le Samedi 2 mai 2026
le Samedi 2 mai 2026 6:30 Immigration

Immigration francophone au Canada : «Ici, c’est oui, mais non»

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Vivre en français au Canada : une promesse qui fait rêver, mais qui se heurte à la réalité pour plusieurs immigrants et immigrantes francophones.  — Photo : CHUTTERSNAP – Unsplash
Vivre en français au Canada : une promesse qui fait rêver, mais qui se heurte à la réalité pour plusieurs immigrants et immigrantes francophones.
Photo : CHUTTERSNAP – Unsplash

FRANCOPRESSE – Météo, cout de la vie, logement, place de l’anglais : à leur arrivée au Canada, certains immigrants et immigrantes francophones déchantent. En cause : un manque d’information sur les réalités de la francophonie en situation minoritaire et des attentes parfois trop élevées.

Immigration francophone au Canada : «Ici, c’est oui, mais non»
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«Profiter de possibilités d’emploi en français et en anglais; parler en français et en anglais dans la vie de tous les jours […] profiter de services communautaires, de soins de santé ou de services de garde en français.» Telle est la promesse d’Immigration, Réfugiés et Citoyenneté Canada (IRCC) aux nouveaux arrivants francophones.

Vivre en français, mais à quel prix? Derrière les cibles du gouvernement, des vies s’écrivent – loin des chiffres.

«Ici c’est oui, mais non»

«Le pire manque de préparation, c’est vraiment la température», amorce Julie Cayouette, directrice générale de l’Association francophone du Labrador, qui a déjà vu des personnes débarquer en sandales et sans manteau.

«Il y en a qui n’arrivent pas du tout prêts. Il y en a qui arrivent tellement prêts que c’est étonnant, rebondit David Lapierre, coordonnateur du Réseau Immigration francophone de Terre-Neuve-et-Labrador. Ils arrivent avec une résidence permanente, le manteau d’hiver; ils ont déjà un logement, puis ils s’achètent une voiture.»

Elizabeth Núñez Peralta, directrice d’Accueil Francophone TNL, estime que la publicité pour venir au Canada est «attirante» et très bien faite.

 Quand les gens arrivent ici, ils s’attendent à beaucoup. Je pense qu’on devrait plus montrer aussi les côtés négatifs.

— Elizabeth Núñez Peralta

Ayant vécu dans plusieurs pays, elle juge que le Canada n’est pas assez direct dans sa communication : «Ici c’est “oui, mais non”.»

Certains employeurs font aussi preuve d’opacité. «C’est beaucoup eux qui font le recrutement directement», observe Julie Cayouette à Labrador City. «Qu’est-ce qu’ils leur promettent avant d’arriver? Ça, on ne sait pas.»

La compétition entre provinces n’arrange rien. Dans les salons de recrutement à l’étranger, comme Destination Canada, l’heure est à la séduction, pas à la dissuasion. «Les provinces n’auront pas le choix que de dire les bons côtés, parce que si tu dis les mauvais, les autres peuvent tout rafler, signale David Lapierre. Tu ne peux pas tant aller dans le négatif.»

À lire aussi : L’immigration francophone face à des défis systémiques

«Si on avait plus d’organismes ou de programmes plus forts pour les services pré-arrivée, je crois qu’on aurait plus de rétention. Parce que, comme on dit, dès qu’on commence bien, on va bien. Mais si on commence mal, des fois, les gens partent», remarque Elizabeth Núñez Peralta.

Photo : Courtoisie

«Ça ne sera jamais parfait, parce que les gens vont aller chercher de l’information de toutes les façons qu’ils peuvent et, nécessairement, ils vont frapper des murs à gauche, à droite», conçoit David Lapierre.

Photo : Courtoisie

À Labrador City, Julie Cayouette raconte que les nouveaux arrivants ont parfois du mal à s’adapter aux conditions météorologiques et aux logistiques de transport.

Photo : Courtoisie

Au-delà des chiffres

Les firmes de consultations privées qui accompagnent la préparation des dossiers d’immigration – contre rémunération – n’aident pas.

«Le gouvernement n’a aucune compétence sur ces entreprises et elles sont nombreuses […] Elles ne vont pas donner une vision réelle des défis affrontés par les immigrants parce que ça risque de ne pas attirer autant de clients», détaille la professeure adjointe au département d’études françaises à l’Université de Guelph, en Ontario, Janaína Nazzari Gomes.

Parallèlement aux informations dites «officielles» des gouvernements et des institutions, la chercheuse identifie d’autres sources «informelles», comme les influenceurs et les groupes Facebook.

Pour Janaína Nazzari Gomes, les organismes francophones pourraient être plus actifs sur Facebook et «parler avec des influenceurs pour qu’ils puissent aussi faire la promotion des services en français». 

Photo : Courtoisie

«C’est là où ça commence à être plus honnête […], où les gens ont l’impression d’avoir des informations réelles sur les couts de la vie, la difficulté de louer un appartement.» Pour elle, les prestataires de services auraient tout intérêt à investir ces espaces.

Ses recherches ont en outre révélé un angle mort : peu d’études s’intéressent aux dynamiques linguistiques des immigrants francophones et à comment cela affecte leur établissement.

«Nous avons un problème de rétention : pas seulement géographique, mais aussi linguistique», affirme Janaína Nazzari Gomes. Même si le gouvernement parvient à augmenter sa cible d’immigrants francophones, cela ne veut pas dire qu’ils utilisent forcément le français une fois arrivés, rappelle-t-elle.

«Certains veulent s’assimiler, parce qu’ils ont développé une grande déception.» D’autres abandonnent carrément leur langue maternelle ou inscrivent leurs enfants dans des écoles anglophones – à dessein.

Pourtant, «envoyer son enfant à l’école francophone est la meilleure manière d’assurer qu’il sera parfaitement bilingue à la fin du cursus», avance la directrice générale de l’Observatoire en immigration francophone au Canada (OIFC), Kimberly Jean Pharuns. «Et ça, malheureusement, beaucoup de personnes immigrantes n’en sont pas conscientes.»

«Le bilinguisme est une condition d’autonomie», appuie Francis Essebou. 

Photo : Courtoisie

«Choix de raison» : le cas du Nunavut

«La plupart des nouveaux arrivants n’ont pas les informations exactes. Surtout pour le Nunavut, parce que pour beaucoup de gens, c’est une terre inconnue, même pour les personnes qui sont ici au Canada», soulève Francis Essebou, directeur général de Carrefour Nunavut.

Froid, absence d’arbres, cout de la vie, isolement géographique et social : les défis sont réels. Mais l’emploi, lui, est quasi garanti : «C’est pour ça que je parle de choix de raison.»

L’organisme francophone prépare le terrain : un guide expose les réalités du territoire, la place dominante de l’anglais, celle de l’inuktitut et de l’inuinnaqtun. Les nouveaux arrivants sont même accueillis à l’aéroport.

«Maintenant, ceux qui passent par des réseaux informels ou qui ne passent pas par nous, ils viennent au petit bonheur la chance.»

Le mythe du bilinguisme

La question du bilinguisme revient souvent sur la table. «Plusieurs immigrants francophones sont mal préparés et quand ils arrivent, ils pensent que tout peut se faire en français, que le Canada est un pays bilingue», constate Janaína Nazzari Gomes.

Ce qui soulève, selon elle, un problème éthique : «Il y a encore des informations qui ne sont pas bien véhiculées.»

Pour faire accroitre l’immigration en situation minoritaire, on ne peut pas ne pas dire aux immigrants toute la vérité, parce que c’est leur vie, ce sont leurs rêves. Il faut être blunt, il faut être extrêmement honnête.

— Janaína Nazzari Gomes

«Le Canada, un pays bilingue? Au niveau fédéral, oui, mais au niveau provincial, non. Mais comment tu vas savoir ça? Si on le met dans les programmes de préarrivée, ces petits détails valent beaucoup», soutient Elizabeth Núñez Peralta.

À lire aussi : Immigration : le bilinguisme favorise l’intégration des francophones

Failles dans le système

«On pourrait en faire beaucoup plus» en matière d’information et de préparation des nouveaux arrivants, estime Kimberly Jean Pharuns, qui n’hésite pas à parler de «lacunes».

Pour Kimberly Jean Pharuns, il est important de présenter aux candidats et candidates la francophonie canadienne dans son ensemble pour leur permettre de faire un choix de destination éclairé. 

Photo : Courtoisie

Le service prédépart Connexions Francophones, financé par IRCC, propose un accompagnement personnalisé gratuit, mais il nécessite d’avoir la résidence permanente. «C’est déjà un premier frein», dit-elle.

L’OIFC mène actuellement une étude sur l’immigration francophone aux Territoires du Nord-Ouest. «Ce que les participants ont soulevé, c’est un décalage entre leur attente initiale et la réalité locale», commente la responsable.

«Les gens ne doivent pas rester isolés. C’est très facile d’arriver dans une ville comme Ottawa, Halifax, Edmonton, et ne pas savoir qu’il existe une minorité francophone, des associations, une vie culturelle en français», insiste le directeur général de la Fédération des communautés francophones et acadienne (FCFA) du Canada, Alain Dupuis.

Le renvoi vers des prestataires francophones est loin d’être systématique. «On sait qu’en ce moment, si un nouvel arrivant tombe sur un organisme en anglais, celui-ci ne prend pas la peine de l’informer qu’il peut recevoir des services en français d’un autre organisme», regrette-t-il.

Près de la moitié des nouveaux arrivants d’expression française n’ont pas recours à des services d’établissement en français.

À lire aussi : Quel bilan pour les communautés francophones accueillantes?

Changement de ton…

«À travers les années, on a beaucoup entendu que les gens n’avaient pas nécessairement reçu l’heure juste», reconnait Alain Dupuis. Il cite la promotion à l’international d’un Canada bilingue qui donnait «l’impression d’un pays où on peut se servir des deux langues de façon assez uniforme partout sur le territoire».

«Nous ne sommes pas là pour vendre du rêve», lâche le directeur du Réseau en immigration francophone du Centre-Sud-Ouest de l’Ontario (RIFCSO), Alain Dobi.

Autrement dit : il faut être réaliste, sans être défaitiste. Avoir un certain niveau d’anglais est désormais présenté comme un atout, dit-il. Le ton a aussi changé : «On ne fait plus juste la promotion comme si c’était une destination de voyage d’été.»

L’anglais reste «un des mythes qui perdure et qui est un frein assez important pour l’intégration socioéconomique», rappelle Alain Dupuis.

Photo : Courtoisie

«C’est un projet de vie. Il faut prendre le temps de le préparer, puis de mesurer», estime Alain Dobi.

Photo : Courtoisie

…et d’approche

Des pistes existent. David Lapierre cite le Nouveau-Brunswick, qui mise sur la formation professionnelle à distance, avec des écoles au Maroc et en Tunisie. Résultat : les candidats arrivent avec un diplôme reconnu et un avant-gout de la réalité professionnelle.

Il parle aussi de «casting» : «Ce n’est pas tout le monde qui est fait pour aller en Ontario ou à Terre-Neuve.»

Reste la question de posture. «L’approche d’IRCC, c’est beaucoup client, client, client, déplore Elizabeth Núñez Peralta. [Nous] on veut traiter les gens comme des amis, pour qu’ils trouvent en nous des gens qui vont devenir leur famille.»

«C’est un défi continu», conçoit Alain Dupuis, alors que l’immigration francophone est passée de 9000 à 30 000 résidents permanents par an.

Car au bout du compte, l’enjeu est simple : «Je dois être capable de savoir que je vais aller acheter du pain et que je vais pouvoir discuter avec quelqu’un en français», résume Janaína Nazzari Gomes.

Type: Actualités

Actualités: Contenu fondé sur des faits, soit observés et vérifiés de première main par le ou la journaliste, soit rapportés et vérifiés par des sources bien informées.

Déclaration sur les sources et la méthode:

Déclaration IA : Le présent article a été rédigé par une journaliste sans l’aide d’outils de l’intelligence artificielle. Un outil d’intelligence artificielle a servi à la transcription des entrevues. La journaliste a révisé l’exactitude des extraits utilisés. Un outil d’intelligence artificielle a été utilisé pour appuyer la révision du titre et/ou du chapeau.

Camille Langlade

Cheffe de pupitre

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