«Je ne vous apprends rien : le secteur des médias traditionnels connait de grandes transformations, notamment en raison de l’émergence du numérique», amorce Annie Desjardins, doctorante en communication sociale à l’Université du Québec à Trois-Rivières.
Chercheurs et chercheuses se sont succédé au pupitre, les 11 et 12 mai, pour présenter leurs travaux sur les médias en situation linguistique minoritaires – au Canada comme ailleurs – lors du Congrès de l’Acfas, à Trois-Rivières, au Québec.
Au Canada, entre 2008 et 2025, plus de 520 médias locaux ont mis la clé sous la porte. Les médias en situation minoritaire ont cependant été épargnés depuis 2021.
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Fragilité et dépendance financière
Annie Desjardins s’est pour sa part avant tout intéressée aux médias communautaires, «piliers d’identité francophone». Elle a recensé 58 radios et journaux francophones en milieu minoritaire au Canada et a mené des entrevues ciblées auprès de journalistes et de gestionnaires de ces médias.
Annie Desjardins est doctorante en communication sociale à l’Université du Québec à Trois-Rivières.
«On a aussi observé une grande variété dans le format, les portées de diffusion, les structures de propriété.» Certains prennent la forme d’organisme à but non lucratif, d’autres fonctionnent comme des microentreprises ou des coopératives.
Plus de la moitié des médias fonctionnent avec un budget annuel inférieur à 500 000 $, et le tiers dispose de revenus inférieurs à 250 000, précise-t-elle. Une situation financière fragile, qui dépend souvent des subventions gouvernementales.
Les médias font face à une baisse importante des revenus publicitaires, en raison du déplacement des investissements vers les plateformes numériques et les grands diffuseurs en ligne.
Si les subventions gouvernementales restent souvent essentielles à la survie de plusieurs médias, elles créent aussi «une forme de dépendance et surtout une incertitude à long terme».
Elle cite l’Initiative de journalisme local (IJL), un programme fédéral sans lequel certains ne pourraient pas maintenir leur activité.
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Main-d’œuvre rare et surmenée
Du côté des ressources humaines, Annie Desjardins distingue deux grandes tendances : la pénurie de main-d’œuvre qualifiée et la concentration des compétences au sein d’un très petit nombre de personnes.
«On peut aussi parler des salaires et des conditions de travail, qui sont souvent moins compétitifs.»
Cette situation augmente les risques d’épuisement professionnel et complique la rétention des employés en poste, souvent amenés à multiplier les rôles et à fonctionner en effectif réduit.
Il y a plusieurs médias qui reposent sur un petit nombre de personnes qui possèdent des savoirs essentiels en gestion, en animation, et ça crée une forte dépendance […] En cas de congé, de départ vers la retraite, ça peut être compliqué de les remplacer.
Parmi les gestionnaires avec qui l’universitaire s’est entretenue, beaucoup ont mis des semaines à répondre, débordés.
Relation ambivalente entre les journalistes et leurs sources
Sur le terrain, Annie Desjardins n’hésite pas à parler de «zone grise» quand il s’agit de décrire les relations entre les journalistes francophones en situation minoritaire et leurs sources.
Des relations ambivalentes, avec d’un côté la volonté de faire un journalisme éthique, informatif, et de l’autre un journalisme plus subjectif, de défense et de promotion, qui ne veut pas «froisser» les membres de la communauté, que l’on peut croiser à l’épicerie.
Dans les communautés francophones, les gens se connaissent souvent personnellement, ils se croisent dans les évènements, ils se croisent dans les organismes et parfois même dans leur vie quotidienne.
La doctorante remarque également que les journalistes ont des attitudes différentes selon qu’ils travaillent pour un média communautaire ou un média public national, où la déontologie est plus stricte.
Les gestionnaires, de leur côté, voient les sources comme des lecteurs potentiels, et donc autant de sources de revenus.
De plus, le bassin de sources francophones est souvent limité en contexte minoritaire; «on ne peut pas se permettre de les perdre, car il n’y en a pas d’autres», remarque-t-elle.
Étienne Desfossés, doctorant en communication sociale à l’Université du Québec à Trois-Rivières.
Le journalisme spécialisé en contexte minoritaire
Un autre doctorant en communication sociale à l’Université du Québec à Trois-Rivières, Étienne Desfossés, s’est concentré sur le vécu des journalistes financiers francophones en contexte minoritaire, notamment au Canada et en Belgique.
Dans ce domaine bien particulier et technique, les communications et les informations ne sont souvent disponibles qu’en anglais. La traduction occupe alors une grande place dans le quotidien des journalistes.
Il est souvent plus facile pour ces journalistes de traduire des sources écrites que de mener des entrevues en anglais.
Au-delà de la langue elle-même, une autre barrière s’ajoute : celle du vocabulaire spécialisé; ici, l’anglais des affaires. La traduction peut alors faire perdre certaines nuances ou nuire à la clarté.
Transition numérique compliquée
S’adapter aux nouvelles réalités numériques constitue un autre défi.
«Bien que les médias aient amorcé un virage vers une plateforme numérique, le manque de personnel complexifie la mise à jour des outils et leur gestion. Il y en a très peu qui utilisent les outils de découvrabilité et les données d’analyse d’audience [en ligne], ça limite bien sûr la capacité des médias à innover puis à rester compétitif dans un environnement médiatique qui est saturé aujourd’hui», détaille Annie Desjardins.
La monétisation des contenus numériques revient aussi souvent sur la table.
Ni les abonnements numériques ni la publicité en ligne n’ont permis d’atteindre les niveaux de revenus qui étaient observés avant la transition numérique.
Le blocage des nouvelles sur les plateformes de Meta (Facebook, Instagram) au Canada a créé un défi supplémentaire.
Résilience et créativité
Néanmoins, tout n’est pas noir : ces médias continuent d’exister, a souligné la spécialiste. Un seul – Perspectives Vanier – a fermé ses portes depuis la pandémie.
Les défis existent, mais les solutions également. Collaboration, mutualisation des ressources, couverture élargie ou encore diversification des revenus : Annie Desjardins met de l’avant «la grande résilience et la grande créativité des gestionnaires et des médias communautaires».
L’Acadie Nouvelle a collaboré avec d’autres journaux en Atlantique pour la couverture d’élections. Dans le Nord, les journaux des Territoires du Nord-Ouest, du Yukon et du Nunavut partagent certains de leurs contenus, notamment autour de l’environnement et des questions autochtones.
Certains médias vont même plus loin, collaborant avec des médias anglophones pour renforcer la visibilité du français dans un environnement majoritairement anglophone.
Quant à la mutualisation des ressources, Annie Desjardins prend l’exemple de la radio communautaire CINN FM, en Ontario, qui a acquis le journal Le Nord, en 2016, pour éviter qu’il cesse ses activités. Dans la même province, GO FM a racheté deux stations commerciales anglophones.
Dans les Territoires du Nord-Ouest, Radio Taïga et l’Aquilon ont regroupé leur activité au sein de Médias ténois, en 2021.
«Toutes sortes d’exemples qui montrent que c’est peut-être l’union qui fait la force», conclut la spécialiste.
Pour aller plus loin, elle propose de s’attarder lors d’une prochaine recherche sur le public desservi par ces médias communautaires, afin de préciser leurs besoins et leurs attentes.
Un niveau de confiance plus élevé
De son côté, la doctorante en communication à l’Université du Québec à Montréal, Gabrielle Mota, tente de déterminer dans sa recherche les raisons pour lesquelles les personnes accordent leur confiance à un média plus qu’à un autre et comment cela influence leur choix de sources d’information.
Pour les 46 francophones de trois provinces des Maritimes qu’elle a interrogés, les médias d’information généralistes restent la principale source d’information. Après Radio-Canada, les journaux francophones l’Acadie Nouvelle (N.-B.), La Voix acadienne (Î.-P.-É.) et Le Courrier de la Nouvelle-Écosse sont les plus cités et bénéficient du sentiment de confiance le plus élevé.
Des réponses obtenues par Gabrielle Mota – qui est également professeure en information-communication à l’Université de Moncton – permettent de comprendre cet attachement.
Parmi les enjeux qui affectent la consommation et la confiance, les plus importants sont le lien avec le territoire, se sentir concerné, ainsi que l’expertise du média sur l’actualité locale ou sur d’autres sujets.
Elle n’a pas terminé sa modélisation, mais sa collecte de données lui a permis de dégager quelques constats. Par exemple, des personnes consomment quand même des médias auxquels elles ne font pas confiance, «parce qu’[elles] veulent voir toutes les niaiseries que les autres de l’autre côté disent», raconte-t-elle lors de la présentation de sa recherche.
