Dans un mémoire présenté en aout 2025, dans le cadre des consultations budgétaires fédérales de 2026, le Réseau pour le développement de l’alphabétisme et des compétences (RESDAC) souligne le sous-financement chronique en formation continue des communautés francophones en situation minoritaire au Canada.
Il dénonce un déséquilibre des investissements entre les organismes anglophones et francophones, alors que la Loi sur les langues officielles stipule que les institutions fédérales doivent prendre des mesures positives pour favoriser l’épanouissement des minorités francophones.
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Un déséquilibre flagrant
«On s’est rendu compte qu’on avait parfois du mal à aller chercher du financement pour le développement des compétences pour les francophones», amorce le président du RESDAC, Geoffroy Krajewski, en entrevue avec Francopresse.
Geoffroy Krajewski est le président du Réseau pour le développement de l’alphabétisme et des compétences (RESDAC).
«Quand on voit l’état des lieux de la situation, on se rend compte qu’effectivement les organismes anglophones comme Palette Skills ou Future Skills reçoivent plusieurs centaines de millions de dollars pour travailler au développement des compétences, là où les francophones ne reçoivent rien. Donc la différence est évidemment énorme à ce niveau-là.»
Le gouvernement du Canada affirme de son côté soutenir la vitalité économique et le bienêtre des communautés de langue officielle en situation minoritaire (CLOSM), «en veillant à ce qu’elles disposent des ressources nécessaires pour accéder à l’emploi et progresser dans leur carrière», affirme par courriel Emploi et développement social Canada (EDSC).
Il rappelle que le Plan d’action pour les langues officielles 2023 2028 prévoit des investissements totalisant 4,1 milliards de dollars, dont 1,4 milliard en nouveaux fonds.
Le ministère met en avant des initiatives comme le Fonds d’habilitation pour les communautés de langue officielle en situation minoritaire ou Compétences pour réussir dans les CLOSM, qui visent à améliorer l’accès aux ressources, aux outils et à la formation de qualité axés sur les compétences fondamentales et transférables.
On ne demande pas de nouveaux fonds, mais juste un meilleur rééquilibrage. On se rend bien compte qu’on est en période de récession […] Ce n’est pas aujourd’hui qu’on va sortir de nouvelles enveloppes. Ce qu’on demande, c’est de répondre aux besoins des francophones au même titre qu’on répond aux besoins des anglophones.
«Approche de façade»
Le RESDAC déplore le phénomène de «window dressing» ou «approche de façade», parce que ce sont parfois des organismes anglophones qui ont le mandat de répondre à des besoins francophones. Ils ne font alors que le minimum, en ajoutant quelques éléments symboliques, comme la traduction du site Web.
Résultat : les services sont théoriquement ou partiellement disponibles en français, mais pas réellement adaptés, ni accessibles pour les communautés francophones en situation minoritaire.
Ils sont là pour répondre aux besoins des francophones, mais ils n’ont aucune idée de ce que c’est que la francophonie […], mais en tant que francophones, on a des besoins particuliers.
Le responsable défend une approche «par et pour».
Il prend également l’exemple de programmes fédéraux qui, par le passé, donnaient de l’argent à des organismes québécois pour répondre à des besoins pour la francophonie minoritaire. «C’est le même principe.»
Bilinguisme soustractif
Dans son mémoire, le RESDAC recommande également l’inclusion de clauses linguistiques contraignantes dans les transferts fédéraux-provinciaux-territoriaux afin d’assurer un soutien équitable à travers tout le pays.
L’organisme critique en outre le manque de considération envers les talents et les compétences des francophones.
Si un francophone veut développer ses compétences, il n’a pas le choix que de se tourner vers l’anglais. Et c’est comme ça qu’on tombe dans ce qu’on appelle un bilinguisme soustractif.
En d’autres termes, c’est quand les francophones deviennent bilingues, mais finissent par parler presque uniquement anglais au travail et en société, jusqu’à perdre l’usage du français. Le français n’est donc pas ajouté à l’anglais : il est progressivement remplacé.
«On préconise davantage une approche de bilinguisme additif, où l’anglais devient une langue seconde pour les francophones en situation minoritaire; une qualité qu’ils peuvent développer, mais qu’ils continuent à pouvoir travailler en français, avoir des activités en français, vivre dans leur communauté en français», explique le président du RESDAC.
L’absence de données, un thème récurrent
En 2012, le gouvernement fédéral avait commandé un échantillonnage des compétences des francophones dans plusieurs provinces où il y avait un bassin suffisant.
Mais depuis, aucune mise à jour n’a pas été faite. «Donc on se retrouve avec des données qui valent pour la majorité», note Geoffroy Krajewski.
«On n’a aucune idée de c’est quoi les spécificités pour les francophones. Quand on demande de mettre en place des mesures positives dans le cadre de la modernisation de la Loi sur les langues officielles, ça fait partie des choses qui, pour nous, systématiquement, devraient être demandées, d’avoir des données pour les francophones pour qu’on puisse aussi après justifier des demandes de financement.»
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Levier économique
La francophonie pourrait également représenter un levier économique conséquent pour le Canada. «On sait que le développement des compétences dans le milieu communautaire, c’est une expérience extraordinaire pour pouvoir accroitre finalement la main-d’œuvre canadienne», indique Geoffroy Krajewski.
Les formations, les bilans de compétences peuvent faire partie des outils que mettent en place les organismes concernés. «On travaille à la fois sur des développements de compétences au niveau de la littératie numérique, des compétences socioémotionnelles, l’employabilité, la littératie financière, etc.», détaille-t-il.
Dans le contexte actuel – notamment en raison des tensions avec les États-Unis –, le développement de la main-d’œuvre canadienne est «hyper important», dit le responsable.
«Si on veut développer de nouveaux marchés dans la francophonie, qu’ils soient en Afrique ou en Europe, les francophones ont leur place à prendre aussi à ce niveau-là.»
