Quand Eric Kennedy a quitté le Québec qui l’a vu grandir pour aller se réinstaller au Nouveau-Brunswick en 2006, il s’exprimait, de son propre aveu, «un peu comme un dictionnaire» : «J’ai dû ajuster ma façon de parler.»
Eric Kennedy a, de son propre aveu, changé sa façon de parler pour s’adapter à son environnement.
«Quand je posais des questions, quand j’avais des discussions, c’était comme : “OK, wow, simplifie ton langage svp, on n’est pas sûr de te comprendre”», confie le directeur des communications de l’Association Régionale de la Communauté francophone (ARCf) de Saint-Jean, aussi rédacteur en chef du journal Le Saint-Jeannois, publié par l’ARCf.
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«On se moule à notre environnement»
Aujourd’hui, lorsqu’il discute avec son frère au Québec, il constate que sa façon de parler a changé. «On se moule à notre environnement», dit Eric Kennedy.
«C’était beaucoup plus facile d’être caméléon que de rester avec une identité où déjà, dès les premiers mots, on allait savoir que je n’étais pas d’ici.» Il voulait aussi être compris de ses interlocuteurs et interlocutrices.
Cody Broderick a vécu plusieurs années en France, où il a «absorbé» les tics langagiers locaux. Quand il est revenu au Canada, son accent est devenu «un peu français de France, un peu Québécois, un peu terre-neuvien», comme une «glace napolitaine», sourit le rédacteur en chef du Gaboteur, à Terre-Neuve-et-Labrador.
Il donne à ses journalistes un conseil que lui avait partagé une consœur : parler de «manière plus relax, pour que la personne soit plus à l’aise».
Cody Broderick déteste quand on lui dit : «Vous parlez très bien le français».
«L’accent, ce n’est pas juste celui qu’on entend ou celui qu’on perçoit à la radio ou à la télé, c’est aussi celui qui se crée dans les interactions entre collègues, avec les sources», rappelle le chercheur et journaliste Clément Lechat.
Pour sa recherche «Speaking About One’s Accent : The Subjective Experience of Accented Journalists in Quebec and Canadian Francophone Media», il a mené 12 entretiens auprès de professionnels et professionnelles qui œuvrent dans les médias francophones au Québec et au Canada.
Certains journalistes craignent de ne pas établir un lien de confiance avec les personnes qu’ils interviewent à cause de leur accent, qui laisse paraitre leur origine géographique ou même sociale, remarque le diplômé du programme de maitrise en innovation numérique en études journalistiques à l’Université Concordia.
«D’un point de vue plus personnel, il y a vraiment des répercussions en termes d’estime de soi, de sentiment de crédibilité, de professionnalisme et de légitimité à être journaliste.»
Se conformer à la norme
Une des grandes tendances qui traverse les récits recueillis par Clément Lechat reste l’ambivalence entre les stratégies d’adaptation, de «conformisme», face aux normes professionnelles et la résistance à ces standards.
«Les personnes peuvent sentir qu’elles doivent faire très attention à la façon dont elles parlent. Ça pèse lourd aussi en termes d’énergie, de charge mentale», remarque Clément Lechat.
«Certains participants ont décrit des mécanismes que je qualifie de passing […]; tout un ensemble de techniques mises en place pour avoir l’air invisible et se fondre dans la norme», explique le chercheur.
«Des journalistes m’ont dit avoir pris des cours de coaching, de diction, pour “effacer ou assouplir” leur accent, mais aussi leur vocabulaire.»
Lors de son passage à la radio, Nicolas Pelletier avoue avoir adopté un français standard dans le but d’être compris par la majorité. «Quelque part, j’ai tenté de rejoindre la norme. Puis je l’ai fait de manière consciente et inconsciente. Ça a changé ma façon de parler», partage le coordonnateur du programme de journalisme du collège La Cité, à Ottawa.
«Les journalistes vont effectivement essayer de rencontrer certains standards», abonde dans le même sens le directeur adjoint d’Alliance Radios (l’Alliance des radios communautaires du Canada), Simon Forgues.
«Je ne dirais pas gommer nécessairement leurs accents, mais plutôt d’avoir une qualité de français ou un niveau de français qui soit compréhensible.»
Il n’aimerait pas que les radios communautaires fassent appel à des coachs de langue et «qu’on commence à dire “non, il faut prononcer comme ça, il faut dire ça comme ça”».
«Là où le bât blesse, c’est lorsque [l’accent] devient une discrimination à l’embauche ou une discrimination à l’avancée professionnelle», signale Nicolas Pelletier.
Les écoles de journalisme, un maillon important
Pour Clément Lechat, les écoles de journalisme ont aussi leur rôle à jouer. C’est là qu’on peut commencer à «dialoguer et mettre le sujet sur la table».
«Parfois dans les écoles, il y a peu ou pas de coaching par rapport à la voix, ou en tout cas, il n’y a pas vraiment de discussion honnête sur quelles sont les attentes. Les journalistes vont être amenés à imiter ce qu’ils identifient comme la bonne façon de parler», analyse-t-il.
Au collège La Cité, à Ottawa, les étudiants et étudiantes du programme de journalisme ont des cours de technique vocale, d’animation et de radio. L’établissement essaie de trouver un équilibre entre compréhension et authenticité quand il s’agit d’accent.
«On leur apprend surtout à avoir confiance dans leur manière de s’exprimer. On met de l’avant la diversité francophone d’abord […] Il y a un souci de travailler l’élocution, la prononciation, mais je pense que tout ça peut se faire tout en respectant les accents», explique le coordonnateur du programme, Nicolas Pelletier.
«Ce qu’on priorise, c’est la compréhension par le plus grand nombre, mais on ne reproche jamais à un étudiant son accent.» Il prend l’exemple des régionalismes, qui peuvent être utilisés s’ils sont compris par la majorité du public visé.
«Jamais je ne voudrais que tout le monde parle de la même façon», soutient le responsable.
«Notre communauté change»
«Dès que t’arrives avec un accent différent, t’es repéré comme étranger. T’as comme une cible sur le dos. Mais ça, c’était au début. Ça a beaucoup évolué», assure Eric Kennedy, au Nouveau-Brunswick.
Selon lui, les différentes vagues d’immigration font que l’Acadie est «pluriculturelle» et on y entend plusieurs accents. «Autant les anglophones que les francophones ont habitué leurs oreilles à des accents différents, si bien que c’est très rare que les gens vont commenter.»
Selon Maryne Dumaine, les médias francophones se doivent de donner de la visibilité à la langue française, sous toutes ses facettes.
«Notre communauté change. En tant que journaliste, on veut s’adapter à ça aussi», souligne la directrice et rédactrice en chef de l’Aurore boréale, Maryne Dumaine. «On essaie d’embrasser la diversité et de la refléter dans notre salle de rédaction.»
Quand elle a commencé à travailler pour le journal francophone du Yukon, il y a huit ans, «quand quelqu’un parlait avec un accent ou avec un français avec des intonations anglophones ou avec ce qui n’était pas nécessairement un français standard, on avait tendance à le lisser et à le paraphraser, plutôt que de mettre la citation».
Cette mentalité a évolué, assure-t-elle. «On donne plus de visibilité au vrai parler des gens […] Si la personne met des anglicismes dans sa phrase, on va les garder dans la citation.»
Dans les deux cas, la démarche visait à assurer la sécurité linguistique des membres de la communauté, mais celle-ci passe désormais par «l’utilisation et la normalisation d’un français diversifié», explique Maryne Dumaine.
L’Aurore boréale a d’ailleurs proposé l’année dernière la capsule «Moi j’dis ça comme ça» pour présenter des mots et expressions utilisés par les différentes personnes francophones du territoire. «Il n’y a pas une bonne façon de dire, il y en plusieurs; on peut en rire, on peut en jaser, on peut se l’expliquer, etc.»
Au Gaboteur, les citations sont également reproduites telles quelles : «On va garder ça aussi près de l’accent et du caractère que possible», précise Cody Broderick. Le journal propose aussi, au besoin, un petit lexique pour expliquer certains mots ou expressions propres à la région.
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Le vent tourne
Plusieurs journalistes francophones en situation minoritaire interrogés par Clément Lechat estiment que les choses vont dans le bon sens.
Il cite une personne malentendante qui travaille en journalisme et qui, dans les dix dernières années, a remarqué plus d’acceptation, notamment de la part de ses collègues, qui sont davantage bienveillants et «enthousiastes par rapport à la diversité que ça peut apporter dans les équipes».
Si «la norme est encore très présente en journalisme», le vent tourne, estime aussi Nicolas Pelletier.
«Historiquement, Radio-Canada était un standard de la langue française. Il y avait un grand décalage entre le langage des journalistes et celui du public […] Tranquillement, on est arrivé vers une logique d’équilibre entre être un modèle d’utilisation de la langue, mais aussi un miroir de la société.»
«Le plus important, c’est d’être compris du plus grand nombre, mais après, l’accent qu’il y a derrière ou la façon de prononcer, ça peut changer», estime Simon Forgues.
En 30 ans de radio, Simon Forgues a lui aussi observé un changement. «J’ai comme l’impression que la radio revient à ses racines communautaires, très locales, très enracinées. Elle redevient un peu plus le reflet des gens de la communauté.»
Il prend l’exemple des nouveaux arrivants qui conservent leur accent et qui apportent leur authenticité au micro. Par ailleurs, l’essor des balados a fait que les contenus sont «moins lissés, plus naturels», selon lui.
«Quand ils font des podcasts, les gens sont dans un mood un peu plus relax. Ils vont plus se laisser aller. Ils mettent leurs tripes sur la table, ils ont une histoire à raconter et par la force des choses, ça vient avec l’accent, et parfois certaines expressions.»
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«Sentiment de communauté»
«Les gens ont envie d’entendre des voix de personnes, des personnalités, des couleurs», poursuit Simon Forgues.
D’après lui, toutes ces évolutions permettent à la radio de se rapprocher de son public, contribuant ainsi à «tisser un sentiment de communauté».
On prend les auditeurs beaucoup plus comme des membres de la famille ou comme des membres d’une communauté. Dans les années 1980, 1990, les gens de la radio, c’étaient des vedettes, comme des intouchables. Il y avait comme un standing.
Néanmoins, aux yeux de Nicolas Pelletier, «il y a encore une trop grande homogénéité chez les journalistes». Du côté des accents, mais aussi de l’origine sociale. Il souhaiterait en outre que les personnes atteintes de handicaps invisibles aient leur place dans les salles de nouvelles.
Reste que pour lui, comme pour la majorité des personnes interrogées, la direction est claire : plus les salles de rédaction ressembleront aux communautés qu’elles couvrent, plus elles gagneront en confiance et en légitimité.
