Sur la douzaine de services francophones d’aides aux victimes de violences ou maltraitance répertoriés par le ministère fédéral de la Justice partout au pays, six ont indiqué à Francopresse qu’ils n’étaient pas au courant des 50 millions de dollars annoncés le 22 avril dernier par le ministre de la Justice, Sean Fraser, et la ministre des Femmes et de l’Égalité des genres, Rechie Valdez.
Pauline Ambec, directrice générale de Pluri-elles, un organisme qui accueille, écoute et oriente les femmes qui subissent des situations de violence au Manitoba, affirme qu’il n’existe toutefois «aucun refuge d’urgence» pour les victimes francophones de la province.
Elle souligne néanmoins l’existence d’un refuge dit de transition, auquel la personne peut avoir accès au moins une année avec sa famille, «une fois qu’elle est un peu plus stabilisée».
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Moins financés que les organismes anglophones
De son côté du Centre d’aide et de lutte contre les agressions à caractère sexuel (CALACS) francophone d’Ottawa, la directrice Josée Guindon passe ses journées au service de police de la ville pour réviser les plaintes d’agressions sexuelles et de violences faites aux femmes et aux enfants, dans le but d’améliorer la détection des dossiers pouvant mener à des accusations.
Le financement de base de son organisme se fait au niveau provincial. Dans les faits, l’annonce fédérale du 22 avril consacre 8 millions de dollars aux provinces et territoires pour les services en lien avec les violences conjugales et les agressions sexuelles.
Non seulement le CALACS francophone d’Ottawa n’a pas reçu de financement découlant de l’annonce, mais «cela fait 20 ans», depuis 2005, que son organisme n’a presque rien reçu de plus de la province.
«Nous avons bien reçu un 1664 $ il y a deux ou trois ans. Moi, je trouve que c’est une insulte aux femmes victimes de violences», critique Josée Guindon.
«Nous étions aussi financés à 191 098 $ de moins que les organismes anglophones qui couvrent le même territoire, jusqu’en 2005.» Cette année-là, les autorités provinciales ont rectifié le tir «après 10 ans de lutte pour obtenir la parité [avec les anglophones]», dit-elle.
Elle affirme toutefois que le CALACS francophone d’Ottawa reçoit un financement de base jugé «équitable» à celui que reçoivent les organismes anglophones.
La responsable estime qu’il lui faudrait 200 000 $ de plus par an pour entre autres embaucher deux personnes de plus à temps plein. La structure compte quatre employées qui offrent une aide directe à des centaines de victimes.
Actuellement, l’organisme fonctionne avec un budget de base d’environ 482 000 $. À cela s’ajoute une enveloppe de 25 080 $ pour desservir les victimes de traite sexuelle, financée à 50 % par le fédéral – via le Plan d’action fédéral – et à 50 % par le gouvernement de l’Ontario.
Des accusations perdues en l’absence de traduction
Selon Josée Guindon, l’accès au financement fédéral reste limité, puisqu’il se fait uniquement «par projet», ce qui oblige son équipe à déposer des demandes de subventions auprès du ministère de la Justice.
«Je rédige toujours mes demandes de subventions en français, bien entendu. Mais le comité de sélection qui évalue les demandes est un comité anglophone.» Un frein pour ses projets, car la traduction est faite par logiciel.
Ce n’est pas comme si un francophone lisait la plainte, se désole-t-elle. Puis ce n’est pas juste de lire, mais c’est de connaitre la culture pour pouvoir comprendre pourquoi c’est si important d’avoir des services spécialisés en français, dans des environnements culturellement adaptés à des francophones. Donc dès le départ, on est perdants.
Josée Guindon est directrice du CALACS francophone d’Ottawa, un organisme qui vient en aide aux femmes qui ont subi des agressions sexuelles.
Josée Guindon soutient que cela a un impact direct sur les victimes francophones. «Parfois, j’écoute [leurs] entrevues avec le service de police. Puis je vois des expressions qui sont purement francophones, mais qui ne sont pas saisies dans le script de l’entrevue de l’interrogatoire. Si c’était bien fait, je suis convaincue qu’il y aurait des mises en accusation des charges.»
De son côté, le ministère Justice Canada affirme que les analystes qui composent les comités d’évaluation sont «tenus d’être bilingues, afin d’assurer une évaluation complète de toutes les demandes».
En revanche, le ministère n’a pas répondu à la demande de fournir la liste des personnes bilingues ou francophones qui composaient les comités, ou sur le degré de bilinguisme des comités.
De plus, un rapport du Commissariat aux langues officielles et des témoignages révèlent que l’anglais prime au sein de la fonction publique, malgré l’adoption de la Loi sur les langues officielles en juin 2023.
Josée Guindon déplore qu’il n’existe pas de pourcentage préétabli de la répartition du financement spécifiquement pour les francophones.
«Souvent quand on regarde les récipiendaires de financement, on voit une agence francophone pour dix anglophones. J’ai comme l’impression qu’on est encore une simple case à cocher. Et si on a coché un organisme francophone, le gouvernement se dit : “ah, on a fait notre job” dans la répartition équitable de financement. Ce qui est totalement faux.»
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Davantage de financement pour la prévention que pour l’aide directe
Josée Guindon reconnait qu’il y a «beaucoup de campagnes de prévention, de sensibilisation» financées par le fédéral et l’Ontario. «Et c’est excellent, mais l’argent demeure en prévention et ne se rend pas sur le terrain aux organismes de première ligne comme nous.»
Selon elle, cela pousse les femmes victimes d’agressions sexuelles à contacter des organismes comme le CALACS, mais souvent, celui-ci est contraint de les placer sur liste d’attente, faute d’argent.
«Il faudrait qu’il y ait un équilibre entre la prévention, l’argent qu’on met dans les campagnes, et l’argent qui s’en va directement dans l’aide directe aux victimes.»
Elle affirme que leur liste d’attente compte une soixantaine de femmes victimes d’agressions sexuelles ou d’autres formes de violences qui attendent de l’aide directe. Le délai est passé de trois mois en 2025 à un an en 2026.
Sa collègue, qui a fait une tournée de prévention dans les écoles secondaires, a recensé des centaines de cas d’agressions sexuelles auprès d’environ 3000 élèves.
