La règle non inscrite du bilinguisme des chefs des partis fédéraux a été mise de côté jeudi par le député de Nepean, Chandra Arya, qui a été le premier à confirmer qu’il tenterait sa chance.
Il a assuré que pour les Québécois, ce n’est pas «la langue qui compte, mais ce qui leur est livré», excluant à la fois le fait français au Québec et dans les communautés francophones existantes partout au pays.
Il a fait cette déclaration à l’émission Power and Politics de la CBC. L’animateur, David Cowan, a insisté : «Si vous souhaitez être premier ministre, vous devez savoir que la langue française est importante».
«Faites-moi confiance, ce qui compte le plus pour les gens, c’est de savoir comment leurs enfants et petits-enfants vont s’épanouir dans ce pays», a riposté le député.
«Il s’est disqualifié»
Pour la professeure agrégée de science politique au Collège militaire royal de Kingston, Stéphanie Chouinard, Chandra Arya «s’est totalement disqualifié avec ces propos».
Elle affirme que ça «démontre une méconnaissance et une incompréhension gênantes de la réalité politique du Canada, en particulier pour un député de la région de la capitale nationale».
Si le bilinguisme du poste de chef ne figure pas dans les règles officielles des partis, on peut prouver l’importance qu’un chef parle les deux langues officielles du Canada dans une telle course par «un simple calcul mathématique», précise Stéphanie Chouinard.
«Il y a 78 circonscriptions au Québec et à peu près 25 autres à l’extérieur du Québec où les francophones forment une proportion importante de l’électorat. Si on prétend être en mesure de remporter une élection en mettant de côté, dès le départ, à peu près une centaine de circonscriptions, si on prétend être en mesure de gagner des élections en s’imposant ce handicap-là, c’est une démonstration d’une confiance en soi qui dépasse l’entendement», analyse la professeure.
«Une «question de respect et de valeurs»
En réaction aux paroles de son collègue, la ministre des Langues officielles, Rachel Bendayan, a réagi auprès de Francopresse : «Nos deux langues officielles sont intégrales à notre identité canadienne. La prochaine personne à mener le Parti libéral doit pouvoir parler le français et l’anglais. C’est une question de respect et de valeurs.»
Elle n’a toutefois pas réagi publiquement, contrairement au ministre Jean-Yves Duclos, sur X, qui a suivi les mots d’ordre de «respects et valeurs» qui ont visiblement circulé dans les rangs libéraux :
Le français et l’anglais font parties intégrantes de l’identité canadienne. Le prochain chef du Parti libéral devra impérativement être bilingue. C’est une question de respect et de valeurs. C’est aussi essentiel pour maximiser nos chances de gagner les prochaines élections.
— Jean-Yves Duclos (@jyduclos) January 10, 2025
Les déboires des candidats unilingues
L’histoire a rappelé que mettre le français de côté nuit aux candidats. En 2017, Kevin O’Leary, ancien candidat à la chefferie conservatrice, faisait lui aussi fi des Canadiens francophones en affirmant que le chef d’un parti national n’avait pas besoin de parler français, vu que la majorité des Québécois parlent les deux langues.
Il a dû se rallier à Maxime Bernier, faute de soutien au Québec.
Plus récemment, lors de la course à la chefferie conservatrice en 2022, l’unilinguisme en anglais a porté préjudice aux candidats Scott Aitchison, Roman Baber et Leslyn Lewis.
L’ingérence étrangère : un risque à ne pas ignorer
Pour la professeure, les propos du candidat Arya sur l’ingérence étrangère sont un autre «autosabotage» dans la course.
Le député a en effet assuré qu’il ne voyait «pas le problème» d’avoir rencontré le premier ministre indien, Narendra Modi, au moment où son chef, Justin Trudeau, accusait les services de renseignements indiens d’être impliqués dans le meurtre d’un leadeur sikh, en Colombie-Britannique, en juin 2023. Un avis que ne partage pas Stéphanie Chouinard.
Très attendu sur cette question d’ingérence étrangère, le Parti libéral a finalement circonscrit le vote aux Canadiens et aux résidents permanents pour répondre aux inquiétudes.
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Le poids des circonscriptions, garde-fou à l’ingérence étrangère
L’Article 46 de la constitution du Parti libéral indique que chaque vote est compté «selon une pondération égale pour chaque circonscription du Canada».
En d’autres termes, comme l’a aussi affirmé la journaliste politique Chantale Hébert au micro de Radio-Canada, cette pondération, qui donne un poids égal à chaque circonscription, limite grandement les possibilités d’ingérence.
Pour cela, il faudrait «une organisation qui est capable de s’emparer de cartes de membres ou de droits de vote dans des [circonscriptions] à l’échelle du Canada. Le Nunavut pèse aussi lourd que la circonscription de Mississauga centre, en banlieue de Toronto. Connaissez-vous beaucoup d’organisations qui ont les reins assez solides pour piloter sur une semaine et demie la vente de milliers de cartes de membres dans 338 circonscriptions?»
Les prochaines étapes
Le Canada connaitra le nom de la personne qui succèdera à Justin Trudeau, à la tête du Parti libéral, le 9 mars, jour du vote.
C’est ce qu’a fait savoir le Parti libéral le 10 janvier, en rendant publiques plusieurs des règles qui encadreront la course à la chefferie.
Toute personne qui souhaite être candidat à la chefferie libérale doit payer des frais d’inscription de 350 000 $ et confirmer sa participation avant le 27 janvier.
Autre détail : un plafond de dépenses pour les campagnes sera mis en place dans les prochains jours.
Les personnes qui peuvent voter pour le ou la prochaine cheffe sont des Canadiens, des personnes qui ont le «statut d’Indien en vertu de la Loi sur les Indiens» ou des résidents permanents et qui ont au moins 14 ans.
Ces personnes ne doivent pas être membres d’un autre parti politique et «ne pas avoir déclaré publiquement, tout en étant membre du parti libéral, avoir l’intention de briguer un siège de député à la Chambre des communes autrement qu’à titre de candidat du parti».