Ahdithya Visweswaran a appris le français après le tamoul – une langue du sud de l’Inde – et l’anglais. Le Tamoul-Canadien et Franco-Albertain «d’adoption» considère que la langue ne se limite pas à une question d’origine ou de transmission familiale. Pour lui, l’importance de la diversité des origines et des identités en francophonie est insuffisamment reconnue.
La diversité est le fruit d’un cheminement personnel. «Le fait qu’on l’a appris comme troisième langue, ça ne fait pas qu’on est moins légitime comme francophone», croit-il.
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La légitimité en murmure
Cette question de la légitimité linguistique revient fréquemment dans les témoignages des personnes avec qui Francopresse a discuté.
Loan Nguyen s’est d’abord installée à Edmonton, en Alberta, pendant deux ans avant de déménager en Ontario, où elle vit depuis cinq ans.
En Ontario, une professionnelle en intégration des nouveaux arrivants francophones d’origine vietnamienne, Loan Nguyen, exprime le doute qui persiste dans son esprit malgré son utilisation quotidienne du français : «Parfois je me sens : “Est-ce que je suis francophone?” Le français n’est pas ma langue maternelle.»
Formée dans des écoles bilingues au Vietnam, puis ayant passée par la France avant de s’installer au Canada, elle confie que le sentiment d’appartenance ne va pas toujours de soi. Ce questionnement, d’après elle, surgit notamment lorsqu’elle observe des francophones ou d’autres communautés se battre pour leurs droits linguistiques et l’accès à des services en français.
«L’important, c’est que chaque personne immigrante peut trouver sa place et qu’on peut s’épanouir, quelle que soit la langue», insiste-t-elle.
Au-delà des sentiments individuels, Ahdithya Visweswaran souligne que les personnes d’origine asiatique sont rarement associées à la francophonie dans l’imaginaire collectif. Cette réalité se reflète dans des situations du quotidien où on s’adresse spontanément à lui en anglais, raconte-t-il.
La fierté en héritage choisi
En Alberta, l’étudiant d’origine chinoise Royann Li fait écho à cette expérience. Il raconte que sa capacité à parler français suscite souvent la surprise. Loin de le percevoir comme un obstacle, il y voit une force.
Royann Li considère le français comme sa langue maternelle. C’est son père qui lui a appris. De la maternelle à l’université, il a toujours fréquenté des établissements francophones.
«Il ne faut pas avoir peur et il ne faut pas cacher notre sentiment d’appartenance à la francophonie parce qu’on est unique et je pense que c’est beau de voir quelqu’un d’unique.»
À ses yeux, la maitrise du français ouvre des portes tant sur le plan humain que professionnel. Lorsqu’il était entraineur de soccer, celle-ci lui a permis de communiquer avec un jeune joueur unilingue francophone qui venait de déménager du Québec.
En Colombie-Britannique, l’immigrante d’origine vietnamienne Thuy Tien Le propose une autre lecture de cette diversité linguistique. Pour elle, la francophonie locale se distingue par son caractère volontaire.
«La francophonie en Colombie-Britannique est avant tout une francophonie de rencontre et de choix», constate-t-elle.
Dans un environnement majoritairement anglophone, continuer de vivre en français relève donc d’un engagement personnel pour les intervenants. «Pour moi, le français n’est pas seulement une langue de travail, mais c’est aussi une langue de culture, de réflexion et de connexion aux autres.»
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Issue d’une famille où le français est présent depuis plusieurs générations au Vietnam, Thuy Tien Le s’est installée au Canada en 2021.
La langue qui glisse
Loan Nguyen souligne les défis de la transmission linguistique au sein des familles immigrantes : ses enfants évoluent principalement en anglais à l’école, tandis qu’à la maison, le vietnamien est la langue utilisée.
«Au moment où on a pu choisir d’envoyer ma fille soit à une école francophone, anglophone ou en immersion, on a réfléchi, mais elle avait un petit défi pour s’adapter dans un nouvel environnement. On ne voulait pas trop de changement pour elle, donc on l’a laissé rester avec son école anglophone.»
À cela, elle ajoute la question des débouchés professionnels. Selon elle, plusieurs jeunes franco-asiatiques finissent par délaisser le français faute d’opportunités dans leurs domaines d’expertise, notamment dans les secteurs techniques.
Elle indique que ce phénomène soulève un enjeu plus large pour le Canada, qui cherche à attirer des immigrants francophones sans toujours offrir les conditions nécessaires pour maintenir leur usage de la langue à long terme.
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Ahdithya Visweswaran a étudié en immersion française jusqu’en 5e année, puis en anglais pendant quatre ans. Il a choisi de revenir en 10e année en immersion française. Il est aussi le seul de sa famille à parler français.
Quand les voix se croisent
Ahdithya Visweswaran insiste sur l’importance de raconter ces histoires pour créer un sentiment de communauté. Il évoque notamment l’impact qu’a eu, dans son propre parcours, la rencontre avec d’autres Franco-Asiatiques. Ces moments de reconnaissance permettent de briser l’isolement et de valider des expériences souvent vécues en marge.
De son côté, Thuy Tien estime que la mise en valeur de cette diversité peut encourager une plus grande participation aux réseaux francophones. Selon elle, une francophonie inclusive, qui reflète réellement ses membres, sera mieux outillée pour faire face aux défis à venir.
