le Jeudi 2 juillet 2026

L’odeur «réconfortante» de l’aréna, le crissement des patins, le maniement du bâton, le glissement de l’anneau à toute allure. Lorsque Mariève Vandervoort parle de ringuette, elle est intarissable. 

La Franco-Ontarienne Mariève Vandervoort, doctorante en psychologie clinique, est capitaine de l’équipe de ringuette de l’Université d’Ottawa.

Photo : Courtoisie

La Franco-Ontarienne de 25 ans a tant à dire qu’elle ne sait pas par où commencer. Celle qui joue à la ringuette depuis l’âge de 7 ans évoque, la voix empreinte d’émotions, la sensation de vitesse enivrante quand elle file sur la glace. 

«C’est une parenthèse unique de liberté, je rentre dans un autre monde, je suis complètement déconnectée des préoccupations de la vie quotidienne, j’oublie tout, je suis juste dans le moment présent», confie sans reprendre son souffle la capitaine de l’équipe de ringuette de l’Université d’Ottawa, également doctorante en psychologie clinique.

Mariève Vandervoort fait partie des 30 000 personnes au Canada qui jouent à la ringuette. Ce sport féminin est né il y a soixante ans à North Bay, en Ontario. Derrière le concept, Sam Jack qui l’a conçu pour ses filles, déclarées persona non grata sur les patinoires de hockey. «C’est né en réaction au sexisme envers les femmes», considère Mariève Vandervoort.

«Miser sur le collectif»

Sur la glace, deux équipes féminines s’affrontent à six contre six : une joueuse de centre, deux ailières, deux défenseures, et une gardienne de but. Si ces positions sont les mêmes qu’au hockey, la ringuette s’en distingue par bien des aspects.

Elle se pratique avec un anneau plutôt qu’une rondelle, et toute mise en échec est interdite. À l’approche des deux lignes bleues qui divisent la glace en trois parties, les joueuses ont également l’obligation de passer l’anneau à une coéquipière.

«C’est beaucoup plus rapide et collaboratif que le hockey. Si l’on veut gagner, on doit miser sur le collectif et ne jamais arrêter de se faire des passes», souligne Geneviève Belliveau, joueuse de ringuette depuis douze ans, étudiante en éducation physique à l’Université de Moncton. L’Acadienne de 19 ans est membre de l’équipe du Nouveau-Brunswick pour les Jeux d’hiver du Canada, qui se tiendront à l’Île-du-Prince-Édouard à partir du 18 février.

Geneviève Belliveau, étudiante en éducation physique à l’Université de Moncton, est joueuse de ringuette depuis l’âge de sept ans.

Photo : Serge Morin

«Bien sûr, on a l’esprit de compétition, mais c’est beaucoup moins violent et agressif que le hockey masculin. Personne ne se frappe, les règlements l’interdisent», poursuit Natalie Caron, étudiante de 20 ans à l’Université du Nouveau-Brunswick et membre de l’équipe de l’Île-du-Prince-Édouard, également en compétition aux Jeux d’hiver du Canada. 

Ces deux mordues sont tombées dans la ringuette alors qu’elles étaient toutes petites. «J’ai embarqué sur la glace et enfilé mes premiers patins à 7 ans avec mon père», raconte Geneviève Belliveau. Même histoire de famille du côté de Natalie Caron, qui vit pour la ringuette depuis ses huit ans avec son père et sa sœur.

Discipline et confiance en soi

Au-delà du frisson sur la glace, les joueuses insistent sur l’incidence positive de la ringuette dans leur vie personnelle. Constance, persévérance, rigueur, esprit d’équipe, autant de valeurs et de compétences apprises dans l’aréna qu’elles mettent en application dans leur travail et leurs études. 

«Ça nous apprend l’entraide. On doit être engagées envers nos coéquipières. On ne peut pas se permettre de laisser tomber des personnes qui comptent sur nous», observe Mariève Vandervoort.

Guylaine Demers est professeure titulaire au Département d’éducation physique de l’Université Laval, à Québec.

Photo : Courtoisie

«[Les joueuses] développent des qualités de leadeurship, d’affirmation de soi. Elles savent vivre avec l’échec et faire face à l’adversité», ajoute Guylaine Demers, professeure titulaire au Département d’éducation physique de l’Université Laval, à Québec. Comme elles se rendent compte de la résilience de leur corps, les joueuses gagnent par ailleurs en confiance en dehors de la piste. 

Geneviève, Mariève et Natalie mentionnent aussi les amitiés durables forgées grâce à la ringuette. «C’est plus qu’un sport, mes coéquipières sont mes meilleures amies», témoigne Geneviève Belliveau.

L’universitaire Guylaine Demers estime que cet aspect social de la pratique sportive est particulièrement important pour les filles. Elles courent ainsi moins de risque d’abandonner. 

«L’environnement féminin rassure les parents», ajoute la spécialiste. Parce que ce sont majoritairement des femmes sur la glace et aux postes de direction, le milieu est «plus sécuritaire et respectueux» et le «risque d’abus et de harcèlement est moindre», explique-t-elle. 

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Déconstruire les stéréotypes de la féminité

Malgré son absence des écrans de télévision et des grands évènements sportifs mondiaux, la ringuette jouit d’une popularité grandissante. En 2022, année post-COVID, les inscriptions ont grimpé de 12 %, d’après Julie Vézina, directrice générale de Ringuette Canada. Hors Québec, le plus grand nombre de participants se concentre en Ontario et en Alberta. 

Julie Vézina est directrice générale de Ringuette Canada.

Photo : Courtoisie

«Les Jeux d’hiver du Canada nous offrent aussi une visibilité unique», précise Julie Vézina. Lors de la dernière édition, en 2019, la finale de ringuette a été l’évènement le plus regardé de la diffusion en continu.

Une victoire pour cette discipline qui, selon Guylaine Demers, déconstruit les stéréotypes de la féminité et défait l’idée d’une fragilité du corps féminin qu’il faut protéger. Les joueuses peuvent se réapproprier leur corps, assumer leur identité et éprouver leur force dans un environnement protégé. 

«C’est un sport féministe dans le sens où des femmes fortes assurent des fonctions de direction et donnent de la voix, salue Guylaine Demers. Ce sont de vraies sources d’inspiration pour les jeunes générations.»

Un avis que partage Julie Vézina : «Le côté féministe fait partie intégrante de notre identité. C’est l’inverse des sports tels qu’on les connait aujourd’hui qui sont nés dans des milieux très masculins et se sont ensuite ouverts aux femmes.» 

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Ouvert aux garçons

Natalie Caron, étudiante de 20 ans à l’Université du Nouveau-Brunswick, est membre de l’équipe de ringuette de l’Île-du-Prince-Édouard.

Photo : Courtoisie

À cet égard, l’inclusion des hommes représente un défi. Si les garçons ont désormais le droit de jouer à la ringuette, la situation varie fortement d’une région à l’autre. En Colombie-Britannique, où 15 % des affiliations sont masculines, il existe des divisions mixtes. En revanche, au Nouveau-Brunswick, les garçons ne sont pas autorisés à prendre part à des compétitions. 

«On est ouvertes à plus de mixité, mais on garde une image de sport féminin. Il y a une certaine forme de discrimination, regrette Mariève Vandervoort. Les garçons s’associent plus au hockey. Si certains essaient, très peu continuent après leur puberté.»

Une fois leur diplôme en poche, les trois étudiantes ne comptent pas raccrocher leurs patins au vestiaire. Elles patineront tant que leur corps le leur permettra.

Quoi qu’il arrive, elles continueront à s’engager dans ce sport. Arbitrer, entrainer, créer de nouvelles ligues, elles ne manquent pas d’idées, «pour montrer aux nouvelles générations qu’en s’investissant à fond, avec tout son corps et son esprit, on peut faire de belles choses», conclut Geneviève Belliveau.

Il a le plus petit volume d’eau, est le moins profond, mais est le plus pollué des Grands Lacs.

Le lac Érié est «malade», constate, amer, Jérôme Marty, directeur général de l’Association internationale de recherche sur les Grands Lacs, également membre du comité consultatif scientifique des Grands Lacs de la Commission mixte internationale (un organisme canado-américain qui veille à la gestion et la protection des eaux limitrophes).

Le Rapport sur l’état des Grands Lacs 2022 confirme que le lac est dans un état «médiocre».

Jérôme Marty est directeur général de l’Association internationale de recherche sur les Grands Lacs et membre du comité consultatif scientifique des Grands Lacs de la Commission mixte internationale.

Photo : Courtoisie

Dans l’ouest du lac, tous les indicateurs sont au rouge. Chaque été ou presque, on observe dans cette zone des blooms (des éclosions brutales) de cyanobactéries. Aussi connus sous le nom d’algues bleues, ces microorganismes provoquent un changement de la couleur de l’eau et sécrètent des toxines nocives pour les animaux et les humains. Ils peuvent causer des atteintes neurologiques, digestives, dermatologiques… voire mortelles.

Les conséquences sur la santé humaine sont d’autant plus préoccupantes que de nombreuses villes dépendent du lac pour leur approvisionnement en eau potable. C’est le cas de Toledo, dans l’État américain de l’Ohio, où les 400 000 habitants ont été privés d’eau du robinet en aout 2014 à cause de la présence d’un composé toxique synthétisé par les cyanobactéries dans le lac Érié.

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Manque d’oxygène

Les algues bleues ont également des répercussions sur l’environnement.

«Quand elles colonisent un milieu, elles finissent par tuer toute forme de vie aquatique, alerte Mike McKay, directeur du Great Lakes Institute for Environmental Research à l’Université de Windsor, en Ontario. Dans le lac Érié, on trouve des zones anoxiques, où l’eau est quasiment dépourvue d’oxygène à cause de l’excès d’algues.»

Jérôme Marty explique que les cyanobactéries perturbent aussi la chaine alimentaire : «Elles possèdent une faible qualité nutritionnelle, donc le zooplancton va moins se développer et ne nourrira pas correctement les poissons.» La truite grise s’est ainsi quasiment éteinte dans le lac pour cette raison.

Mike McKay est directeur du Great Lakes Institute for Environmental Research à l’Université de Windsor, en Ontario. 

Photo : Courtoisie

Cette pollution est ancienne. Dès les années 1960, le lac frôle l’asphyxie. Dans un milieu chaud et peu profond, le rejet des stations d’épuration provoque de l’eutrophisation. Autrement dit, sous l’apport massif de nutriments, de longues algues filamenteuses prolifèrent.

«L’assainissement des eaux usées dans les municipalités environnantes était insuffisant, ce qui a entrainé une augmentation des concentrations de phosphore dans le lac», détaille Mike McKay. Pour endiguer la menace, le Canada et les États-Unis adoptent le premier Accord relatif à la qualité de l’eau dans les Grands Lacs en 1972.

Encore aujourd’hui, les associations de protection de l’environnement saluent ce traité. «On a opéré un changement radical. La pollution est devenue une préoccupation des pouvoirs publics», se réjouit Peter Huston, membre du conseil d’administration de l’organisme américain Lake Erie Foundation.

Pression agricole

«Ça a poussé les autorités à déterminer les stations d’épuration problématiques et à les moderniser. On a fortement réduit les quantités de nutriments relâchées», explique Derek Coronado, coordinateur de la recherche et des politiques au sein de la Citizens Environment Alliance, située à Windsor, en Ontario.

Le début des années 2000 marque cependant un retour en arrière. Sous l’effet du développement urbain et de l’agriculture intensive dans le bassin versant du lac Érié, les cyanobactéries sont revenues en force.

Désormais, ce ne sont plus les stations d’épuration qui sont en cause, mais les rejets agricoles chargés en azote et en phosphore. Côté américain, Peter Huston montre du doigt les grandes cultures et les élevages industriels autour des rivières Maumee et Sandusky en Ohio qui se jettent dans le la Érié.

«Avec l’ère des plantes génétiquement modifiées, résistantes aux herbicides, les agriculteurs se sont mis à épandre de grandes quantités d’engrais, précise Mike McKay. Une partie ne reste pas dans le sol et s’écoule jusque dans le lac.»

L’élévation des températures de l’eau et la multiplication des évènements météorologiques extrêmes, dues au réchauffement climatique, accentuent en outre le phénomène. «Des blooms apparaissent à des endroits où l’on n’en avait jamais vu auparavant», s’inquiète Jérôme Marty.

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La prolifération des algues bleues dans le lac Érié est liée à des apports excessifs de nutriments venus principalement des terres agricoles. 

Photo : Domaine public, NOAA

Manque de volonté politique

Pour prendre en compte les interactions étroites entre toutes ces menaces, l’Accord relatif à la qualité de l’eau dans les Grands Lacs est modernisé en 2012. L’objectif affiché est de réduire de 40 % les rejets de phosphore dans le lac d’ici à 2030. «Nous ne sommes pas sur la bonne voie», regrette Peter Huston.

Derek Coronado est coordinateur de la recherche et des politiques de la Citizens Environment Alliance, basée à Windsor en Ontario.

Photo : Courtoisie

Derek Coronado estime, lui, que l’accord aurait dû se concentrer sur la prévention de la pollution à la source, avec une ambition «zéro rejet» et l’application d’un principe pollueur-payeur, «pour faire payer le vrai prix des dommages environnementaux aux responsables».

Le spécialiste dénonce par ailleurs le caractère non contraignant juridiquement de cette entente : «On a besoin d’un traité qui oblige le Canada et les États-Unis à modifier leur règlementation nationale en conséquence.»

En attendant, comment dépolluer l’eau? Curer le lac pour en retirer les sédiments serait un «projet herculéen» onéreux et difficile à mettre en place, selon Jérôme Marty.

Le changement des pratiques agricoles et la réduction radicale du recours aux intrants chimiques sont les deux leviers privilégiés. «On connait les solutions, mais on ne les met pas en pratique. Le problème, c’est le manque de volonté politique», insiste Derek Coronado.

«C’est compliqué, car le lac est partagé entre deux pays, plusieurs niveaux de compétences avec des règlementations différentes, qui ont parfois du mal à s’accorder», ajoute Jérôme Marty.

Convaincre les agriculteurs

Agriculture de précision, rotation des cultures, diversité élargie des variétés cultivées, désherbage mécanique, les outils permettant une réduction des pesticides sont pourtant nombreux.

«On doit convaincre les agriculteurs que c’est une stratégie gagnante, qu’ils peuvent diminuer l’utilisation d’intrants chimiques sans altérer leurs rendements et leurs revenus», souligne Mike Mckay.

Don Ciparis est le dernier président en date de l’Union nationale des fermiers de l’Ontario.

Photo : Courtoisie

Don Ciparis, dernier président en date de l’Union nationale des fermiers (UNF) de l’Ontario reconnait que l’agriculture de la province reste une grande consommatrice d’intrants de synthèse : «Ça ne décroit pas. Beaucoup d’agriculteurs veulent produire plus en utilisant plus d’engrais. C’est difficile de changer des façons de faire qui ont cours depuis des générations.»

Le responsable assure néanmoins que la santé des sols devient «de plus en plus un sujet de conversation» au sein de la profession.

Jérôme Marty appelle, de son côté, à miser sur la restauration des écosystèmes riverains. Il parle notamment de reconstituer les berges et les zones humides dégradées, voire détruites : «Elles jouent un rôle d’éponge, leur végétation filtre les nutriments en amont.»

L’affaire est urgente, car les zones humides sont en net recul. «Beaucoup d’entre elles ont été asséchées pour des projets de développement économique», déplore l’expert.

Même si l’on met un terme à tous les effluents toxiques, «les blooms ne disparaitront pas», prévient-il. Les nombreux nutriments piégés au fond du lac depuis des décennies continueront de remonter à la surface et de nourrir les algues bleues.

De nombreux composés chimiques toxiques, rejetés par les industries environnantes, sont détectés dans le lac Érié.

Photo : Wikimedia Commons, Creative Commons Attribution 2.0 Générique, Ben Stephenson

De nouvelles menaces

De nouveaux composés chimiques toxiques sont régulièrement détectés dans le lac Érié. Substances fluoroalkyliques (dites PFAS, utilisées dans l’industrie pour leurs propriétés antiadhésives et imperméables), retardateurs de flammes, résidus de produits pharmaceutiques, édulcorants… la liste reste longue.

Peter Huston est membre du conseil d’administration de la Lake Erie Foundation.

Photo : Courtoisie

Pire, les quantités trouvées sont élevées en raison de la faible profondeur du lac.

Les concentrations de microplastiques sont également «de plus en plus fortes», s’alarme Peter Huston.

«À cause de l’industrie lourde, on a hérité de nombreux contaminants qui persistent extrêmement longtemps dans l’environnement. Ils sont encore en suspension ou enterrés dans les sédiments au fond», détaille Mike McKay.

«On sous-estime les impacts de ces contaminants et surtout l’effet toxique démultiplié de leur mélange», poursuit Jérôme Marty.

Cette pollution chimique contamine l’ensemble de la chaine alimentaire, avec des conséquences sur la santé humaine. Les PFAS sont par exemple suspectées d’avoir de multiples effets délétères : cancers, perturbations du système endocrinien, augmentation du taux de cholestérol, baisse de la fertilité ou encore retard de développement du fœtus.

De spectaculaires falaises de calcaire plongeant à pic dans des eaux cristallines, des rives escarpées formées par d’anciens glaciers, des plages de sable blanc s’étirant sur des kilomètres…

Holly Westbrook est technicienne en restauration côtière au sein de l’organisme de protection de l’environnement Lake Huron Coastal Center.

Photo : Courtoisie 

Ces paysages naturels uniques font du lac Huron un lieu d’une biodiversité remarquable. L’est du lac se trouve à la frontière de deux aires climatiques, si bien que des plantes et des animaux du nord et du sud du Canada y ont élu domicile.

La baie Georgienne, qui forme le plus vaste archipel d’eau douce du monde, abrite la plus grande diversité de reptiles et d’amphibiens du Canada.

Ses 30 000 iles et près de 20 000 zones humides constituent un sanctuaire pour 50 espèces animales et végétales menacées, dont certaines sont endémiques.

«Comme les iles sont isolées, avec une juxtaposition de milieux humides et secs, elles abritent de nombreuses communautés écologiques rares», souligne Holly Westbrook, technicienne en restauration côtière au sein de l’organisme de protection de l’environnement Lake Huron Coastal Center.

On y trouve notamment deux types de serpents en voie de disparition : la couleuvre fauve de l’Est et la seule population canadienne de crotale massassauga de l’Est.

Six espèces de tortues d’eau en péril, protégées au niveau fédéral et provincial, y ont également trouvé refuge.

Parmi elles se trouve la tortue mouchetée, une espèce dite parapluie. «Sa santé reflète celle de tout l’écosystème. Sa sauvegarde va aider à protéger d’autres espèces», explique Patricia Chow-Fraser, biologiste à l’Université McMaster, qui étudie les zones humides de la région depuis près de vingt ans.

La tortue mouchetée est une espèce menacée dite parapluie. Sa santé reflète celle de tout l’écosystème.

Photo : Jason King, Pixabay

Territoire de plus en plus fragmenté

«Ces espèces se portent bien, car 90 % des forêts et 80 % des zones humides de la baie sont intactes», salue Bill Lougheed, directeur général de la Fiducie foncière de la baie Georgienne, organisation à but non lucratif qui protège près de 53 km2 de terres de cette région.

Mais l’urbanisation le long du rivage menace cette biodiversité unique. Traditionnellement, les régions côtières au sud du lac sont plus peuplées, et l’activité économique y est plus importante.

«À cause de la surpêche, de la pollution, de l’industrialisation, il ne reste plus qu’une infime portion de la biomasse qui existait au moment de l’arrivée des Européens», observe David Sweetnam, directeur général de l’organisation Georgian Bay Forever dédiée à la recherche scientifique et à la sensibilisation.

Il prend l’exemple de la truite de lac : il y en avait douze sortes, mais aujourd’hui il n’y en a plus que deux.

Bill Lougheed est directeur général de la Fiducie foncière de la baie Georgienne, organisation à but non lucratif, qui protège près de 53 km2 de terres dans la baie Georgienne.

Photo : Courtoisie

«Le développement s’est récemment intensifié au nord, autour de la baie Georgienne et de l’ile Manitoulin. Des territoires jusqu’alors préservés sur le plan écologique ont vu certaines menaces s’aggraver», ajoute Holly Westbrook.

Le territoire est aussi de plus en plus fragmenté. «Avec la multiplication des routes, il y a une énorme mortalité des reptiles et des amphibiens», rapporte Bill Lougheed. La Fiducie foncière de la baie Georgienne qu’il dirige creuse des passages souterrains, spécialement pour les batraciens et autres tétrapodes.

L’organisme veut créer un corridor à l’est de la baie Georgienne, afin que les espèces se déplacent en toute sécurité. Il s’agira d’une bande de terre protégée de 10 000 hectares.

Par ailleurs, les abords du lac attirent de plus en plus de citadins qui veulent se mettre au vert. «Depuis la pandémie, les maisons se multiplient toujours plus proches de l’eau. Les gens endommagent des zones humides fragiles en y construisant des pontons et des quais», s’inquiète Patricia Chow-Fraser.

Rejets deaux usées en hausse 

Ces aménagements «rapides et mal planifiés» détériorent la qualité des eaux lacustres, selon la biologiste : «La hausse de la population s’accompagne d’une augmentation des rejets d’eaux usées et de fosses septiques.»

Ces rejets, riches en nutriments, peuvent causer de l’eutrophisation. Autrement dit, des algues se développent rapidement et de manière incontrôlée dans le lac, jusqu’au point où elles asphyxient le milieu et tuent toute forme de vie.

David Sweetnam, directeur général de l’organisation Georgian Bay Forever dédiée à la recherche et à la sensibilisation.

Photo : Éric McIntyre

David Sweetnam confirme ces inquiétudes. Il évoque l’incapacité des stations de traitement des eaux usées d’éliminer certains composés chimiques comme les médicaments : «Ils se retrouvent dans le lac et dérèglent le système hormonal des espèces aquatiques.»

Le directeur général de l’organisation Georgian Bay Forever mentionne également le problème des microfibres de plastique qui perturbent la reproduction du zooplancton et de certains insectes, à la base de l’alimentation des poissons. «L’éclosion de ces organismes vivants est retardée de plusieurs semaines. Les poissons en quête de nourriture sont affamés et meurent en surnombre», révèle David Sweetnam.

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La propagation d’espèces envahissantes transforme également la biodiversité. Huit nouvelles espèces de ce genre, introduites volontairement ou accidentellement par l’humain, se sont répandues dans le lac ces dix dernières années.

«Elles ont détruit la diversité biologique de nombreuses zones humides», insiste Holly Westbrook. Par exemple, la lamproie marine [sorte de parasite ressemblant à l’anguille] a fait considérablement chuter les populations de poissons indigènes. Et le gobie à taches noires est un redoutable prédateur qui mange les œufs des autres poissons. Aussi, les phragmites, plantes herbacées venues d’Europe, colonisent d’immenses aires et entrainent la disparition des plantes natives en un temps record.

«On est sur une pente glissante»

David Sweetnam n’hésite pas à parler de «désert biologique» dans certaines parties de la baie Georgienne à cause des ravages causés par la moule quagga, vivant jusqu’à 200 mètres de profondeur. «Comme elle mange le phytoplancton et le zooplancton, il ne reste plus de nourriture pour les autres espèces, et l’écosystème s’écroule», alerte-t-il.

La baie Georgienne compte 20 000 zones humides, qui abritent notamment la plus grande concentration d’amphibiens du Canada.

Photo : Patricia Chow-Fraser

Le lac Huron n’est pas non plus épargné par l’emballement du thermomètre planétaire. À l’image du lac Supérieur, la température de l’eau augmente et la couverture de glace se réduit année après année. Surtout, à cause des changements climatiques, le lac atteint des niveaux d’eau extrêmement bas, ou inversement, très élevés.

En temps normal, l’écart entre le niveau d’eau le plus faible et le plus élevé est de 1,9 mètre. De récentes modélisations d’Environnement et Changement climatique Canada anticipent une amplitude de 3,35 mètres.

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Patricia Chow-Fraser est biologiste à l’Université McMaster. Elle étudie les zones humides de la baie Georgienne depuis près de vingt ans.

Photo : Courtoisie

«De 1999 à 2013, on s’est retrouvé avec des niveaux les plus faibles de l’histoire. C’était du jamais vu, les effets sur la biodiversité ont été délétères, témoigne Patricia Chow-Fraser. Certains poissons côtiers ont réussi à migrer vers des eaux plus profondes, mais la plupart n’ont pas eu le temps de s’adapter.»

En raison du réchauffement climatique, les espèces envahissantes prolifèrent plus vite. «L’écosystème va irrémédiablement changer, les espèces indigènes ne vont plus être assez compétitives pour survivre», tranche David Sweetnam.

L’ensemble des acteurs interrogés insiste sur la nécessité absolue d’intensifier les efforts de protection. «On est sur une pente glissante. Si on ne prend pas pleinement conscience des menaces, on verra probablement un déclin sans précédent du vivant d’ici quelques décennies», prévient Patricia Chow-Fraser.

Comment sauver la biodiversité du lac Huron? 

L’Organisation des Nations unies pour l’éducation, la science et la culture (UNESCO) a d’ores et déjà ajouté en 2004 l’est de la baie Georgienne à son réseau mondial de réserves de biosphère. L’objectif est de concilier la conservation de la nature et le développement économique.

La réserve englobe près de 350 000 hectares de forêts, de lacs, de rivages et d’iles, ainsi que le parc national des Îles-de-la-Baie-Georgienne.

Il existe également un accord conclu avec les États-Unis sur la qualité de l’eau des Grands Lacs ou encore une stratégie de conservation de la biodiversité à l’échelle du lac Huron.

À la baie Georgienne, 90 % des forêts et 80 % des zones humides sont intactes.

Photo : Kosta, Pixabay

«Au-delà de ces traités et stratégies, on doit plus que jamais œuvrer sur le terrain, acheter des terres pour les sanctuariser, sensibiliser et éduquer le public dès le plus jeune âge pour changer les pratiques, insiste David Sweetnam, directeur général de Georgian Bay Forever. Les gens doivent arrêter de jeter n’importe quoi dans l’eau.»

De son côté, le Lake Huron Coastal Center a lancé plusieurs programmes faisant appel aux riverains, y compris une initiative pour le nettoyage des plages. Il offre aussi à des jeunes la possibilité de participer à un camp d’été pour en apprendre plus sur les écosystèmes du lac et les techniques de restauration.

Le centre a également un programme grâce auquel des habitants collectent diverses données le long des côtes et les transmettent aux scientifiques. Enfin, l’organisme travaille à la restauration de dunes avec des propriétaires privés, des entreprises et des municipalités.

Pour Patricia Chow-Fraser, biologiste à l’Université McMaster, il est important d’associer les Premières Nations aux efforts. Pour ses recherches sur la tortue mouchetée, elle travaille avec deux communautés autochtones : «On leur enseigne les techniques modernes et elles nous transmettent leurs connaissances traditionnelles. Si l’on veut sauver la biodiversité, c’est la seule manière.»

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«C’est le plus immaculé, le plus sauvage des Grands Lacs. Son écosystème est tellement riche et unique». Joanie McGuffin, directrice générale de l’association environnementale Lake Superior Watershed Conservancy, ne manque pas de superlatifs pour parler du lac Supérieur.

Joanie McGuffin est exploratrice et écrivaine. Elle est également directrice générale de l’association environnementale Lake Superior Watershed Conservancy.

Photo : Gary McGuffin

Depuis plus de 30 ans, l’écrivaine explore le lac en canoë. En 1989, elle a pagayé pendant trois mois avec son mari le long des rives de la plus grande étendue d’eau douce de la planète. En plus de 30 ans sur le terrain, elle a vu le visage du lac changer et les menaces évoluer.

«Dans les années 1990, on s’inquiétait de la surpêche et des effluents toxiques provenant des papetières dans la zone de Thunder Bay [ville riveraine du lac Supérieur], raconte-t-elle. Aujourd’hui, c’est le changement climatique qui occupe tous les esprits.»

Joanie McGuffin tente de décrire les bouleversements intervenus si rapidement durant la dernière décennie. Elle évoque le réchauffement des eaux, les années sans neige, les tempêtes automnales plus fréquentes et plus puissantes. «Rien que la semaine dernière, une onde de tempête a pris plus de quatre mètres de rivage près de chez nous», rapporte-t-elle.

Diminution de l’eau et augmentation de la température

Le lac Supérieur est à l’avant-poste du réchauffement climatique. Il faut se plonger dans les chiffres pour mesurer l’ampleur de la débâcle.

Graham Saunders est climatologue à l’Université Lakehead de Thunder Bay, en Ontario.

Photo : Courtoisie

Selon Graham Saunders, climatologue à l’Université Lakehead de Thunder Bay, durant l’été, la température moyenne de l’eau de surface a augmenté de 2,5 oC par rapport au XXe siècle. Et elle pourrait encore croitre de 5 à 7 oC tout au long du XXIe siècle. «Le lac Supérieur se réchauffe plus vite que tous les autres Grands Lacs», révèle le scientifique.

«Il sera très difficile de revenir à des températures écologiquement plus viables à cause de l’immense masse d’eau en jeu», prévient Michael Twiss, doyen de la toute nouvelle Faculté des sciences de l’Université Algoma, à Sault-Sainte-Marie, en Ontario.

Dans le même temps, les niveaux d’eau diminuent, en particulier l’été, à cause des températures de l’air plus élevées qui provoquent de l’évaporation. «On a eu un déclin majeur ces deux dernières années», alerte Graham Saunders.

La couverture de glace est également en net recul. Entre 1973 et 2021, elle a diminué en moyenne de 7 % par décennie. Autrement dit, c’est environ 400 km2 de glace qui ont disparu chaque année, soit l’équivalent de la superficie de la ville de Montréal.

Graham Saunders constate par ailleurs de plus grandes variations. D’après les relevés qu’il a effectués, jusqu’au milieu des années 1990, environ 60 % du lac était recouvert de glace chaque hiver. Depuis, la superficie recouverte fluctue de 10 à 90 % d’une année à l’autre. «Ça va continuer avec moins de glace qui dure moins longtemps», avertit le climatologue.

Joanie McGuffin est un témoin aux premières loges de ce changement. Pour elle, il est clair que la glace se forme de plus en plus tard dans la saison : «Dans les années 1990, le lac était toujours gelé de décembre à mai. Aujourd’hui, ça ne gèle plus vraiment».

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La couverture de glace du lac Supérieur est en net recul. Entre 1973 et 2021, elle a diminué en moyenne de 7 % par décennie.

Photo : Unsplash License Robin Canfield

Menace des algues bleues 

Le bassin versant est, lui, confronté à une recrudescence de pluies torrentielles. «Des pluies qui arrivent normalement tous les 500 ou 1000 ans se sont produites deux ou trois fois au cours des dix dernières années», s’inquiète Mike McKay, directeur du Great Lakes Institute for Environmental Research à l’Université de Windsor, en Ontario.

Mike McKay est directeur du Great Lakes Institute for Environmental Research à l’Université de Windsor, en Ontario.

Photo : Courtoisie

Ces précipitations lessivent les sols et charrient dans le lac d’énormes quantités de nutriments. Dans des eaux plus chaudes, surtout dans les zones côtières, ces nutriments peuvent conduire à la prolifération de cyanobactéries, ou algues bleues, explique Mike McKay.

«Alors qu’on n’en avait jamais vu dans le lac, les premiers cas ont été signalés à l’ouest, près des iles Apostle [qui se trouvent en territoire américain dans le lac Supérieur]», s’alarme le biologiste. «Les cyanobactéries privent le lac d’oxygène et nuisent au développement du phytoplancton, à la base de l’alimentation de nombreuses espèces», ajoute Michael Twiss.

Un autre effet majeur des dérèglements climatiques se joue sous la surface. Au début des mois de décembre et juin, les eaux sont brassées sur toute leur profondeur. Autrement dit, les eaux superficielles plus denses se mélangent aux eaux inférieures, ce qui apporte oxygène et nutriments à différentes profondeurs.

Mais ces brassages se produisent désormais plus tard en hiver, et de plus en plus tôt au printemps. «À terme, le phénomène pourrait disparaitre, privant d’oxygène les couches profondes, ce qui menacera directement la vie au fond du lac», avance Graham Saunders.

Poissons déstabilisés  

Aux yeux des spécialistes interrogés, le dérèglement climatique est en train de devenir la menace majeure pesant sur la biodiversité du lac Supérieur.

Michael Twiss est le doyen de la Faculté des sciences de l’Université Algoma à Sault-Sainte-Marie, en Ontario.

Photo : Courtoisie

La douzaine d’espèces de poissons qui vivent en eaux froides dans le lac est d’ores et déjà perturbée. Michael Twiss prend l’exemple du grand corégone, de la famille des salmonidés, qui revêt une importance économique cruciale pour les pêcheries de la région.

«L’hiver, ces poissons déposent leurs œufs dans des zones côtières à l’abri de la glace, explique-t-il. Avec le manque de glace, leurs œufs sont détruits par les vagues et le mouvement des cailloux, ce qui met en péril leur survie.»

La végétation autour du lac n’est pas en reste et subit de plein fouet les effets du réchauffement.

La flore arctique alpine, qui affectionne les microclimats frais, voit son habitat se réduire. Certains insectes ravageurs des forêts vont se propager plus rapidement parce que la température et les précipitations sont idéales pour leur reproduction.

«Les forêts changent déjà. De nombreux conifères meurent à cause de ça », se désole Joanie McGuffin.

Les zones humides, véritables pouponnières du lac, pourraient elles aussi voir leur taille diminuer. «Ces habitats sont cruciaux pour maintenir la biodiversité. Ils abritent des centaines d’espèces de plantes, de reptiles et d’amphibiens. Ils sont essentiels à de nombreux oiseaux nicheurs et migrateurs», relève Mike McKay.

Emily Posteraro est coordonnatrice du développement des programmes au Centre des espèces envahissantes, à Sault-Sainte-Marie, en Ontario.

Photo : Courtoisie

«Dernier refuge» 

Poussées par la hausse des températures, la faune et la flore remontent plus au nord, vers la région du lac Supérieur. «Ces latitudes plus fraiches sont parfois leur dernier refuge. Certains poissons n’ont plus d’autres endroits où aller», souligne Mike McKay.

Des cardinaux et des pics à ventre roux ont ainsi fait leur apparition pour la première fois sur les rives, rapporte Carter Dorscht, responsable d’une collecte citoyenne de données sur la santé des populations d’oiseaux nicheurs en Ontario.

À la faveur du réchauffement climatique, certaines espèces invasives prolifèrent également. «Les lamproies marines [un parasite ressemblant à l’anguille] et les moules zébrées vivent plus longtemps et deviennent plus grosses dans des eaux plus chaudes», note Emily Posteraro, coordonnatrice du développement des programmes au Centre des espèces envahissantes, à Sault-Sainte-Marie.

Dotées d’un fort potentiel de reproduction, elles supplantent peu à peu les espèces locales, réduisant la biodiversité. «Dans le passé, la lamproie marine a failli entrainer la disparition des truites d’eaux profondes, poisson endémique de la région», rappelle Emily Posteraro.

À Goulais River, à l’est du lac Supérieur, l’exploratrice Joanie McGuffin garde espoir : «Pendant longtemps, on a tourné le dos au lac, mais aujourd’hui on a changé de regard. On comprend enfin les bénéfices de préserver sa biodiversité pour les générations futures».

PHOTOS : Gary McGuffin

Pour freiner l’érosion de la biodiversité, le Canada a créé une aire marine nationale de conservation d’environ 10 000 km2 en 2015 le long de la rive nord du lac Supérieur. La même année, une Stratégie de conservation de la biodiversité a été adoptée par des organismes gouvernementaux, des associations et des acteurs locaux du Canada et des États-Unis. Ce document dresse un état des lieux de la faune et de la flore et fixe une série d’objectifs pour mieux les protéger.

«Le problème est pris au sérieux, mais ça ne stoppera pas l’incidence du changement climatique sur notre écosystème. Ce sont des enjeux mondiaux difficiles à résoudre», est d’avis Mike McKay, directeur du Great Lakes Institute for Environmental Research à l’Université de Windsor, en Ontario.

Le pape François est décédé le 21 avril. Cette chronique a été publié lors de sa visite au Canada en 2022. Vous pouvez également lire les attentes de Albertains pour sa visite à l’époque : Entre impatience et incertitude, la visite du pape François est attendue

Je me garderai bien, moi qui ne suis ni Autochtone ni catholique, d’évaluer la portée ou la justesse des excuses du pape François. L’ancien président de la Commission de vérité et réconciliation, Murray Sinclair, a montré qu’elles ne correspondent pas à ce que demandait l’appel à l’action 58.

En écoutant ces excuses, je ne peux toutefois m’empêcher de remarquer la distance qui les sépare des faits avérés.

Les discours qu’il a prononcés au Canada se rapprochent davantage des regrets exprimés par Benoît XVI en 2009 ainsi que «son chagrin pour l’angoisse provoquée par la conduite déplorable de certains membres de l’Église ». Ces deux papes, aux antipodes du continuum politique et moral, présentent une même vision faussée du rôle de l’Église dans les pensionnats autochtones.

Si les excuses du pape François manquent leur cible, c’est avant tout parce qu’elles participent au déni de la responsabilité de l’Église non seulement pour les abus infligés aux enfants dans les pensionnats, mais aussi pour son rôle dans le colonialisme.

L’usage de la voix passive ou d’une formulation ambigüe permet au pape de ne pas nommer de coupables : les enfants « ont subi » des abus, «ont été éloignés» de leur famille, les langues et cultures autochtones «ont été dénigrées et supprimées».

Le pape a aussi argüé que «de nombreux chrétiens» ont soutenu la mentalité colonisatrice au Canada. Dans les excuses présentées à Québec, il a aussi pris ses distances des institutions catholiques locales impliquées dans le système des pensionnats.

Le pape a aussi jeté le blâme pour le colonialisme et surtout pour la destruction culturelle sur les politiques et projets du gouvernement canadien, ainsi que sur une vague «mentalité colonisatrice».

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Un colonialisme chrétien

Rappelons que la création des premiers pensionnats autochtones est attribuable aux missionnaires catholiques. La francisation des peuples autochtones en Nouvelle-France a été menée en grande partie par le clergé catholique.

La francisation ne s’entend pas exclusivement de l’enseignement de la langue française, mais bien de l’inculcation des mœurs et des coutumes, jusqu’à l’habillement, des Français – ainsi que de la religion catholique.

Des missions seront créées dans les postes de traite des fourrures, puis dès les années 1850, des écoles pour enfants autochtones s’y ajouteront afin d’éloigner les enfants des modes de vie autochtones.

En 1870, les Oblats avaient déjà fondé 14 écoles dans l’Ouest canadien, la plupart pour les enfants autochtones.

Lorsqu’en 1883 le gouvernement canadien crée le système de pensionnats autochtones, il s’appuie sur les réseaux d’écoles et pensionnats qui existent déjà et qui avaient été mis sur pied non seulement par l’Église catholique, mais également par les Églises anglicane, méthodiste, presbytérienne et unie.

Toutes les Églises rivalisent alors pour obtenir le droit de créer de nouvelles écoles et surtout un financement pour le faire. Loin de se joindre au projet colonial du gouvernement du Canada, les Églises l’ont rendu possible et en ont offert les bases.

Il faut ainsi voir les projets de conversion et d’assimilation comme interdépendants et convergents, selon l’historienne du catholicisme Rosa Bruno-Jofré : «L’Église visait la conversion à la nouvelle religion et le salut d’un enfant autodiscipliné, tandis que l’État cherchait l’assimilation et un sujet autochtone gouvernable.» [trad.] Les deux idéaux convergeaient dans les efforts de colonisation.

Un colonialisme canadien-français

Par opposition aux autres religions chrétiennes, l’Église catholique travaillait pour que l’Ouest canadien soit français et, bien entendu, catholique. Elle poursuivait ce que l’historien Robert Painchaud appelait en 1987 «Un rêve français dans le peuplement de la Prairie».

Au moins jusqu’en 1915, elle n’a cessé d’élaborer des stratégies pour attirer davantage de catholiques francophones qui pourraient établir des communautés stables dans l’Ouest, mais aussi assurer leur vitalité.

Ces endroits – comme la vallée de la rivière Qu’Appelle, Gravelbourg, Prince Albert, Batoche, Saint-Albert ou Saint-Paul – continuent aujourd’hui de former le cœur des communautés francophones de l’Ouest.

On peut certes voir ces efforts de peuplement catholique comme une façon de résister à la colonisation anglophone et protestante – mais aussi comme une manière de détourner le projet colonial canadien aux fins de l’Église.

Il reste néanmoins à approfondir l’histoire du soutien des communautés catholiques canadiennes-françaises aux ordres religieux qui géraient les pensionnats – ces membres de l’Église dont parle le pape dans ses excuses, qu’ils fassent partie du clergé ou ne soient que des fidèles.

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On sait déjà que les défenseurs des droits linguistiques et religieux des Canadiens français œuvraient aussi au sein des pensionnats. Pensons au père Lacombe et à monseigneur Grandin, ou encore à messeigneurs Provencher, Taché et Langevin qui ont établi tant de pensionnats et qui continuent de faire figure de héros pour les francophones.

Pensons également aux Oblats qui soutenaient les efforts de militance et d’autoorganisation des communautés francophones, notamment en Alberta. Le travail, dirigé par les évêques, pour établir des colons, allait de pair avec toutes les attaques contre les peuples autochtones déplorées par le pape François.

La reconnaissance des torts de l’Église va au-delà d’une transformation de sa culture : elle exige une réparation, comme l’explique la directrice de la Société du soutien à l’enfance et à la famille des Premières Nations du Canada, Cindy Blackstock. La responsabilité appartient tant à l’Église qu’aux fidèles qui la soutiennent aujourd’hui.

Les armes à autorisation restreinte, dont font partie la plupart des armes de poing, circulent toujours plus au pays.

En Atlantique, entre 2015 et 2020, leur nombre a bondi de 18,88 % à l’Île-du-Prince-Édouard, de 19,64 % au Nouveau-Brunswick, et de 25,01 % à Terre-Neuve-et-Labrador. En Nouvelle-Écosse, la hausse a atteint 31,30 %, le chiffre le plus élevé du pays. L’augmentation moyenne au Canada s’établit à 24,57 %.

Sur la même période, la proportion de personnes qui possèdent un permis de possession et d’acquisition (PPA) est restée plus ou moins constante : 11,25 % de la population majeure en Atlantique possédait un PPA en 2015, contre 11,19 % en 2020.

Une stabilité semblable à celle observée à l’échelle du pays. Autrement dit, les nouvelles armes en circulation se concentrent entre les mêmes mains.

Larrivée au pouvoir des libéraux, un déclencheur

«Ce n’est pas un phénomène nouveau. Depuis 2012 déjà, le nombre de ventes d’armes de poing a augmenté en flèche. C’est vrai en Atlantique, mais aussi dans le reste du pays», estime Francis Langlois, professeur d’histoire au Cégep de Trois-Rivières et membre de la Chaire Raoul-Dandurand en études stratégiques et diplomatiques de l’Université du Québec à Montréal.

«Le Canada est un marché en pleine expansion pour l’industrie de l’armement», indique Blake Brown, professeur d’histoire à l’Université Sainte-Marie d’Halifax et auteur de Arming and Disarming : A History of Gun Control in Canada.

La règlementation qui encadre l’acquisition d’armes à autorisation restreinte est pourtant stricte. Un permis de possession et d’acquisition ne suffit pas pour s’en procurer une.

L’acheteur doit d’abord se soumettre à un contrôle de son dossier criminel et psychiatrique par les autorités. Il doit également enregistrer l’arme auprès de la Gendarmerie royale du Canada (GRC), alors que les carabines et fusils de chasse sont en vente libre, et ne sont pas répertoriés dans les registres d’état.

Blake Brown est professeur d’histoire à l’Université Sainte-Marie d’Halifax.

Photo : Courtoisie

«À sa création, le système se voulait dissuasif, long, onéreux et compliqué, pour que ce type d’armes reste rare. Mais finalement, une fois qu’ils ont leur permis, les propriétaires sont prêts à dépenser plus de temps et d’argent pour en avoir», commente Blake Brown.

Plusieurs raisons peuvent expliquer cet engouement d’une partie de la population pour les armes de poing.

«Quand les libéraux sont arrivés au pouvoir en 2015, les gens armés ont commencé à en acheter plus par crainte que les lois changent et que ces armes finissent par être complètement interdites», avance Irvin Waller, professeur émérite en criminologie à l’Université d’Ottawa.

Francis Langlois remarque aussi un changement dans la culture canadienne : «Le discours de l’industrie, “armez-vous pour vous protéger”, s’est ancré dans l’inconscient collectif. […] Au début de la pandémie, il y a eu une ruée vers les détaillants d’armes à feu partout au pays. Si les gens n’ont pas pu en acheter, c’est parce que notre législation est assez stricte.»

«Le gouvernement fédéral les encourage à se précipiter»

En sept ans au pouvoir, le gouvernement libéral a effectivement renforcé la législation.

En 2020, à la suite de la tuerie de Portapique en Nouvelle-Écosse, Ottawa a décrété l’interdiction de 1500 modèles d’armes d’assaut de type militaire.

Deux ans plus tard, en mai dernier, le premier ministre a accéléré la cadence avec l’annonce d’un gel national des armes de poing dans le cadre du projet de loi C-21. Le texte devrait être adopté dès la session d’automne de la Chambre des communes et du Sénat.

Plus encore, le gouvernement fédéral a annoncé le vendredi 5 aout une «interdiction temporaire» de l’importation des armes de poing. S’appliquant aux particuliers et aux entreprises, elle entrera en vigueur dès le 19 aout, et ce, «jusqu’à l’entrée en vigueur du gel national», est-il précisé dans un communiqué.

Le groupe PolySeSouvient, qui représente des survivants et des familles de victimes de violence armée, a salué par communiqué une «mesure importante et novatrice qui ralentira incontestablement l’expansion du marché canadien des armes de poing en attendant l’adoption du projet de loi C-21».

De leur côté, les propriétaires d’armes à feu déplorent cette mesure qu’ils considèrent précipitée.

Kate MacQuarrie est fondatrice du groupe Women Shooters of PEI.

Photo : Marine Ernoult – Francopresse

«C’est très frustrant, on se sent continuellement pris à partie, alors sur les réseaux sociaux, dans les discussions informelles, on incite nos membres et nos connaissances à acheter des armes tant qu’il est encore temps», réagit Kate MacQuarrie, fondatrice du groupe Women Shooters of PEI, qui forme des femmes au maniement des armes à feu.

«En s’attaquant aux propriétaires d’armes légales, le gouvernement fédéral les encourage à se précipiter et à acheter tout ce qu’ils peuvent avant qu’il ne soit trop tard», renchérit Tracey Wilson, vice-présidente des relations publiques de la Coalition canadienne pour les droits des armes à feu (CCFR).

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Les armes à feu, «objets identitaires»

À ces facteurs conjoncturels s’ajoutent des causes plus profondes liées au marketing mené par l’industrie de l’armement depuis le début des années 2000.

«Les armuriers ont créé des besoins en développant constamment de nouveaux modèles avec des styles, des calibres, des types de munitions différents. Ils tiennent les consommateurs en haleine», explique Blake Brown.

Francis Langlois est professeur d’histoire au Cégep de Trois-Rivières et membre de la Chaire Raoul-Dandurand en études stratégiques et diplomatiques de l’Université du Québec à Montréal.

Photo : Site Web UQÀM

Un avis partagé par Francis Langlois : «Les armes à feu se sont banalisées, elles sont devenues des objets de consommation comme les autres dont les fabricants font la promotion à travers le cinéma, les jeux vidéos, les réseaux sociaux, en s’associant avec des influenceurs sur YouTube.»

Aux yeux des deux chercheurs, la tradition de chasse dans les régions rurales du Canada atlantique n’alimente pas la hausse notable du nombre d’armes de poing. «Les chasseurs ont un fusil et ça leur suffit, ils n’accumulent pas d’armes pour le plaisir, ils voient ça comme un outil pratique. Il n’y a pas cette obsession du modèle le plus performant», affirme Blake Brown.

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«Ceux qui en accumulent sont avant tout des hommes en milieu rural, pour qui ce sont des objets identitaires, associés au patriotisme, voire carrément à la lutte contre l’ennemi», complète Francis Langlois.

Il évoque à cet égard les soldats canadiens qui ont participé aux guerres en Irak ou en Afghanistan. «L’armée a beaucoup recruté dans certaines communautés rurales, notamment en Nouvelle-Écosse, où les opportunités économiques étaient par ailleurs assez limitées, révèle-t-il. Quand ces jeunes reviennent de zones de guerre, ils ont une culture militaire, connaissent le maniement des armes et veulent continuer à pratiquer».

Ces détenteurs d’armes de poing seraient-ils prêts à s’en séparer dans le cadre d’un éventuel programme de rachat? Francis Langlois ne le croit pas : «Ce n’est pas une question d’argent, c’est un objet de pouvoir qui définit leur statut social.»

Au Canada

Selon Statistique Canada, les taux de crimes violents commis à l’aide d’une arme à feu sont plus élevés dans les régions rurales que dans les régions urbaines.

En 2020, 63 % des crimes violents commis à l’aide d’une arme à feu dans les régions urbaines mettaient en cause une arme de poing. Dans les régions rurales, les crimes violents ont été perpétrés le plus souvent à l’aide d’une carabine ou d’un fusil de chasse.

Toujours en 2020, Statistique Canada a dénombré 5955 auteurs présumés d’affaires de crimes violents avec l’implication d’une arme à feu. Près de 87 % étaient des hommes.

Les homicides commis à l’aide d’une arme à feu ont par ailleurs augmenté de 37 % au cours des onze dernières années et les armes de poing étaient les armes les plus couramment utilisées.

Parmi les autres constats du sondage, on apprend que 43 % des fonctionnaires francophones et 39 % des anglophones aimeraient avoir plus d’occasions d’utiliser le français au travail.

Le sondage révèle aussi que les personnes qui se sentent mal à l’aise de s’exprimer dans leur langue première sont surtout préoccupées par les inconvénients qu’ils causent à leurs collègues, alors que ceux qui éprouvent la même réticence lorsqu’ils s’expriment dans leur langue seconde sont rebutés par l’effort supplémentaire qui est requis ou par la crainte d’être jugés.

Le professeur Matthieu LeBlanc, du Département de traduction et de langues de l’Université de Moncton, observe que c’est la première fois que l’insécurité linguistique fait l’objet d’un rapport distinct du Commissariat aux langues officielles (CLO), même si la notion a souvent été soulevée dans les rapports annuels du CLO.

«Ça vient confirmer ce que plusieurs d’entre nous avons observé, vécu. Il n’y a pas de grande surprise dans ce sondage et dans ses résultats», évalue François Larocque, professeur à la Faculté de droit de l’Université d’Ottawa et titulaire de la Chaire de recherche sur le monde francophone, droits et enjeux linguistiques.

Si le phénomène de l’insécurité linguistique dans la fonction publique fédérale est bien connu, ajoute Matthieu LeBlanc, le sondage permet cependant de mieux comprendre les raisons de cette insécurité puisque les fonctionnaires fédéraux y recensent les raisons derrière leur malaise à s’exprimer dans l’une des deux langues officielles.

Courtoisie

Des pistes de solutions déjà explorées

Les répondants au sondage ont aussi avancé quelques pistes de solution à l’insécurité linguistique. Les anglophones proposaient surtout de multiplier les occasions d’apprentissage linguistique, alors que les francophones prônaient un plus grand leadeurship de la direction pour «promouvoir un milieu de travail où les deux langues peuvent être lues et entendues».

Encore une fois, selon François Larocque, ces pistes de solution ont «déjà été exprimées ailleurs».

Matthieu LeBlanc rappelle que «[l’importance du] leadeurship de la haute direction, ça fait longtemps qu’on le mentionne dans les études du CLO, et ça fait aussi pas mal d’années qu’on le signale dans les rapports».

«J’ai moi-même participé en 2003 à la rédaction d’un rapport, Le français à suivre, et déjà à ce moment-là on faisait référence au leadeurship de la haute direction», souligne le professeur de l’Université de Moncton.

Pour François Larocque, si cette étude reprend des constats familiers, ce qui diffère ici est son «timing» : «[C’est] le fait qu’elle sorte en janvier 2021, alors que le gouvernement se prépare à nous présenter un livre blanc sur les langues officielles qui promet de proposer des changements innovants et de nouvelles pistes en matière de politiques des langues officielles au Canada.»

Valérie Charbonneau

Des obstacles passés sous silence

Le rapport omet d’aborder un obstacle majeur au bilinguisme en milieu de travail, soit l’unilinguisme, souligne Matthieu LeBlanc. Il précise que dans le contexte de la fonction publique fédérale, on parle d’unilinguisme anglophone.

Ça ne peut pas être passé sous silence : dès que dans une équipe il y a des unilingues anglophones qui s’expriment dans la langue de la majorité, la langue dominante, c’est certain que la dynamique de la réunion est modifiée. Les francophones, qui ont un réflexe naturel de passer à l’anglais dans cette situation, vont le faire.

— Matthieu LeBlanc, professeur au Département de traduction et des langues de l’Université de Moncton

La persistance de l’insécurité linguistique, selon Matthieu LeBlanc, s’explique en partie par une situation de diglossie : pour toutes sortes de raisons historiques et politiques, les deux langues officielles «n’ont pas le même poids, le même prestige».

«Les pratiques établies font que c’est l’anglais qui demeure la langue de travail, que dans les perceptions, les gens estiment que l’anglais est une langue plus légitime – la langue des affaires, la langue du commerce», de sorte que si le français et l’anglais ont une égalité de statut, celle-ci ne se traduit pas dans les pratiques, identifie l’expert en sociolinguistique.

Pour le juriste François Larocque, les pistes de solution passent par une plus grande valorisation du bilinguisme : il souligne d’ailleurs que la prime au bilinguisme n’a pas augmenté depuis vingt ans.

Il faut se mettre dans la position d’un anglophone de la majorité linguistique. Pourquoi est-ce qu’il apprendrait le français? Qu’est-ce qui viendrait le motiver? Savoir que certains postes ne lui seraient pas accessibles s’il ne démontre pas un haut niveau de bilinguisme, ou savoir que son revenu annuel va être majoré s’il démontre les compétences requises. C’est reconnaitre que le bilinguisme est une compétence dans le contexte fédéral canadien.

— François Larocque, professeur à la Faculté de droit de l’Université d’Ottawa et titulaire de la Chaire de recherche sur le monde francophone
Dezalb – Pixabay

Revoir les régions désignées bilingues sous la partie V de la Loi?

Fait intéressant, plus de 4000 fonctionnaires qui travaillent en dehors des régions désignées bilingues (soit certaines régions du Québec et de l’Ontario, le Nouveau-Brunswick et la région de la capitale nationale) ont tenté de répondre au sondage, même si celui-ci ne s’adressait qu’aux fonctionnaires travaillant dans les régions désignées bilingues.

Le CLO se questionne donc sur les délimitations des zones désignées bilingues sous la partie V de la Loi sur les langues officielles, qui demeurent inchangées depuis 1977.

«La désignation actuelle des régions visées par la partie V […] ne semble pas traduire les besoins, les réalités et les valeurs» des fonctionnaires fédéraux, peut-on lire dans le rapport du sondage.

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Qu’est-ce que l’insécurité linguistique?

L’insécurité linguistique se définit comme «le sentiment de malaise, d’inconfort ou d’anxiété ressenti lorsqu’on utilise ou tente d’utiliser sa première langue ou une langue seconde à cause de divers facteurs : environnement, perceptions, relations interpersonnelles, organisation et dimension culturelle et sociale», selon le rapport.

Matthieu LeBlanc explique que l’insécurité linguistique est inséparable des représentations que les gens se font de leur langue. «Par exemple, si un francophone en situation minoritaire voit l’anglais comme la langue dominante, comme la langue légitime, la langue du travail, la langue des affaires, la langue du commerce, ça peut expliquer pourquoi en milieu de travail il opte pour cette langue.»

François Larocque, rappelle pour sa part que l’insécurité linguistique peut aussi être vécue au sein du même groupe linguistique, par exemple lorsqu’un accent régional se voit dévalorisé par rapport à un accent «standard».

Ethel Coté est décédée des suites d’un cancer à l’âge de 66 ans le 16 octobre 2024. Elle a œuvré principalement en Ontario, mais a été honorée à plusieurs niveaux. Au cours des années, elle a été admise à l’Ordre du Canada, à l’Ordre de l’Ontario, a reçu le Grade de Chevalier de la Pléiade – Ordre de la francophonie.

Elle est née en pleine Révolution tranquille au Québec. C’était sans doute déjà un signe que l’engagement occuperait une grande place dans son parcours! Avec un père travailleur social et une mère au foyer, mais engagée dans sa communauté, ses parents ont montré à la jeune Ethel à être ouverte à l’autre.

Au Québec, «très jeune, j’ai été au contact d’étrangers, d’autres cultures», se souvient-elle. L’autre, c’était par exemple l’ex-détenu accueilli à la maison, parce que le père d’Ethel croyait en la réhabilitation sociale.

Puis arrive le déménagement en Ontario à l’âge de 15 ans, à la suite d’une promotion de son père dans la capitale canadienne. Fin des repères, sauf pour la langue à l’école. C’est surtout le début du combat d’Ethel Côté pour faire respecter les droits des francophones.

«Moi, j’étais de la génération où les cours de chimie et de math étaient en anglais.» Quand on a voulu rendre l’école d’Ethel entièrement anglophone, l’adolescente a rué dans les brancards. Élue présidente du conseil étudiant de son école par ses pairs, elle a foncé. «Je donnais des entrevues en anglais au Citizen!»

Mère de famille très jeune, elle a par la suite atteint «le fond du baril», selon sa propre expression. Mais c’est aussi à ce moment-là qu’elle a commencé à s’intéresser aux coopératives d’habitation, aux garderies. «Vous savez, il y a un fond au baril. On remonte. Il y a toujours des solutions. Il ne faut jamais baisser les bras», philosophe Ethel Côté.

De fil en aiguille, cette volonté de toujours s’en sortir et de privilégier l’autonomie l’a amenée à occuper des postes de direction, comme au Conseil de la coopération de l’Ontario (CCO) à la fin des années 1990.

Courtoisie Ethel Côté

Innovation, passion et coopération avant et après la pandémie

Loin du discours de victimisation, Ethel Côté encourage d’abord et avant tous les organismes à diversifier leurs sources de revenus. Oui, grâce aux subventions, mais les entreprises devraient à son avis s’assurer d’une certaine indépendance financière.

C’est le message qu’elle partage quand elle accompagne, notamment à titre de consultante avec sa boite MécènESS, des organismes ou des groupes de femmes, ici comme en Afrique, qui veulent s’investir entre autres dans l’innovation sociale.

Alors que le confinement actuel favorise beaucoup de formations à distance, c’est un moyen avec lequel Ethel Côté était déjà familière bien avant le coronavirus. À titre de présidente et fondatrice en 2017 de l’Institut social, webinaires, blogues et formations virtuelles font partie de sa programmation depuis le début. On y donne des ateliers destinés à ceux et celles qui veulent développer leur leadeurship collaboratif dans des domaines aussi divers que la culture, le social, l’économie et l’environnement.

S’il y a une chose dont elle est certaine, c’est que la crise actuelle va amener «un éveil du social dans une logique collective. Combien de personnes font maintenant la promotion de l’achat local ; c’est ça qui me fait carburer présentement! On est en train de remettre le système en question.»

Le confinement ne l’arrête pas. Pour preuve, via MécènESS, Ethel Côté offre à distance des ateliers gratuits en innovation et entrepreneuriat social pour les personnes qui veulent développer des projets sortant des sentiers battus ou qui veulent développer une idée ou une entreprise sociale.

Courtoisie Ethel Côté

La Françoise David de l’Ontario

L’expression la fait sourire. «Je l’ai connue au tout début de sa carrière, à l’époque de la Fédération des femmes canadiennes-françaises. Son discours, taboire! Ça avait tellement de bon sens!»

Si elle partage les valeurs de gauche de l’ex-députée et porte-parole de Québec solidaire, il y a une chose qu’elle n’a pas faite comme Françoise David : l’engagement politique. Peut-être l’aurait-elle fait si elle était restée au Québec. Regrette-t-elle pour autant d’avoir fait sa place en Ontario? Oh que non! «On est super bien ici en francophonie!»

Le développement communautaire a amené Ethel Côté à explorer divers horizons, comme la culture. «Les artistes franco-ontariens nous montrent qu’ils peuvent créer avec un 25 cents divisé en quatre!» D’où son engagement il y a quelques années avec La Nouvelle Scène Gilles Desjardins, espace théâtral situé sur la rue King Edward à Ottawa. Un lieu qui a su innover en regroupant pas moins de quatre compagnies théâtrales.

Elle a appris aussi de Françoise David et de divers mentors que seule, on ne change pas le monde. «Avec l’âge, on se rend compte qu’on a des contacts. On est plus stratégique.»

Y a-t-il des rêves qu’Ethel Côté voudrait encore réaliser? «J’aimerais écrire un livre pour mettre en lumière ce qui se fait de beau dans la communauté. J’aimerais aussi qu’il y ait une université gratuite, accessible à tous et à toutes. Et puis, j’aimerais encore faire de l’accompagnement pour rendre du contenu accessible. Je n’ai pas les millions de Bill Gates, mais j’ai des milliards d’informations dans ma tête et mon cœur à partager!»