Sur les Spotify et Apple Music de ce monde, il n’est pas toujours facile de tomber sur des morceaux en français. Pour y remédier, la Société professionnelle des auteurs, des compositeurs du Québec et des artistes entrepreneurs (SPACQ-AE) a lancé MUSIQC, une nouvelle plateforme accessible via le site Internet du même nom.
Celle-ci propose un vaste répertoire de listes de lecture conçues par des artisans du milieu musical, et non des algorithmes ou l’intelligence artificielle. Des listes qui peuvent ensuite être écoutées sur les principales plateformes d’écoute en ligne.
L’espace regroupe aussi une multitude de fiches d’artistes francophones, accompagnées de leurs titres les plus populaires et de liens vers leurs réseaux sociaux respectifs.
«Ralentir le déclin du français»
Selon l’Observatoire de la culture et des communications du Québec (OCCQ), en 2023, sur les 10 000 chansons les plus écoutées sur les services de diffusion en ligne, 8,5 % étaient interprétées en français, dont 3,5 % par des artistes de l’extérieur du Québec.
Au-delà de faire rayonner l’industrie musicale francophone, l’objectif de MUSIQC est aussi de «ralentir et d’inverser» le déclin du français, partage la directrice générale de la SPACQ-AE, Ariane Charbonneau.
«On parle aussi de défendre notre souveraineté culturelle et linguistique […] Je sais très bien comment, en une génération, le français peut se perdre», ajoute celle qui a grandi dans une famille d’origine franco-ontarienne.
«Toute la francophonie dans le monde»
Certaines listes de lecture de MUSIQC tendent le micro à des artistes francophones en situation minoritaire, comme «D’Est en Ouest» ou «Francophonie d’un océan à l’autre», concoctée par l’Alliance nationale de l’industrie musicale (ANIM).

Selon David Robquin, il reste encore un «gros travail d’éducation» à faire, notamment dans les écoles, auprès des jeunes francophones en situation minoritaire.
La directrice générale de la SPACQ-AE, Ariane Charbonneau, indique que toutes les francophonies ont voix au chapitre. «Sur les 2000 artistes, à peu près 15 % sont hors Québec. C’est une initiative qui touche toute la francophonie dans le monde […] On va aussi avoir des artistes francophones de l’Europe et de l’Afrique.»
«L’idée, c’est d’ouvrir les portes, de créer des opportunités d’affaires pour les artistes et les équipes qui les entourent pour pouvoir s’importer et s’exporter», renchérit la responsable.
«C’est sûr que ce qui manque quand on est un artiste francophone, c’est justement des listes de lecture faites par ce qu’on appellerait des influenceurs de la musique francophone», remarque David Robquin, chargé d’accompagnement et de la mise en marché numérique à Association des professionnel.le.s de la chanson et de la musique (APCM).
Les listes de chansons en français sont la plupart du temps faites par des utilisateurs de la francophonie européenne, indique-t-il. «Donc, souvent ils vont avoir un regard moins porté sur ce qui se fait de l’autre côté de l’océan.»
Il voit l’arrivée de MUSIQC d’un bon œil : «Ça vient renforcer une offre qu’il n’y a pas forcément, en espérant que ça profite à des artistes de la francophonie canadienne et qu’ils puissent avoir ce regard au Québec, de regarder ce qui se fait plus à l’ouest, plus à l’est aussi avec l’Acadie.»
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Entre 150 et 200 listes de lecture
MUSICQ devrait dans un premier temps comprendre entre 150 et 200 listes de lecture. «Évidemment, on va bonifier l’offre», assure Ariane Charbonneau.
Les listes sont composées par trois types de programmateurs et programmatrices : des spécialistes des genres musicaux, des artistes reconnus – comme Corneille, porte-parole de la plateforme – et des partenaires (évènements, associations, festivals, etc.).
«L’idée c’est vraiment de créer des ponts, on ne veut pas juste rester cloitré dans notre industrie de la musique. On va vouloir avoir des athlètes, des personnalités publiques, des gens du monde culinaire, de la mode», énumère la responsable.
«Bousculer les algorithmes»
Pas question néanmoins de faire concurrence aux plateformes déjà existantes, comme Spotify ou Apple Music. «L’idée, ce n’est pas de changer comment les gens consomment la musique, mais bien ce qu’ils écoutent», nuance Ariane Charbonneau.
MUSIQC entend «bousculer les algorithmes, pour s’assurer que les gens écoutent de la musique d’ici».
«Avant, on comptait sur la radio, les journaux, la télévision, mais on a de moins en moins de place de nos musiques dans l’audiovisuel, à la radio, etc. Puis en streaming, c’est catastrophique», complète la directrice générale.
«L’idée c’est de créer un magasin de mise en vitrine de nos musiques. Vous allez dans un magasin pour aller chercher un chandail jaune, par exemple. Mais il n’est pas sur la vitrine, il n’est pas sur les étalages, il est dans le backstore. Tu ne vas jamais acheter ce chandail jaune si tu ne le vois pas. C’est le même principe avec la musique en ligne», illustre-t-elle.
Être sur tous les fronts
«En termes d’accès, la musique francophone, elle est là, elle est bien vivante, souligne David Robquin. Les artistes sont tous distribués, sont tous disponibles.» Reste à se faire remarquer par les plateformes, mais aussi par le public.

«Il y a plusieurs instances qui vont financer la création de nos musiques, mais il faut que nos gouvernements puissent aussi contribuer à la promotion de notre musique», insiste Ariane Charbonneau.
Pour lui, il y a aussi un «gros travail d’éducation» à faire, notamment auprès de la jeunesse, grande consommatrice de contenu en ligne. «Nous, souvent, quand on va dans les écoles et qu’on demande “Qu’est-ce que vous écoutez en francophone?”, on nous sort des chansons de la France vieilles de 10-15 ans.»
«Cette plateforme et ses listes de lecture peuvent être vraiment un outil extraordinaire pour justement aller toucher des jeunes, aller toucher un public qui n’est pas forcément habitué à aller fouiller dans la marée des Spotify et des Apple Music», estime-t-il.
«Il y a aussi un travail de développement de terrain local, de rencontrer sa communauté, faire des spectacles, développer ses médias sociaux, etc. Et en fait, aujourd’hui, c’est ça qui est difficile pour les artistes, c’est qu’il faut être partout. Et ça peut être vertigineux.»
De son côté, l’artiste-compositeur-interprète Paul Cournoyer, directeur général du Centre de développement musical (CDM), en Alberta, avoue ne pas consacrer autant de temps qu’il le devrait à assurer sa présence sur les plateformes d’écoute en ligne. «Je n’ai juste pas le temps entre travailler un emploi à temps plein et puis avoir une famille.»
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«C’est un défi d’être ajouté sur les listes de lecture»
Car sur les grosses plateformes, les acteurs de la musique indépendante doivent jouer des coudes. «C’est un défi d’être ajouté sur les listes de lecture», confirme Paul Cournoyer.

Pour Paul Cournoyer, MUSIQC reste une «belle initiative» : «C’est presque entièrement des artistes québécois, mais il y a une couple de listes qui ont des artistes de la francophonie canadienne. C’est certain que de ce côté-là, ça va être intéressant de voir comment ils réussissent à grandir ça.»
Il est difficile pour les artistes francophones en situation de minorité d’élargir leur audience et de se faire connaitre d’un nouveau public, poursuit-il.
«Les artistes majors dominent les listes de lecture. C’est un peu le problème qu’on voit à travers l’industrie : peu importe si on est indépendant, anglophone ou francophone, on voit une homogénéisation des listes de lecture par les maisons de disques.»
«Quand tu lances un album, tu peux seulement proposer une chanson pour les listes de lecture. Donc, si la chanson parait bien dans les algorithmes, ils viennent éventuellement la porter vers la personne éditoriale, sinon, t’as essentiellement raté ton seul coup pour te faire placer sur une liste.»
Il salue aussi l’initiative de MUSIQC de proposer des répertoires conçus par des artistes, des personnalités publiques ou des spécialistes. «Ça donne une perspective.»
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