La professeure agrégée en Géographie à l’Université d’Ottawa, Luisa Véronis, affirme que le gouvernement tient un discours ambivalent et technocratique pour rassurer les Canadiens et les Canadiennes sur une immigration choisie, dans un contexte économique complexe.
«C’est la première fois que je vois IRCC reconnaitre les limites et les défis liés à l’intégration économique des immigrants francophones», lance Luisa Véronis, en entrevue avec Francopresse.
Dans ses réponses à l’évaluation des programmes d’immigration des travailleurs hautement qualifiés, rédigée par sa Division de l’évaluation, le ministère de l’Immigration, réfugiés et citoyenneté Canada (IRCC) se félicite de l’augmentation de l’immigration francophone dans les provinces autres que le Québec.
Mais dans sa réponse à la deuxième recommandation, il reconnait que le système Entrée express «ne cadre pas avec certains des objectifs plus larges de l’immigration francophone visant à renforcer la vitalité des communautés francophones en situation minoritaire (CFSM)».
En février, le ministère affirmait que tout allait «super bien», résume la professeure agrégée à l’Université d’Ottawa, Luisa Véronis. Au même moment, des consultants anglophones en immigration contestaient en comité parlementaire les points supplémentaires accordés et le nombre de places réservées aux francophones dans Entrée express.
Le discours ministériel a changé, analyse-t-elle : les catégories spéciales créées pour les francophones ont épuisé le bassin de candidats.
«Aucune incidence» sur les cibles francophones, selon IRCC
Dans sa réponse à la première recommandation, IRCC disait envisager d’ajouter des points pour l’expérience canadienne et les emplois à salaire élevé.
Le ministère a annoncé le 16 octobre une mesure qui s’applique depuis le 3 novembre : les candidats peuvent obtenir jusqu’à 70 points supplémentaires pour leur expérience, ou jusqu’à 100 points pour une offre d’emploi, selon le salaire médian de leur profession. Les deux ne se cumulent pas.
En outre, plus besoin de l’évaluation de l’impact sur le marché du travail pour les offres d’emploi, une démarche couteuse qui était assurée jusqu’ici par les employeurs.
À titre de comparaison, la maitrise du français rapporte 25 ou 50 points supplémentaires, selon le niveau d’anglais.
Dans un courriel à Francopresse, Julie Lafortune, conseillère en communication d’IRCC, présente l’annonce du 16 octobre comme «la première étape de la modernisation d’Entrée express».
Elle assure que «les changements annoncés n’auront aucune incidence sur la capacité du ministère à contribuer à l’atteinte des cibles pour les francophones, principalement au moyen des catégories d’Entrée express».
Le ministère ne précise toutefois pas si les nouveaux points modifieront le poids du français dans le calcul, ni les chances des candidats francophones d’être invités pour déposer leurs demandes de résidence permanente.
Pour professeure Luisa Véronis, l’ajout de points pour les postes à salaires élevés tire dans la direction opposée de la seconde recommandation, qui vise à répondre aux besoins des communautés francophones.
Entrée express et les points
Pour immigrer au Canada par Entrée express, une personne crée un profil en ligne où elle indique son âge, ses études, ses langues et son expérience de travail.
Si elle remplit les conditions de base, elle entre dans un bassin de candidatures et reçoit une note qui mesure son potentiel de réussite au Canada, via le Système de classement global (SCG).
Ces points permettent de recevoir une invitation à déposer un dossier pour devenir résident permanent, si la note est assez haute.
Les points viennent surtout des qualités de la personne, ou le «capital humain», soit l’âge, les études, les langues maitrisées, etc.
D’autres facteurs peuvent s’ajouter et ajouter des points, comme une offre d’emploi, des études, une expérience de travail au Canada ou la maitrise du français.
C’est ce dernier élément qui intéresse particulièrement les francophones hors Québec, car le poids accordé au français dans cette note influence leurs chances d’être invités.
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Travailleurs hautement qualifiés contre besoins spécifiques des francophones
La seconde recommandation suggère au ministère de l’Immigration de «peaufiner son approche actuelle pour améliorer le processus de sélection des personnes immigrantes d’expression française susceptibles de bien s’intégrer et [de] rester» dans les communautés francophones en situation minoritaire.
L’évaluation relève que le système, basé sur un calcul de points, ne cadre pas avec certains objectifs plus larges, notamment la régionalisation et les besoins particuliers de ces communautés sur le marché du travail. Luisa Véronis cite la petite enfance, la santé et la construction. Le ministère concède aussi qu’il lui est difficile de repérer des francophones à fort capital humain.
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Dans le document, IRCC rappelle avoir lancé deux programmes pilotes : le Programme pilote pour les étudiants dans les communautés francophones en situation minoritaire, en 2024, et le Programme pilote d’immigration dans les communautés francophones, en 2025.
Il répond aussi qu’il cherchera «d’autres moyens» de sélectionner des francophones «tout en contribuant au bien-être économique du Canada», mais ne donne pas davantage de détails.
Par courriel à Francopresse, le ministère ajoute un renvoi vers le Parcours d’intégration francophone, qui comprend l’information et l’orientation, l’évaluation des besoins et l’aiguillage, et des services liés à l’emploi. Il ne précise pas quels services s’ajouteraient.
Inadéquation avec les besoins des communautés
Selon la professeure Véronis, «le type d’emploi qu’on veut uniquement en français ne correspond pas forcément à des emplois hautement qualifiés avec des salaires très élevés. Donc là, il y a une inadéquation».
Ces personnes hautement qualifiées vont aller dans les grands centres urbains, pas dans les communautés francophones en situation minoritaire.
Plusieurs voix francophones en contexte minoritaire ont souligné à plusieurs reprises que les besoins du marché sont différents dans les communautés francophones, notamment celles qui sont souvent éloignées, en dehors des grands centres.
Des associations, comme la Fédération des communautés francophones et acadienne du Canada et l’Association des collèges et universités de la francophonie canadienne, plaident pour une immigration économique distincte depuis des années pour une immigration francophone autonome.
Luisa Véronis interprète le virage en immigration vers les personnes «hyperqualifiées» comme partie intégrante d’une stratégie pour «rassurer l’électorat canadien» et sélectionner «la crème de la crème» via un outil de points présenté comme neutre.
Tout cela, alors que l’économie canadienne «ne peut absorber» autant de talents ultraspécialisés, affirme-t-elle, en soulignant que les personnes diplômées au Canada peinent déjà à trouver un emploi.
Luisa Véronis y voit une politique d’immigration canadienne de plus en plus sélective et déplore un «discours technocratique».
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