«À toutes mes comparutions, j’implore les députés d’agir, mais on est encore face à une inaction. Des mémoires, des documents sont déposés, et le tout est archivé. Nous devons agir. Si nous n’agissons pas, plus de jeunes enfants perdront la vie», a lâché Carol Todd, dont la fille, Amanda, s’est enlevé la vie le 10 octobre 2012 après avoir été victime de cyberintimidation et de sextorsion.
Tous les témoins entendus par le Comité permanent du patrimoine canadien réclament un nouveau cadre législatif afin de protéger les enfants et les jeunes sur Internet – notamment sur les médias sociaux – et de tenir les grandes compagnies technologiques responsables de leurs actes.
Un projet de loi mort au feuilleton
En février 2024, le gouvernement de Justin Trudeau a présenté le projet de loi C-63 sur les préjudices en ligne. Cette loi visait à créer un cadre législatif pour mieux protéger les personnes, en particulier les enfants, contre les contenus préjudiciables sur Internet. Le projet de loi est mort au feuilleton lors de la dissolution du Parlement, en mars 2025.
Un encadrement nécessaire
Pour être rentables, les réseaux sociaux reposent sur la publicité, les transactions entre les influenceurs et leur communauté, ou encore la marchandisation mondiale des données personnelles, a expliqué Maude Bonenfant, professeure titulaire au Département de communication sociale et publique de l’Université du Québec à Montréal (UQAM).
«À l’heure actuelle, les conditions de protection de la vie privée des applications mobiles ne respectent pas les lois québécoises, canadiennes et états-uniennes.» Cela entraine des risques, comme le vol d’identité, mais aussi le profilage des enfants dès leur plus jeune âge, notamment par la géolocalisation.
D’après elle, l’arrivée de l’intelligence artificielle générative n’a fait que multiplier ces problèmes déjà existants. Les stratégies mises en place par les entreprises pour encourager la création de contenu et retenir les publics sur leurs plateformes ne font qu’aggraver la situation.
Les médias sociaux, les jeux vidéos et les écrans ont des effets très positifs. Mais pour que nos enfants et nos ados en bénéficient, il faut venir légiférer, encadrer […] et faire intervenir les entreprises pour qu’elles collaborent avec nous.
«Il faut reprendre le contrôle», a insisté le président-directeur général de l’entreprise Capsana (derrière l’initiative pausetonecran.com), Guy Desrosiers.
Selon Karen Orser, PDG de Luna Child & Youth Advocacy Centre, la collecte de «données complètes et solides» est essentielle, tout comme l’instauration d’outils de signalement et de protection adaptés aux enfants, tels que des âges minimums.
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Ne pas blâmer les jeunes
Les jeunes sont bien conscients des effets néfastes des écrans : «On n’est pas là pour les blâmer», a tenu à rappeler Guy Desrosiers, soulignant que le temps de consommation d’écrans de loisirs augmente d’ailleurs dans l’ensemble de la population, tous âges confondus.
Les écrans sont là pour rester : «Il ne faut pas les démoniser […] il faut les reconnaitre comme une habitude de vie, au même titre que le sommeil, que l’alimentation, que l’activité physique.»
Selon l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), dans ses pays membres – dont le Canada – 98 % des jeunes de 15 ans possèdent un téléphone intelligent.
Un point de vue que partage Joséphine Maharaj, 17 ans, défenseure des droits des jeunes.
L’Internet n’est pas un endroit que nous pouvons quitter, c’est une pierre angulaire de notre vie. Les écoles, le travail, les amis, l’actualité : tout cela est ancré dans un paysage numérique […] Ces outils sont là, mais il faut savoir les utiliser de façon intelligente; pouvoir s’en départir, sans en dépendre.
Interdire les cellulaires à l’école?
Guy Desrosiers encourage les milieux éducatifs et de garde à retirer les cellulaires, notamment dans les écoles, comme cela se fait déjà au Québec et en Colombie-Britannique.
Le cas de l’Australie est souvent revenu dans les échanges, où une loi interdit désormais aux moins de 16 ans de créer un compte sur plusieurs plateformes, dont Instagram, TikTok, Facebook, Snapchat ou encore YouTube.
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En France, les députés viennent d’adopter une proposition de loi interdisant les réseaux sociaux aux moins de 15 ans.
Pour Zachary Fathally, 12 ans, membre du Parlement des jeunes Canadiens, l’interdiction pure et simple ne fonctionnerait pas. Les jeunes pourraient d’abord protester, puis la contourner. «Vous pouvez trouver un règlement qui ferait en sorte que les enfants ne resteraient pas aussi longtemps devant leur écran», suggère-t-il.
La fondatrice et PDG du groupe Les Enfants d’abord Canada, Sara Austin, estime quant à elle qu’il faut aller plus loin que les lois votées en Australie ou en Europe. Elle rappelle que les enfants sont exposés jusque dans leur voiture familiale, avec des intelligences artificielles comme Grok, intégrée aux véhicules Tesla.
«Il faut tenir compte de tout le paysage numérique auquel les enfants sont exposés […] Il faut une loi complète qui tienne compte de tout le contexte.»
Cours de littéracie numérique
Selon Maude Bonenfant, il est essentiel de concevoir des plateformes fondées sur la science et adaptées au développement des enfants et des adolescents, notamment en garantissant le respect de la vie privée et en proscrivant certaines pratiques.
Oui, on peut arriver à avoir des espaces qui peuvent être sains pour les enfants, reproduisant un peu une cour d’école où ils peuvent socialiser, échanger, jouer.
Elle plaide d’ailleurs pour introduire les enfants très tôt, mais à petite dose, aux écrans, à raison de quelques minutes par jour. «L’enfant s’habitue à ce que l’écran soit une des activités parmi les autres dans son univers et pas quelque chose de très désirable parce que c’est interdit.»
Aller sur le terrain et parler aux jeunes est aussi indispensable aux yeux de la professeure : «L’éducation doit venir dans les deux sens.»
Parmi les autres pistes de solution à envisager, les intervenants et intervenantes ont cité l’autorégulation et l’accompagnement des familles, avec des ressources adaptées, notamment en santé mentale. Sans oublier la prévention et la sensibilisation, toujours dès le plus jeune âge.
Carol Todd est la fondatrice de Amanda Todd Legacy Society.
«On ne lance pas un enfant dans une piscine sans cours de natation. On ne donne pas les clés de la voiture à un jeune s’il n’a pas suivi le cours de conduite», a remarqué Carol Todd. Elle indique d’ailleurs qu’en Colombie-Britannique, certaines écoles proposent des cours de littéracie numérique à leurs élèves.
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«Il n’y a pas de solution miracle»
«Il n’y a pas de solution miracle, admet Sara Austin. Aucun projet de loi ne sera parfait. Aucune loi ne mettra fin à tous ces préjudices; mais la perfection n’a jamais été la norme en matière de protection des enfants.»
Et la responsable de poursuivre : «Les ceintures de sécurité ne sont pas parfaites. La loi sur la sécurité alimentaire non plus. Les normes de sécurité des jouets non plus. Pourtant, le Parlement a agi parce que la vie des enfants a été en jeu […] Le temps des études est révolu. Il est temps de passer à l’action.»
Il ne s’agit pas d’une question de panique morale ou de jeter l’opprobre sur les parents ou les enfants, insiste-t-elle. Ce sont les entreprises qu’il faut tenir comme responsables.
«Depuis 20 ans déjà, on espère que le secteur technologique rectifierait le tir, mais ils ne sont pas dignes de confiance. Ils ne vont pas agir volontairement pour améliorer la situation.» C’est là que les gouvernements entrent en jeu, selon elle.
