À l’Université du Manitoba, la registraire adjointe et directrice de l’aide financière et des bourses, Jane Lastra, indique que la banque alimentaire est un service essentiel au cours des dernières années.
Avant la COVID-19, elle aidait environ 50 étudiants et étudiantes par mois; aujourd’hui, ce nombre a été multiplié par 12. «Nous voyons actuellement plus de 600 utilisateurs individuels chaque mois.»
La directrice adjointe de l’Institut de l’alimentation et de l’agriculture de l’Université de la vallée du Fraser (UVF) en Colombie-Britannique, Stefania Pizzirani, partage le même constat. En 2023, les demandes de paniers alimentaires à l’UVF ont augmenté de 500 % par rapport aux années précédentes, passant d’une soixantaine à plus de 300 par mois.
La banque alimentaire de l’Université d’Ottawa enregistre de son côté une hausse de fréquentation pendant les périodes d’examens de mi-session et de fin de session, indique sa coordonnatrice, Hiba Assouane.
À lire aussi : Une année record pour l’insécurité alimentaire
Cette crise de sécurité alimentaire ne doit pas être un «secret caché», insiste Stefania Pizzirani.
Pourquoi une telle augmentation?
Aux yeux des spécialistes interrogés, la montée de l’insécurité alimentaire n’est pas le fruit du hasard, mais la convergence de plusieurs facteurs économiques, dont le cout de la vie et plus particulièrement celui du logement.
À Halifax par exemple, un hébergement avec deux chambres peut couter entre 2500 $ et 3000 $ par mois. Une réalité qui prend de nombreux étudiants et étudiantes par surprise, remarque le professeur à l’Université Dalhousie et directeur du Laboratoire de sciences analytiques en agroalimentaire, Sylvain Charlebois en entrevue avec Francopresse.
Stefania Pizzirani évoque les concepts de «couts négociables et non négociables». Elle explique que le loyer, le transport et les frais de scolarité sont perçus comme des dépenses fixes. Par conséquent, la nourriture devient la seule variable d’ajustement, déduit-elle.
Malheureusement, pour beaucoup, la nourriture est un cout négociable. Nous voyons cela fluctuer […] concernant la qualité et la quantité de nourriture auxquelles ils peuvent accéder.
En plus de l’inflation locale, elle avance des facteurs mondiaux comme les changements climatiques, qui affectent les récoltes de café et de cacao, et les conflits qui ont des répercussions sur la chaine d’approvisionnement mondiale, faisant grimper les prix à l’épicerie.
Selon Sylvain Charlebois, malgré un budget identique pour les deux groupes, les garçons épuisent souvent leur carte-repas dès la mi-novembre, car ils consomment davantage que les filles.
Des étudiants vulnérables en première ligne
«Les étudiants internationaux ont beaucoup de difficultés, ils ne savent pas trop où aller s’ils ont besoin d’aide. C’est un phénomène grandissant [de les voir aux banques alimentaires universitaires]», constate Sylvain Charlebois.
Hiba Assouane explique que ce groupe estudiantin fait face à des couts d’enseignement plus élevés que les autres groupes et à des défis en matière d’emploi.
Parmi les autres personnes qui fréquentent la banque alimentaire, Hiba Assouane cite les parents étudiants, «en particulier ceux qui ont des enfants et qui doivent répondre aux besoins nutritionnels de plusieurs membres de la famille, souvent avec un revenu restreint ou précaire».
Sylvain Charlebois mentionne aussi la fragilité des groupes socialement marginalisés, notamment la communauté 2ELGBTQI+.
La coprésidente du Comité des Jeunes du Réseau pour une alimentation durable, Natalie Weder, croit qu’il peut aussi y avoir un plus grand écart dans l’accès à une alimentation saine entre les étudiants et étudiantes handicapées, des minorités racialisées ou qui payent des frais plus élevés.
À lire aussi : Des étudiants étrangers francophones engagés dans la vie universitaire
Votre francophonie au bout des doigts
Lisez notre infolettre
les mercredis et samedis
À l’épreuve de la stigmatisation
Selon Sylvain Charlebois, un obstacle majeur au soutien des personnes en difficulté reste la stigmatisation.
«Pour chercher de l’aide, il y a une gêne. Si c’est opéré par des étudiants, on a une crainte que ça se sache», souligne-t-il. Les personnes hésitent souvent à solliciter de l’aide par peur d’être jugées ou d’associer leur situation à un échec personnel, précise-t-il.
C’est pourquoi il recommande que les universités prennent une part plus active et directe dans la gestion de ces services, plutôt que de s’en remettre à la communauté étudiante.
À l’UVF, la coordinatrice des opérations du salon de bienêtre, Candace Eng, propose un formulaire de demande en ligne avec peu de questions et sans preuve de revenus. Les paniers sont ensuite distribués dans des casiers pour plus de discrétion et des aménagements sont disponibles sur demande.
À l’Université de la vallée du Fraser, les étudiants et étudiantes voient le temps nécessaire pour faire les courses et les longs déplacements comme des obstacles à la sécurité alimentaire, constate le salon de bienêtre.
De la pression à l’adaptation
Hiba Assouane confie que la hausse de la demande exerce une pression constante sur les ressources de la banque alimentaire, en particulier pour les produits frais et les protéines.
Candace Eng, indique que la banque alimentaire de l’UVF s’appuie désormais sur des dons monétaires et un financement dédié plutôt que des dons de nourriture. D’après elle, cette stratégie permet de mieux répondre aux besoins des étudiants et des étudiantes tout en assurant une stabilité dans l’approvisionnement.
Pour s’adapter aux besoins de chacun et chacune, l’UFV dispose de paniers avec des options végétariennes et sans gluten. Un cours de cuisine gratuit est également proposé ce semestre pour savoir comment préparer des repas «simples et nutritifs», à partir d’ingrédients faciles à trouver.
À l’Université du Manitoba, si les étudiant et étudiantes ne peut pas se déplacer ou a des besoins culturels spécifiques, la banque alimentaire organise des livraisons à domicile.
À l’Université d’Ottawa, Hiba Assouane évoque des initiatives gratuites, comme les repas chauds et le marché de produits frais qui proposent plus d’options à la communauté étudiante en besoin.
«Aucun étudiant ne devrait décider entre de la nourriture dans son estomac ou payée une facture», lâche-t-elle.
Natalie Weder, quant à elle, suggère la mise en place des réfrigérateurs communautaires pour rendre l’accès à la nourriture plus facile.
