le Samedi 18 avril 2026
le Samedi 18 avril 2026 6:30 Sciences et environnement

Pollution numérique : comment réduire son empreinte à l’ère de l’IA

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Selon The Shift Project, le numérique représente 4 % des émissions de gaz à effet de serre dans le monde.  — Photo : Caleb Jack – Unsplash
Selon The Shift Project, le numérique représente 4 % des émissions de gaz à effet de serre dans le monde.
Photo : Caleb Jack – Unsplash

FRANCOPRESSE – Courriels, vidéos, intelligence artificielle : chaque clic a un prix. À l’heure de la surenchère numérique, des spécialistes appellent à repenser nos usages pour réduire notre empreinte environnementale du numérique, entre gestes individuels et réflexion collective.

Pollution numérique : comment réduire son empreinte à l’ère de l’IA
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Cinq minutes de défilement quotidien sur TikTok pendant un an et vous parcourez l’équivalent de 20 kilomètres en voiture chaque semaine. Regarder des vidéos en continu pendant une à deux heures sur un téléviseur? Une consommation d’électricité comparable à celle d’un réfrigérateur en une demi-journée.

Nos usages numériques ont un impact environnemental réel, et toujours grandissant.

De quoi parle-t-on?

L’empreinte carbone du numérique correspond à l’ensemble des émissions de CO₂ produites par les activités en ligne, comme la lecture de vidéos en continu, les jeux, le défilement de publications sur les réseaux sociaux, le téléchargement de fichiers, les réunions virtuelles ou encore l’envoi de courriels.

L’empreinte ne se limite pas à ce qu’on fait en ligne : elle englobe aussi – et surtout – les infrastructures matérielles, comme les équipements (téléphones intelligents, ordinateurs, objets connectés), le matériel lié au réseau (antennes relais, câbles, boitiers Internet) et les centres de données.

En résumé, elle inclut tout ce qui vient en amont, dont la fabrication des appareils, leur utilisation, puis leur fin de vie, avec la question des déchets électroniques, notamment.

Laurence Bolduc énumère des petits gestes concrets à faire au quotidien, comme mettre son cellulaire en mode énergie ou privilégier les appels téléphoniques plutôt que les visioconférences. 

Photo : Courtoisie

Un centre de données Google de taille standard utiliserait environ plus de 1,7 million de litres d’eau par jour, rapporte la spécialiste en communication et engagement à la Fondation David Suzuki, Laurence Bolduc. Elle ajoute que la construction de ces bâtiments peut aussi entrainer des déforestations et la destruction d’habitats naturels.

Les câbles à fibres optiques sous-marins s’étendent sur environ 1,5 million de kilomètres à travers le globe. «Tout ça a énormément de conséquences, que ce soit avec la pollution chimique et sonore», poursuit-elle.

Le numérique représenterait entre 3 et 5 % des émissions mondiales de gaz à effet de serre, un ordre de grandeur similaire à l’aviation civile (2,5 %) ou aux véhicules lourds (4 %), illustre Martin Deron, doctorant à l’Université Concordia et chercheur à l’Observatoire international sur les impacts sociétaux de l’IA et du numérique (Obvia).

Des chiffres certainement bien en deçà de la réalité, car, au Canada comme ailleurs, des données précises sur le sujet manquent.

Opacité des données

«Ce sont beaucoup d’estimations. En fait, dans l’univers technologique, on a beaucoup d’opacité. On n’est pas en mesure d’avoir accès à beaucoup de chiffres, à la fois sur les équipements importés, mais également sur la manière dont se déploient nos systèmes», explique Martin Deron.

La raison pour laquelle on n’a pas de chiffres, c’est parce que l’industrie ne nous laisse pas y avoir accès […] On n’a pas accès à comment les grands systèmes d’intelligence artificielle générative – OpenAI, META, etc. – ont entrainé leur modèle, quel mix énergétique ils ont utilisé.

— Martin Deron

S’il n’existe pas de données spécifiques au Canada, les mesures utilisées proviennent principalement d’études internationales ou de travaux réalisés en France.

Une des similitudes entre ce pays européen et certaines provinces canadiennes réside dans un mix énergétique peu carboné : l’hydroélectricité ici et le nucléaire en France. Les deux États importent en outre la majorité de leurs équipements technologiques.

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Greenwashing et course à l’IA

Est-ce que l’industrie essaie de corriger le tir? Oui et non.

Les entreprises s’intéressent aux énergies décarbonées quand celles-ci leur permettent de faire des économies. «Les centres de données ont tout intérêt à se déployer dans une région du monde où l’électricité peu carbonée est moins chère et à augmenter ou améliorer en permanence leur procédé de récupération de chaleur, tout ça parce que c’est lié à des couts», détaille Martin Deron.

«Il ne s’agit pas d’un retour en arrière ou de débrancher nos ordinateurs, mais de se dire : de quel numérique on veut?», dit Martin Deron. 

Photo : Sylvie-Ann Paré

«Les trajectoires que suivent les [entreprises] numériques aujourd’hui sont insoutenables, au sens où tous les facteurs d’impact [environnemental] augmentent rapidement […] La réponse des acteurs principaux, c’est de dire qu’on va faire moins pire ou on va réduire l’accélération des impacts.»

Ce qui reste, à ses yeux, insuffisant. Par ailleurs, les géants du numérique se présentent comme des acteurs de transition seulement lorsque cela les arrange.

«Il y a quelques années, on avait des rapports annuels de Google, d’Amazon, de Meta qui nous disait à quel point ils allaient être carboneutres ou water positive […] Les discussions autour des mesures de carboneutralité étaient un petit peu plus importantes, y compris pour les consommateurs et les gouvernements.»

Mais les temps ont changé.

Maintenant, avec une espèce de course à l’armement en IA générative, toutes les équipes en éthique ou en environnement ont été mises de côté. On n’a plus du tout de promesses de ce type.

— Martin Deron

Martin Deron n’hésite pas à parler de «greenwashing» : «C’est opportuniste pour ces acteurs de le faire lorsqu’il y a la place» dans le discours public.

Le contexte politique actuel n’aide pas. «La plupart de ces entreprises-là ont un lien, sinon direct, indirect, à l’administration américaine. Et en ce moment, celle-ci prend un bord qui ne considère pas du tout ces questions-là», remarque le spécialiste.

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Quelles solutions?

Martin Deron retient deux niveaux d’action : poser des gestes concrets à l’échelle individuelle et changer carrément de paradigme.

Allonger au maximum la durée de vie des équipements ou favoriser des logiciels et des sites Internet écoconçus peut constituer un point de départ. Dans le monde du travail, ne pas renouveler systématiquement les flottes informatiques et mutualiser les équipements en est un autre.

Parmi les autres petits gestes qui peuvent réduire notre empreinte, Laurence Bolduc conseille de désactiver la lecture continue ou automatique des vidéos, mettre son cellulaire en mode énergie, enlever la vidéo lors des visioconférences ou encore favoriser les appels téléphoniques quand cela est possible.

Changer de modèle

L’autre piste reste de réfléchir collectivement à la façon dont on peut construire un autre monde numérique, à contrecourant des grandes plateformes. Autrement dit : «Comment est-ce qu’on fait advenir un écosystème numérique qui soit compatible avec la transition écologique?», résume Martin Deron.

Pour lui, cette réflexion relève même d’une considération démocratique.

Les technologies numériques algorithmiques ont une telle influence sur nos vies, ce n’est peut-être pas normal qu’on n’ait pas un endroit où on peut en discuter démocratiquement.

— Martin Deron

La question n’est pas de tout débrancher et de revenir en arrière, mais de choisir, nuance-t-il. «Aujourd’hui, on est dans une surenchère technologique qui dépasse de loin les besoins et les envies des personnes.»

«Entre Wikipédia et ChatGPT, c’est des modèles d’affaires différents, des valeurs différentes et une consommation d’énergie et des impacts environnementaux d’ordres de grandeur extrêmement différents.»

Agir à son échelle

L’échelle d’action est beaucoup plus petite qu’on ne le pense. «Alors oui, c’est sûr que si on avait un cadre règlementaire qui forçait les entreprises technologiques à faire ceci ou cela, ce serait formidable. […] Mais quelque part, la dimension politique, elle peut être beaucoup plus proche des individus aussi», avance Martin Deron.

Il mentionne Transition en Commun, une plateforme qui regroupe des personnes et communautés qui partagent leurs expériences et bonnes pratiques, notamment pour sortir des GAFAM (Google, Apple, Facebook – Meta –, Amazon et Microsoft).

Le chercheur reste optimiste : «Il y a des façons de connecter ces actions individuelles avec des préoccupations plus collectives, que ce soit à l’échelle des communautés, d’un territoire, d’une province, d’un pays.»

Type: Actualités

Actualités: Contenu fondé sur des faits, soit observés et vérifiés de première main par le ou la journaliste, soit rapportés et vérifiés par des sources bien informées.

Données de parution:

Montréal

Camille Langlade

Cheffe de pupitre

Adresse électronique: