autochtones commence évidemment par la création de relations, de liens plus serrés et de solidarités entre les groupes minorisés au niveau linguistique.

Ce soutien doit servir les objectifs déjà décidés et partagés par les peuples autochtones, et avoir lieu dans le respect de leur souveraineté en tant que peuples.

Après tout, de nombreuses initiatives existent déjà : rassemblements de gardiens et gardiennes des langues, forums en milieu urbain, sommets internationaux, écoles d’immersion et maints projets de revitalisation au niveau des communautés, dont les programmes de mentorat ainsi que la Décennie internationale des langues autochtones.

Ainsi, la création de politiques linguistiques communautaires qui incluent explicitement une solidarité avec les peuples autochtones du territoire de chaque communauté francophone permettrait de contribuer à la défense des droits des peuples autochtones, qui incluent les droits linguistiques. Aussi d’envisager ce que pourraient signifier des réparations de la part des francophones.

Bref, nous devons repenser les langues officielles. Celles-ci ont été, et demeurent, des langues de colonisation. Les penser en isolement des langues autochtones, c’est continuer les aspects linguistiques du colonialisme.

À lire : La francophonie veut aider les peuples autochtones à faire reconnaitre leurs langues (Le Nunavoix)

Jérôme Melançon est professeur titulaire en philosophie à l’Université de Regina. Ses recherches portent généralement sur les questions liées à la coexistence, et notamment sur les pensionnats pour enfants autochtones, le colonialisme au Canada et la réconciliation, ainsi que sur l’action et la participation politiques. Il est l’auteur et le directeur de nombreux travaux sur le philosophe Maurice Merleau-Ponty, dont La politique dans l’adversité. Merleau-Ponty aux marges de la philosophie (MétisPresses, 2018).

Une plume qui fait danser

Après une absence de huit ans, voilà que l’auteur-compositeur-interprète franco-ontarien Damien Robitaille est de retour. Il offre Ultraviolet, un opus des plus intéressants à la hauteur de son talent lancé le 14 février.

Pochette de l’album Ultraviolet

Photo : damienrobitaille.com

Ce nouvel album aux allures dance-pop renferme de belles orchestrations qui rendent chaque pièce extrêmement puissante. Il débute avec un dance-pop bilingue, (She’s Got That) Je ne sais quoi, dont la musicalité des mots en fait un ver d’oreille irrésistible.

Dans la même veine, Kaléidoscope vous fera danser dès les premiers accords. Tout au long du disque, mélodie après mélodie, le charme opère. Des pièces comme Limousine ou Désynchronisé témoignent de la plume unique de Robitaille.

Paruline, Paruline est un folk acoustique savoureux, alors que Point de non-retour est une autre belle trame dance-pop et que la pièce titre, Ultraviolet, nous transporte dans un univers reggae.

Mon coup de cœur est Aurores boréales, une courte ballade piano-voix qui crée un moment de tendresse avec l’artiste. L’album se termine avec Superhéroïne, autre belle ballade, anglophone cette fois-ci.

Huit ans se sont écoulés depuis l’album Univers parallèles de Damien Robitaille. Ultraviolet démontre encore une fois toute la richesse de la plume de l’artiste. Il offre un 6e album où la force des arrangements donne vie à de superbes mélodies. Damien Robitaille est plus que jamais en contrôle de son univers.

Ultraviolet
Album : Ultraviolet

Far West francophone

Pour suivre leur excellent album éponyme, La légende de Calamity Jane revient avec le remarquable Avant l’aurore. Ce trio fransaskois, composé d’Annette et Michelle Campagne (du groupe Hart-Rouge) et d’André Lavergne (du groupe Dans l’Shed), captive dès les premiers accords avec un son country folk aux essences de blues qui les démarque.

Pochette de l’album Avant l’aurore

Photo : productionsmid.com

Dès la pièce titre, Avant l’aurore, nous sommes témoins de l’intensité des orchestrations. Nous sommes éblouis par cette force organique que nous livrent les guitares et le banjo. À cela s’ajoute des harmonies vocales d’une richesse hors du commun. 

Quelques extraits irrésistibles sont entre autres 300 pieds, un hymne contre l’oppression et un désir de liberté. Je t’appartiens est une déclaration de fidélité alors qu’avec Dans la montagne, Annette Campagne et André Lavergne livrent une des grandes chansons du disque.

J’aimerais faire une mention spéciale pour la pièce instrumentale, Vent et poussière. Elle nous berce au plus profond de notre âme.

Grâce à l’intensité des arrangements, grâce aux guitares folk et country auxquelles s’ajoute un soupçon de blues, le trio nous captive une nouvelle fois.

Dans la montage
Album : Avant l’aurore

Un poète aux teintes afrobeat

En souvenir je vous présente Yao. Ce mois-ci, le slameur d’Ottawa fera pour la deuxième fois la première partie du rappeur Grand Corps Malade. Il y a quelques années, Yao, artiste né en Côte d’Ivoire, déposait sa plume sur une toile de fond pop aux teintes afrobeat, électro et jazz, qui nous transportaient dans une gamme d’émotions.

Pochette de l’album Kintsugi

Photo : yaomusique.com

Chaque pièces de l’album Kintsugi était très bien construite afin de créer un univers sonore absolu. De Funambule à Comme il est là, un esprit de compassion, de vérité et de fragilité emporte l’auditeur. On est témoin d’une plume d’intériorité profonde. Les naufragés est l’un des meilleurs textes de l’album.

La plume de Yao est poétique et engagée. Sa musique pop aux multiples teintes nous berce et nous accompagne comme une brise sonore envoûtante. Le propos de chaque plage de l’album Kintsugi est un délice pour notre ouïe.

Funambule
Album : Kintsugi

En ligne et dans la culture populaire, l’effet Dunning-Kruger est utilisé pour expliquer pourquoi les personnes qui ont peu de connaissances dans un domaine donné se croient plus compétentes qu’elles ne le sont vraiment, parfois même plus que les spécialistes du domaine en question.

Après avoir vu quelques vidéos au fil des ans, le sujet était déjà en partie maitrisé. Cet éditorial devait présenter cet effet afin que vous y soyez sensibles et que vous puissiez éviter d’en être victimes.

Sauf que cette définition de l’effet Dunning-Kruger est erronée.

Tout ce que l’étude des sociologues David Dunning et Justin Kruger a pu montrer en 1999, c’est que le commun des mortels se croit aussi bon sinon meilleur que la moyenne des gens. Inversement, les personnes plus compétentes sous-estiment leurs habiletés.

Les chercheurs ont demandé à des étudiants et étudiantes de répondre à des tests écrits, puis de donner d’abord leur avis sur leur propre niveau de réussite et ensuite sur leur niveau de réussite par rapport aux autres.

Les données de l’étude semblaient montrer que plus le résultat obtenu était mauvais, plus l’écart entre la perception de la réussite et la réalité était grand.

En plus d’avoir été mal interprétés par certaines personnes, les résultats de cette première étude dans le domaine sont contestés.

Même si elle a pu être reproduite par d’autres équipes de recherche, elle a mené à des résultats différents quand le niveau de difficulté des tests variait.

Aussi, selon d’autres scientifiques, les résultats s’expliqueraient au moins en partie par un effet statistique.

À lire : Notre cerveau primitif : pourquoi croit-on toujours avoir raison? (éditorial)

Varier ses sources d’information

Sans recherche supplémentaire, ou avec une recherche limitée à des vidéos sur YouTube présentant une version inexacte des conclusions de Dunning et Kruger, le présent texte aurait perpétué une mauvaise information.

Heureusement, puisque même un éditorial, ou tout bon texte d’opinion, doit reposer sur des faits vérifiables, il fallait creuser le sujet.

Après la consultation de sources de plus en plus variées sur l’étude et les résultats, il est devenu évident que la véritable définition de l’effet Dunning-Kruger n’était pas la même que celle qui est la plus couramment diffusée.

Seul un approfondissement du sujet a permis aussi d’apprendre qu’il ne bénéficie pas d’une reconnaissance unanime dans le milieu scientifique et qu’il est remis en question par d’autres recherches.

Cette conclusion vaut pour tout sujet d’actualité. Pour bien comprendre une nouvelle, il est préférable de ne pas lire la version d’une seule source. Il faut consulter des médias variés et des médias aux points de vue différents.

Cela ne veut pas dire qu’il faut visiter des sites de nouvelles spécialisées dans la désinformation, mais plutôt qu’il faut lire sur un même sujet un texte écrit par un média de droite, un média de gauche et un média reconnu comme étant plus neutre pour arriver à faire plus facilement la part des choses. À se former une opinion plus éclairée.

David Dunning le dit lui-même : pour sortir de l’effet, il faut toujours chercher à en apprendre plus, à demander l’avis d’autres personnes et à remettre en question ce que l’on sait.

Que l’effet soit réel ou non, ce sont de bons conseils.

À lire : Une «tempête parfaite» pour la désinformation électorale

Dans un monde qui nous a longtemps dressées les unes contre les autres, s’aimer, se soutenir et se choisir n’est pas seulement un acte de bienveillance. C’est un acte politique.

Depuis des siècles, la société patriarcale a entretenu la rivalité entre les femmes. Nous avons grandi avec l’idée qu’il fallait être «la plus belle», «la plus désirée», «la plus vertueuse».

On nous a appris que nous devions nous méfier des autres femmes, qu’elles étaient des rivales, des menaces.

À lire aussi : Services en français pour les femmes victimes de violence : la double peine

Quand le patriarcat nous divise

Dans les contes de notre enfance, la belle princesse est souvent opposée à la méchante sorcière. Dans les films, la «garce» et la «sainte» se disputent les faveurs d’un homme.

Et que dire du «Tu n’es pas comme les autres filles», cette phrase qu’on nous a vendue comme un compliment?

Rien de plus efficace pour nous diviser.

Pendant que nous nous comparons, que nous nous épuisons à être «mieux» que les autres, nous restons distraites. Distraites des véritables rapports de pouvoir, des systèmes qui nous oppressent, des inégalités bien réelles qui nous maintiennent sous contrôle. Car cette rivalité entre femmes n’est pas qu’un dommage collatéral du patriarcat : c’est une stratégie.

Et comme toute bonne stratégie, elle a un complice de taille : le capitalisme. Un marché florissant s’est bâti sur nos insécurités savamment entretenues.

Le capitalisme nous pousse à voir les autres femmes non pas comme des alliées, mais comme des concurrentes pour une place dans un monde qui nous en laisse si peu. Il prospère sur notre isolement. Il nous veut dociles, convaincues que notre valeur dépend de notre apparence, de notre performance ou de notre capacité à nous conformer.

— Julie Gillet

Sororité et entraide : un héritage féministe

Mais soyons honnêtes : cette guerre entre femmes est un mensonge. Une illusion fabriquée pour nous maintenir à notre place.

La vérité, c’est que quand nous nous choisissons, quand nous nous soutenons, quand nous refusons de jouer le jeu, tout change. L’histoire l’a montré : les avancées féministes ne sont jamais venues de la compétition, mais toujours de la sororité.

L’histoire nous prouve que les femmes ont toujours su se réunir et s’organiser ensemble. Les suffragettes se battaient côte à côte pour obtenir le droit de vote. Les ouvrières du textile créaient des réseaux de soutien face à l’exploitation. Les féministes des années 1970 s’éduquaient mutuellement sur leurs droits et brisaient le silence sur les violences conjugales.

Aujourd’hui encore, l’entraide entre femmes est partout. Dans les groupes de discussion où l’on partage nos histoires et nos conseils. Dans les collectifs qui recueillent la parole des victimes de violence. Dans ces réseaux de mères qui s’organisent pour alléger la charge invisible qui leur pèse. Dans ces amies qui s’assurent qu’on est bien rentrée après une soirée, qui nous écoutent quand tout va mal, qui nous encouragent quand nous doutons de nous-mêmes.

À lire aussi : Une nouvelle stratégie pour l’intégration des immigrantes francophones

Célébrons nos amitiés féminines

L’amitié féminine ne se contente pas de résister : elle transforme.

Elle permet de déconstruire ensemble le sexisme, le racisme, le validisme. Elle crée des espaces où l’on s’écoute, où l’on se soutient, loin des injonctions patriarcales et des rôles assignés. Des ilots de résistance et d’indépendance. Comme l’écrivait l’activiste et poétesse queer noire Audre Lorde : «Sans communauté, il n’y a pas de libération.»

En ce 8 mars, au-delà des slogans et des revendications, prenons un instant pour penser à celles qui nous ont portées, soutenues, aimées. Envoyons un message à une amie pour la remercier, organisons un cercle de discussion, soutenons des initiatives féministes locales.

Car au fond, le féminisme n’est pas qu’un combat. C’est aussi un refuge. Et nos amitiés en sont les remparts les plus précieux.

Originaire de Belgique, Julie Gillet est titulaire d’une maitrise en journalisme. Militante éprise de justice sociale, voici près de quinze ans qu’elle travaille dans le secteur communautaire francophone et s’intéresse aux questions d’égalité entre les genres. Elle tire la force de son engagement dans la convergence des luttes féministes, environnementales et antiracistes. Elle vit aujourd’hui à Moncton, au Nouveau-Brunswick.

Plutôt que de lire trois livres, nous allons cette fois explorer les carrières littéraires remarquables de ces trois autrices du Canada-Français et en sortir avec plus de recommandations de lectures que d’habitude.

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Commençons par la seule Canadienne à avoir reçu le prix Goncourt, Antonine Maillet. Ce prix littéraire le plus prestigieux de la Francophonie lui a été décerné en 1979 pour son roman Pélagie-la-Charrette.

Antonine Maillet est décédée le 17 février 2025 à l’âge de 95 ans. Francopresse offre ses condoléances à toute sa famille et à l’Acadie, qui perd l’autrice qui a permis de faire connaitre l’histoire et la culture acadiennes partout dans le monde.

Pelagie-la-charrette-Antonine Maillet

Cette œuvre raconte l’histoire d’une Acadienne déportée par les Anglais lors du Grand Dérangement qui décide de revenir en Acadie. C’est un roman d’une grande force, merveilleusement bien écrit et qui vibre de fierté acadienne.

Deux ans plus tard, Antonine Maillet publiait en quelque sorte une suite, intitulée Cent ans dans les bois. Cette fois, elle y livre le récit d’Acadiens revenus de la déportation qui reconstruisent leur vie tout en essayant de passer inaperçus auprès des autorités anglaises.

Ces deux romans représentent une espèce de genèse du peuple acadien, mais ce ne sont pas là les seules œuvres d’Antonine Maillet qui ont fait grand bruit. Elle est aussi l’autrice de la célèbre pièce La Sagouine, incarnée par la comédienne Viola Léger.

En fait, le corpus littéraire d’Antonine Maillet compte une quarantaine d’œuvres. Toutes à lire.

Son travail littéraire lui a d’ailleurs valu de nombreuses distinctions, comme le Prix du Gouverneur général (Canada) et des titres d’Officier de l’Ordre du Canada, d’Officier de l’Ordre de la Pléiade (Assemblée des parlementaires de la Francophonie) et de Commandeur de l’Ordre national de la Légion d’honneur (France) entre autres.

Antonine Maillet a élevé la littérature du Canada français au plus haut niveau mondial.

Avant Antonine Maillet, notre littérature a connu Gabrielle Roy. Née en 1909 à Saint-Boniface, au Manitoba, cette institutrice franco-manitobaine se consacre éventuellement au journalisme à Montréal. Autrice prolifique, elle a notamment publié sept romans et plusieurs recueils de nouvelles et essais.

Bonheur d’occasion-Gabrielle Roy

Elle connait un succès immédiat lors de la parution de son premier roman, Bonheur d’occasion, en 1945. L’histoire se passe pendant la Deuxième Guerre mondiale dans le quartier défavorisé de Saint-Henri, à Montréal. Le livre a reçu un Prix du Gouverneur général, mais c’est la France qui consacrera ce roman avec le prestigieux Prix Femina.

Plusieurs œuvres de Gabrielle Roy sont campées au Manitoba. On pense notamment à La petite poule d’eau, Rue Deschambault et Ces enfants de ma vie. Ces deux derniers romans mériteront d’ailleurs deux de ses trois Prix du Gouverneur général.

Ils sont aussi parfois qualifiés de recueils de nouvelles puisque chaque chapitre présente une histoire différente ou met en scène un nouveau personnage.

Dans Rue Deschambault, Gabrielle Roy raconte son enfance à Saint-Boniface, un quartier francophone de Winnipeg. Dans Ces enfants de ma vie, elle revient sur son parcours d’enseignante dans un village manitobain en nous présentant des enfants qui l’ont marquée.

Comme Bonheur d’occasion est inclus au programme de français de plusieurs écoles secondaires, Gabrielle Roy est probablement l’une des autrices canadiennes-françaises les plus lues.

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Marguerite Andersen est née en Allemagne en 1924 et a effectué un impressionnant parcours d’immigration qui l’a conduite à travers l’Europe et l’Afrique avant de la mener au Canada, d’abord au Québec, puis en Ontario.

Le plus grand succès de Marguerite Andersen, La mauvaise mère, a été son dernier roman. 

Photo : Prise de parole – Creative Commons Attribution-Share Alike 3.0

Son aventure littéraire n’est pas aussi fournie ni aussi connue que celle d’Antonine Maillet et de Gabrielle Roy, mais peut-être est-ce parce que Marguerite Andersen a commencé à écrire dans la cinquantaine.

Elle a publié presque tous ses livres aux Éditions Prise de parole de Sudbury, en Ontario. Plusieurs ont reçu d’importantes accolades. La mauvaise mère et Le figuier sur le toit ont tous deux remporté le Prix Trillium décerné par le Conseil des arts de l’Ontario.

Le figuier sur le toit a aussi reçu le Prix des lecteurs de Radio-Canada et La mauvaise mère a été en lice pour le Combat des livres de Radio-Canada en 2020.

Marguerite Andersen a reçu un doctorat honorifique de l’Université Mount Saint Vincent de Nouvelle-Écosse et de l’Université Laurentienne en Ontario.

C’est La mauvaise mère qui a catapulté l’autrice au sein du panthéon littéraire hors Québec. Dans cet ouvrage, elle retrace sa vie tumultueuse, à partir de l’Allemagne nazie, sa fuite avec son amant français en Tunisie et sa vie mouvementée qui, au fil de ses amours, la conduira au Canada en 1958.

Elle y décrit une mère qui élève trois enfants tout en jonglant avec les défis d’immigration, un engagement pacifiste et une carrière universitaire. On ressent son interrogation au sujet de son rôle de mère dans une vie aussi aventureuse.

Réjean Grenier a travaillé dans les médias pendant 47 ans, comme journaliste, rédacteur principal à Radio-Canada/CBC, éditeur et propriétaire d’un journal et d’un magazine, et éditorialiste. Il a présenté une chronique littéraire sur les ondes de Radio-Canada pendant cinq saisons. Il est un avide lecteur depuis l’âge de 12 ans. Il a grandi dans un petit village du Nord de l’Ontario où il n’y avait pas de librairie, mais il a rapidement appris où commander des livres. Son type d’ouvrage préféré est le roman puisqu’«on ne trouve la vérité que dans l’imaginaire».

Revenons en 1982, alors que le libéral Pierre Elliott Trudeau est premier ministre du Canada. Il décide cette année-là de mettre sur pied une commission royale d’enquête dont le mandat est de se pencher sur les défis économiques qui attendent le Canada à l’aube du XXIe siècle.

Nait ainsi la Commission royale d’enquête sur l’union économique et les perspectives de développement du Canada.

Aussi connue sous le nom de Commission Macdonald, du nom de son président Donald S. Macdonald, celle-ci remet son rapport en 1985 au nouveau gouvernement conservateur de Brian Mulroney. Ce dernier en accepte les recommandations, dont la plus controversée : négocier un accord de libre-échange avec les États-Unis. Un tel accord assurera la prospérité du Canada, dit le rapport.

La négociation est cependant difficile. Les États-Unis sont en position de force. Leur économie produit dix fois plus de biens et de services que la nôtre.

Ils sont aussi moins dépendants du commerce extérieur que le Canada. Notre marché domestique est trop petit pour absorber tous les biens et services que nous produisons. Les États-Unis peuvent se passer d’un partenaire économique plus facilement que nous. L’abolition des tarifs douaniers ferait nécessairement des gagnants et des perdants.

Plus les négociations avancent, plus l’absence de consensus clair sur la question au Canada devient évidente.

Cet accord pourra-t-il véritablement accroitre la richesse de notre pays, comme le soutient la commission? Qui en profitera? Qui en subira les conséquences négatives? À combien se chiffreront les pertes d’emploi? Les fermetures d’entreprises? Le gouvernement fournira-t-il une aide? Ces questions, et bien d’autres, sont soulevées.

Le sujet est à ce point contentieux que Brian Mulroney décide de déclencher des élections générales en 1988 sur ce thème. Voter conservateur, c’est voter pour le libre-échange.

Les conservateurs sont réélus et un accord de libre-échange avec les États-Unis est mis en œuvre dès 1989. Le Mexique se joindra à cet accord en 1994, ce qui créera l’Accord de libre-échange nord-américain (ALÉNA).

Le traité sera renégocié à la demande des États-Unis en 2018, sans grandes modifications, pour devenir l’Accord Canada-État-Unis-Mexique (ACEUM).

À lire : L’économie franco-canadienne doit se tourner vers l’est et l’ouest

Le libre-échange a-t-il rempli ses promesses?

L’ALÉNA a mené à de profondes transformations économiques. Certaines industries ont presque complètement disparu du paysage canadien, comme l’industrie du textile. D’autres ont dû revoir de fond en comble leurs modèles d’affaires, comme le secteur de l’automobile.

Sommes-nous aujourd’hui plus prospères grâce à l’ALÉNA? Il est difficile de répondre à cette question, car on ne peut pas savoir ce qui se serait passé si cet accord n’avait pas été conclu.

Par contre, le Canada n’est pas moins prospère aujourd’hui qu’il ne l’était avant la mise en œuvre de cet accord. Nous nous sommes très certainement enrichis collectivement.

Cependant, est-ce que cet enrichissement a profité à tous les Canadiens et Canadiennes? Comme ailleurs sur la planète, on constate que les inégalités se creusent. Est-ce que ces inégalités sont le résultat du mouvement de libéralisation du commerce mondial que nous observons depuis environ 30 ans?

Ce n’est pas impossible, car les accords de libre-échange mettent l’accent sur la réduction du cout des produits achetés par les consommateurs et non sur la création d’emplois bien rémunérés. Ce pourrait bien être l’une des explications de la montée des inégalités.

Plusieurs personnes ont perdu de bons emplois. Par exemple, le nombre de personnes salariées travaillant dans la fabrication de véhicules et de pièces automobiles a chuté de 25 % entre 2001 et 2024 au Canada, selon les données compilées par Statistique Canada.

Oui, la rémunération dans ce secteur manufacturier a augmenté plus rapidement que l’inflation, mais cette hausse profite à moins de gens.

Il ne faut donc pas se surprendre si certaines personnes ne voient pas la mondialisation d’un bon œil.

À lire : Réimaginer l’économie au-delà de la croissance du PIB (chronique)

Retour de vieilles inquiétudes

On constate que le débat actuel provoqué par la politique commerciale du nouveau président américain Trump ressemble beaucoup à celui qui avait cours dans les années 1980 : faut-il renforcer ou non nos échanges avec les États-Unis?

Tout comme l’élection fédérale canadienne de 1988, celle de 2025 portera sans aucun doute sur un seul sujet, soit l’avenir de notre politique commerciale internationale.

Déjà, on entend plusieurs politiciens et politiciennes proposer différentes initiatives : diversifier nos marchés, relancer d’anciens projets de gazoducs, augmenter nos dépenses d’infrastructures, notamment dans le secteur de la défense, renforcer le commerce interprovincial, changer le processus d’appel d’offres pour les contrats publics, etc.

Il y a actuellement un sentiment d’urgence justifié. Il faut dire que la menace est réelle et immédiate.

Par contre, faut-il décider dans la hâte? La question est légitime, car si on veut vraiment réduire notre dépendance au marché américain, nous devrons prendre d’importantes décisions qui auront des conséquences pour les décennies à venir.

En 1982, le gouvernement avait jugé opportun de constituer une commission royale d’enquête. Pourquoi ne pas refaire le même exercice 40 ans plus tard? D’autant plus que le monde dans lequel nous vivons a bien changé.

Dans les années 1980, l’Internet n’existait pas et la question des changements climatiques commençait à peine à être abordée. On s’inquiétait alors des pluies acides et de la couche d’ozone, et non du réchauffement du climat.

Une Commission royale d’enquête sur l’avenir économique du Canada permettrait donc à l’ensemble du pays de réfléchir à ces questions et de discuter de pistes de solution.

Elle permettrait aussi d’analyser les effets de l’ALÉNA, ce que nous avons oublié de faire. A-t-on obtenu ce que nous espérions? Le libre-échange profite-t-il à tous? Est-il encore pertinent dans un contexte de crise climatique? De tensions militaires? Et ainsi de suite.

Il reste à voir quel premier ministre serait tenté de lancer un tel exercice de réflexion. Car ce ne sera pas de tout repos. Encore une fois, il y aura des gagnants et des perdants. Sommes-nous prêts à mener un tel exercice?

À lire : Prix Nobel d’économie 2024 : l’importance des institutions pour la prospérité (chronique)

Geneviève Tellier est professeure à l’École d’études politiques de l’Université d’Ottawa. Ses recherches portent sur les politiques budgétaires des gouvernements canadiens. Elle commente régulièrement l’actualité politique et les enjeux liés à la francophonie dans les médias de tout le pays.