Selon le directeur général de l’Association des collègues et universités de la francophonie canadienne (ACUFC), Martin Normand, le rapport Les réformes du Programme des étudiants étrangers du Bureau de la vérificatrice générale du Canada, Karen Hogan, a ignoré une part importante du contexte. Elle oublie d’expliquer l’une des raisons majeures de la baisse de demandes de visas de la part des étudiants étrangers : le timing.
La vérificatrice a «raison sur les chiffres», dit-il. La cible d’Immigration, Réfugiés et Citoyenneté Canada (IRCC) était de délivrer 2300 visas pour les étudiants francophones hors Québec pour 2024-2025 pour la première année. La vérificatrice générale n’en compte que 780.
Moment mal choisi
En revanche, le rapport est en partie «erroné», car il n’explique pas les chiffres à la baisse.
En effet, Martin Normand note qu’il était «impossible» de mettre en place le Programme pilote pour les étudiants dans les communautés francophones en situation minoritaire (PPECFSM) pour septembre 2025, car il a été annoncé en janvier 2025.
Les établissements postsecondaires n’ont donc pas eu une année complète pour le mettre en œuvre.
«Quand on arrive en février, la grosse période de recrutement international est déjà passée. Donc, c’est juste le timing de cette première année-là qui n’a pas été le bon. On est beaucoup plus conscient pour la deuxième année. Moi, j’entends de certains de nos membres qu’ils ont déjà écoulés les places dans le projet pilote pour la deuxième année. Donc, on pense qu’on sera beaucoup plus proche des cibles fixées.»
Martin Normand précise que les demandes ne seront pas forcément toutes approuvées sur les 2300 places prévues pour 2025-2026.
«En ce moment, environ 70 % des demandes ont été approuvées [dans le cadre du PPECFSM] l’année prochaine. Peut-être qu’on va se rapprocher ou même dépasser 2000 étudiants dans le programme pilote, ce qui serait plus en phase avec les cibles fixées.»
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De nombreux changements dans les politiques d’IRCC
D’autres changements expliqueraient la baisse des demandes provenant des étudiants étrangers, explique la professeure à l’Université d’Ottawa et membre du comité IRCC – Communautés francophones en situation minoritaire (CFSM), Luisa Véronis.
La réduction de 35 % du quota d’étudiants en 2024, la fin des permis de travail ouvert pour les conjointes et conjoints des étudiants et la hausse significative de la preuve de fonds ont refroidi les demandes de permis d’étude. Ce ne sont que trois de la dizaine de changements opérés par IRCC depuis décembre 2023 pour réduire le nombre d’étudiants étrangers, rappelle Luisa Véronis.
Par exemple, le seuil pour prouver qu’un ou une étudiante dispose de fonds suffisants pour vivre – en plus de ses frais d’études et de transport – a doublé à la fin de 2023, passant de 10 000 $ à 20 635 $. Ces frais ont encore augmenté en 2025, pour atteindre plus de 22 000 $.
Luisa Véronis et Martin Normand affirment aussi que la fermeture de l’accès au permis de travail postdiplôme est une autre potentielle raison de baisse des demandes.
Devenir un étudiant international, c’est comme une porte d’accès à l’immigration pour les personnes qui ne remplissaient pas les critères pour venir comme immigrants économiques [avec un permis de travail, NDLR]. En recherche, on appelle ça les «édu-migrants». C’est un projet migratoire, qu’ils font par la voie des études.
Les chiffres du rapport ne surprennent pas non plus Jason Carey, doyen du Campus Saint-Jean, à Edmonton, en Alberta.
«On voit qu’il y a eu un froid au niveau de l’intérêt des étudiants internationaux pour le Canada en général.» Ce froid concerne notamment les francophones, car du côté des anglophones, l’Université d’Alberta «semble avoir une hausse par rapport à l’année passée».
Le doyen regrette que la politique d’IRCC ne visait pas davantage «ceux qui faisaient de vrais problèmes», en référence à des universités et collèges en Ontario qualifiés de «diplomat mills», autrement dit, des usines à diplômes.
Le doyen Jason Carey constate une baisse des demandes d’étudiants étrangers au Campus Saint-Jean, à Edmonton, en Alberta.
«Ils ont causé des problèmes pour nous tous», dit Jason Carey.
Baisse des demandes au Campus Saint-Jean
Au sein du campus francophone de l’Université de l’Alberta, Jason Carey observe bien une baisse des demandes d’admissions des étudiants étrangers, malgré les efforts que l’établissement déploie depuis deux ans.
«On a moins de demandes qu’on s’attendrait à avoir et on est certainement moins où on s’attendrait à être. Cette année, je me serais attendu à avoir peut-être le double si les choses s’alignaient avec nos efforts, mais ce n’est pas le cas.»
Les demandes sont en légère baisse cette année, avec une dizaine de moins que l’an dernier. «Ce qui est un peu surprenant. On s’attendait à voir une augmentation», commente le doyen.
Il pense toutefois que le Programme pilote pour les étudiants dans les communautés francophones en situation minoritaire a «certainement dû aider» l’établissement franco-albertain. «Si on ne l’avait pas, je pense qu’il y aurait moins de monde.»
«Le Campus n’a jamais eu une grande population internationale, c’est pour ça que c’est devenu vraiment une de nos cibles.»
Néanmoins, le nombre d’offres d’inscription envoyées à des étudiants étrangers de la part de l’établissement francophone a, pour sa part, augmenté. «On voit aussi que le nombre de gens qui ont accepté leur offre jusqu’ici a doublé par rapport à l’année passée.» Signe, à ses yeux, d’une meilleure qualité de demande.
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L’image du Canada écorchée
Le rapport de la vérificatrice générale évalue aussi l’effet des changements des trois dernières années comme un coup porté à «l’image du Canada comme un pays accueillant».
Martin Normand abonde dans le même sens : «Ces annonces-là ont été reçues à l’international comme si le Canada fermait la porte aux étudiants internationaux, que les étudiants internationaux n’étaient plus nécessairement autant les bienvenus au pays et, donc, ils se sont tournés vers d’autres pays pour soumettre des demandes d’admission dans des établissements postsecondaires».
En revanche, Martin Normand affirme que le rapport étudie une période où le ministère a été pris de court par les décisions du gouvernement, sans nécessairement avoir un plan pour s’adapter.
