En 1975, neuf associations francophones provinciales prennent une décision historique. Pour assurer la survie et le développement de leurs communautés, elles se dotent d’une voix nationale : la Fédération des francophones hors Québec (FFHQ).
«Avant, les organisations francophones du pays se rencontraient, mais c’était plus de façon informelle», raconte Anne Gilbert, l’une des chercheuses qui a participé à la réalisation de l’exposition La Fédération des communautés francophones et acadienne du Canada : 50 ans d’action et d’engagement pour la francophonie.
De la Colombie-Britannique à Terre-Neuve, ces organismes étaient loin les uns des autres. «Il n’y avait pas les moyens de communication actuels, alors on se rencontrait une ou deux fois par année dans un hôtel à mi-chemin, poursuit-elle. C’était extrêmement lourd et très difficile d’avoir une action bien concertée dans ces conditions-là.»
Le mandat de la Fédération était clair : représenter politiquement les francophonies minoritaires auprès du gouvernement fédéral sur la Colline, à Ottawa, pour s’assurer qu’elles disposent des ressources nécessaires à leur développement; pour «se faire entendre», résume Anne Gilbert.
Du Manitoba à la Nouvelle-Écosse
L’exposition était à l’Université de Moncton jusqu’au 21 novembre. Elle a pris la route de Winnipeg où elle sera présentée à l’Université de Saint-Boniface en janvier. Avant d’occuper les couloirs de l’Université Saint-Anne, en Nouvelle-Écosse, en février et mars.
Questionnements identitaires
C’est cette histoire qu’Anne Gilbert, professeure émérite à l’Université d’Ottawa, et Mariève Forest, présidente et chercheuse principale chez Sociopol, ont décidé de raconter à travers une exposition composée de quatre vitrines et dix tiroirs, présentée par le Centre de recherche sur les francophonies canadiennes (CRCCF).
Anne Gilbert est géographe émérite de l’Université d’Ottawa et ancienne directrice du CRCCF.
Parmi les moments charnières de la Fédération, Anne Gilbert identifie la période autour des années 1990. «Il y a eu un moment où ça a été un peu plus difficile de se faire entendre. Le gouvernement fédéral était peut-être moins dans cette mouvance-là. Là, on s’est repliés un peu vers l’intérieur pour se donner un nouvel élan.»
C’est à ce moment-là que la Fédération change de nom pour devenir la FCFA, en 1991. «Ce n’était plus le hors Québec, c’était le Canada.»
Les années 2000 ont également marqué un tournant selon elle. «On a créé un grand moment de rassemblement. On a essayé de parler aux autres. On a voulu rencontrer les autres communautés : les immigrantes, les anglophones, le Québec, les Autochtones.»
Il s’agit de la partie «Dialogue» présentée par l’exposition. «Les dix dernières années, c’est vraiment le dossier de l’inclusion qui a pris toute la place», retrace la chercheuse.
«Partout à l’échelle du pays, on s’est mis au travail pour trouver les moyens de bien accueillir les immigrants, de bien les intégrer, de bien faire en sorte qu’ils prennent leur place dans nos organisations.»
Cette réflexion a aussi ravivé des questions sur l’enseignement dans les écoles francophones : «Est-ce qu’on doit inclure des histoires qui viennent d’ailleurs, des histoires qui se sont passées ailleurs aussi?», interroge-t-elle.
Pour Anne Gilbert, l’immigration reste encore aujourd’hui un des chantiers principaux de la FCFA.
Ça soulève à la fois des questions par rapport à l’accueil, mais aussi aux francophones qui sont là depuis plusieurs générations et qui doivent réviser leur vision d’eux-mêmes, de là où ils sont, de faire de la place aux autres.
Un agenda vite bouleversé
Le directeur des communications à la FCFA et collaborateur à la rédaction des textes de l’exposition, Serge Quinty, admet lui-même avoir «appris beaucoup» – malgré plus de 20 ans au sein de l’organisme.
La FCFA a travaillé à donner aux francophones leur propre levier économique, rappelle Serge Quinty.
«Il y avait de l’action politique naturellement, mais aussi de l’action économique aussi; donner aux francophones leur propre levier. Ça, c’est un morceau de l’histoire de la Fédération que je ne connaissais pas.»
Comme autre moment fort, il cite la caravane qui, en 1979, a parcouru le pays pour faire rayonner la francophonie : «C’était essentiellement une délégation de la Fédération qui avait pris la route dans six provinces pour rencontrer la population et les candidats, parce que le Canada était en élection à ce moment-là.»
L’exposition revient aussi sur la crise linguistique qui a secoué le Manitoba en 1983-1984. Un épisode «qui était suffisamment grave que les locaux de la Société de la francophonie manitobaine ont été incendiés», rappelle-t-il.
«À l’époque, la Fédération a appelé à la solidarité de l’ensemble des francophones du pays avec les francophones du Manitoba […] C’est drôle de voir, d’ailleurs, que 40 ans plus tard, maintenant, on parle d’un projet pour faire du Manitoba une province officiellement bilingue», constate Serge Quinty.
La Fédération a dû aussi se frotter rapidement aux discussions constitutionnelles, «qui se sont vite imposées à son agenda», souligne Anne Gilbert – d’autant que le Parti québécois venait tout juste d’être élu en 1976. Sans oublier le référendum de 1995 sur l’indépendance du Québec.
Il fallait aussi développer son propre projet constitutionnel, comme on voyait la francophonie canadienne dans l’espèce de lutte qui opposait le Québec au Canada.
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Quel bilan?
L’adoption du premier Plan d’action pour les langues officielles en 2003, tout comme la modernisation de la Loi sur les langues officielles en 2023, figurent également parmi les grands acquis aux cours de ces 50 ans.
Aux yeux d’Anne Gilbert, le mandat de la FCFA est resté le même. «Bien sûr, il y a des moments où on a été davantage tournés sur soi, sur nos communautés pour tâter le pouls, mais avec ça, l’idée n’était pas d’envoyer des agents de développement dans les petites communautés pour faire du travail communautaire. Le projet de la FCFA, c’est de faire connaitre les ambitions de la francophonie au gouvernement fédéral.»
Elle souligne aussi le travail mené par la FCFA sur des dossiers liés allant des médias francophones aux nouvelles technologies.
«La force de la FCFA, ça a toujours été sa capacité de s’adapter, de relever les défis émergents», résume Serge Quinty. Rendez-vous dans 50 ans.
Des archives en masse
Bien que non-historiennes, Anne Gilbert et Mariève Forest connaissent très bien la francophonie canadienne. «Je n’avais jamais fait ça. J’avais déjà dirigé des équipes qui faisaient des expositions, mais je n’en avais jamais fait moi-même», avoue Anne Gilbert.
Le CRCCF dispose de 310 boites de documents textuels de la FCFA. «C’est un travail qui a été assez lourd, j’ai regardé qu’une infime partie de ces archives-là. J’ai surtout consulté celles sur les dix premières années de l’organisme», explique-t-elle.
Le duo d’universitaires a écrit un rapport d’une cinquantaine de pages qui retrace les grands moments de l’histoire de la FCFA et comment, dossier par dossier, elle s’est engagée dans différents domaines, comme la santé ou l’immigration.
Elles l’ont ensuite envoyé à une quinzaine de personnes qui ont œuvré au sein de l’organisme. «Comme le comité politique qui a été très actif dans les années 1970-1980 et a réfléchi à une façon d’aborder la relation avec le Québec, quoi faire au moment du référendum.»
«On leur a demandé leur avis. Est-ce qu’on a bien compris? Est-ce qu’on a fait des oublis importants? Est-ce qu’on a trop insisté sur certains évènements et pas sur d’autres? […] Ces gens-là nous ont servi un petit peu de baromètre», indique Anne Gilbert.
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