Après avoir fui la persécution dans leur pays d’origine, les personnes réfugiées 2SLGBTQIA+ francophones doivent mener de nouveaux combats pour s’établir au Canada. À commencer par le logement, surtout dans des centres-villes comme Ottawa ou Toronto.
«Beaucoup sont obligés d’aller vivre en périphérie, où il n’y a pas de centres communautaires», remarque Laurent Francis Ngoumou, docteur en travail social et chercheur associé à l’Observatoire pour l’immigration francophone au Canada.
Là-bas, elles peuvent être confrontées à des personnes «qui rencontrent des personnes étrangères, des personnes noires peut-être pour la première fois», remarque-t-il. Certains réfugiés n’ont d’autres choix que de vivre en colocation et de «se remettre dans les placards». «Ils sont obligés de supporter ça parce qu’ils n’ont pas les moyens pour aller prendre leur appartement seul.»
«Ils sont obligés de toujours dépenser l’argent pour venir dans les centres-villes pour sortir. Ça crée un problème de santé mentale qui est l’isolement», poursuit le chercheur.
Les places viennent aussi à manquer dans les centres d’hébergement. «Trouver de la place dans les shelters est compliqué pour ceux qui sont en Ontario parce que quand vous appelez la ligne centrale, cette ligne est principalement anglophone», rapporte le travailleur en établissement à FrancoQueer, Eric Pambe.
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Soutien en santé mentale
«Certains travailleurs psychosociaux ne comprennent pas leur réalité et ça crée de l’isolement, de l’incompréhension», alerte Laurent Francis Ngoumou, ajoutant que certaines personnes peuvent aller jusqu’à avoir des pensées suicidaires.
La longueur des démarches pour obtenir le statut de réfugié contribue également à cette détresse. Certains avocats peuvent aussi abuser de leur situation de vulnérabilité, souligne-t-il.
Georgelie Berry aimerait qu’un système de référencement soit mis en place pour éviter aux personnes réfugiées de devoir raconter leurs traumatismes à chaque nouvel organisme rencontré.
Les délais de traitement des demandes d’asile se comptent en années. «Ça augmente le stress et le risque de problèmes de santé mentale», confirme Georgelie Berry, coordinatrice des services d’établissement à FrancoQueer.
La grande majorité des personnes réfugiées n’ont pas accès à des services de santé adaptés à leurs besoins. «Ce n’est pas toujours facile si quelqu’un a besoin de consulter, que ce soit un thérapeute ou un médecin de famille, c’est vraiment être ajouté sur une liste d’attente pendant des années.» Certains professionnels de la santé ne parlent pas français ou ont des comportements discriminatoires.
«Il y a d’autres organisations qui essaient d’incorporer leur service de santé mentale et de bienêtre, mais la liste d’attente est tellement longue, que parfois ça décourage les gens», dit-elle.
Grâce à un financement d’Immigration, Réfugiés et Citoyenneté Canada (IRCC), FrancoQueer propose une aide à celles et ceux ayant le statut de personnes protégées, mais tout le monde n’est pas admissible, cette mesure nécessite notamment d’avoir la résidence permanente. «Sur une liste de 200 personnes, sept personnes peuvent bénéficier à sept ou neuf services payés par IRCC», illustre Georgelie Berry.
«On a affaire à deux spécialistes en santé mentale, une personne racisée et une personne blanche, deux personnes qui connaissent bien les réalités des personnes 2SLGBTQIA+ […] Les bénéficiaires ont droit à trois séances. Ils peuvent rencontrer un thérapeute pour parler des défis et trouver des solutions plutôt rapides, des astuces, pour les surmonter.»
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«Beaucoup font du travail du sexe»
«L’accès à l’emploi est également un sacré challenge. Même souvent trouver des boulots de survie, c’est pas évident, c’est pas donné du tout», témoigne Eric Pambe.
«Beaucoup n’ont pas l’opportunité d’aller à l’école et leurs acquis de leurs pays d’origine ne sont pas reconnus […] Ces personnes n’arrivent pas à trouver d’emploi», observe Laurent Francis Ngoumou, qui a centré ses recherches sur les personnes réfugiées noires francophones membres de la communauté LGBTQ+.
Dr Laurent Francis Ngoumou, Ph. D. en Travail social (Majeure en Sciences politiques) et chercheur associé à l’Observatoire pour l’immigration francophone au Canada.
D’autres sont exploitées : «Lorsqu’elles arrivent à avoir des emplois de subalternes, elles ne savent pas lire les contrats de travail parce qu’elles parlent français, elles ne comprennent pas l’anglais. Elles sont sous-payées», décrit le chercheur.
Un grand nombre travaille dans le milieu communautaire ou dans les services de livraison. «Certains n’arrivent pas à faire les fins du mois et sont obligés d’avoir recours au travail au noir, au travail de la prostitution. Beaucoup font du travail du sexe, parce que les gens les animalisent», ajoute-t-il, évoquant des stéréotypes racistes. «Ils subissent des abus sexuels parce qu’ils ne connaissent même pas leurs droits.»
«Certains m’ont confié qu’ils auraient préféré rester dans leur pays d’origine où ils étaient persécutés que de vivre encore une deuxième forme de persécution», rapporte Laurent Francis Ngoumou.
«Empathie sociale»
«Même quand on arrive à surmonter la barrière du logement ou du travail, encore faut-il qu’on puisse trouver un environnement sécuritaire où on est accepté et sans aucune discrimination possible, parce qu’on sait que ce n’est pas toujours évident de se faire accepter, même au sein de notre communauté ici», relève Eric Pambe.
«Pour comprendre ces personnes, il faut déjà comprendre ce qui s’est passé dans leur pays d’origine […] ce qu’elles ont traversé pendant leur parcours migratoire et ce qu’elles vivent depuis leur arrivée au Canada», soutient Laurent Francis Ngoumou.
«Ça veut dire que la personne qui intervient, les services, les intervenants psychosociaux, les travailleurs sociaux, les politiques; il faut une personne qui comprend toutes ces réalités-là pour mieux intervenir, pour mieux aider ces gens à s’intégrer.» C’est ce qu’il appelle «l’empathie sociale». Or, selon lui, «95 % ne les comprennent pas».
Eric Pambe admet que des solutions existent, mais leur offre est extrêmement limitée.
«Quand on aiguille une personne de 2SLGBTQIA+ vers un service, il y a le risque que la personne ne soit pas bien traitée. Peut-être par manque de connaissances et peut-être du personnel d’une autre organisation qui ne maitrise pas trop bien les enjeux et les réalités de ces personnes. Ce qui fait que les problèmes de cette personne, ça devient comme double ou même triple», appuie Georgelie Berry.
FrancoQueer propose en ce sens le Programme Partenaires Inclusifs, pour former le personnel d’autres organisations sur les réalités et les enjeux des personnes arc-en-ciel.
Solutions dans la collaboration
Année après année, les besoins sont toujours plus nombreux, mais pas les solutions, regrette Georgelie Berry. «Je n’ai pas vu beaucoup d’amélioration. La situation devient de plus en plus compliquée pour les personnes ayant un statut précaire, précisément les personnes demandeuses d’asile. Nous voyons davantage de personnes qui arrivent avec les mêmes besoins.»
Pour Eric Pambe, «il y a des solutions concrètes, mais la plupart du temps, les ressources sont très limitées». Il cite certains programmes gouvernementaux qui offrent aux jeunes «des milieux de transition pendant un certain temps, le temps qu’ils puissent se stabiliser financièrement et dans leur vie avant de pouvoir se lancer dans la recherche d’un logement avec tout ce que cela contient».
Mais les places sont chères dans ces programmes. FrancoQueer n’a pu permettre qu’à une seule personne d’accéder à l’un de ceux-ci. «Alors que nous avons une longue liste d’attente.»
Selon lui, le développement de partenariats entre les secteurs public et privé permettrait de mieux répondre aux besoins de main-d’œuvre en réduisant le décalage entre les employeurs qui cherchent à pourvoir des postes et les personnes à la recherche d’un emploi.
Une telle approche offrirait également un meilleur accompagnement en matière de formation et d’intégration au marché du travail, ce qui contribuerait à diminuer le nombre de chômeurs de longue durée dépendants de l’aide gouvernementale.
Les organismes communautaires auraient également tout intérêt à travailler ensemble, estime Georgelie Berry. «Si les organisations pouvaient mettre en place un système de référencement plus simple qui réduirait les barrières administratives, ça pourrait aussi soulager les bénéficiaires.» Ceux-ci n’auraient pas à raconter à plusieurs reprises les traumatismes qu’ils ont vécus à différents intervenants.
«Ce sont des gens qui méritent d’être traités dans la dignité. Cela fait partie des droits fondamentaux», rappelle-t-elle.
