Entrée express a été créé en 2014 afin de réduire la file d’attente en immigration et répondre aux besoins de main-d’œuvre. En 2023, le ministère Immigration, Réfugiés et Citoyenneté Canada (IRCC) a créé l’ensemble «Compétence linguistique en français» pour favoriser des candidatures francophones qui désirent s’établir à l’extérieur du Québec.
Depuis la création de ce volet, le nombre d’invitations envoyées à des locuteurs francophones pour déposer une demande de résidence permanente a rapidement augmenté.
La tendance à la hausse se poursuit pour le début de 2026. Alors que le nombre d’invitations pour une période donnée n’a pas dépassé 7500 en 2025 pour Compétence linguistique en français, 8500 invitations ont été envoyées le 6 février 2026.
Dans une réponse écrite, la conseillère en communications, Affaires publiques et communications stratégiques chez IRCC, Mary Rose Sabater, confirme que «le ministère prévoit que, pour 2026, au moins 30 % des invitations seront adressées à des candidats possédant de solides compétences en français».
Cette cible permet de «contribuer à l’atteinte des objectifs d’admission des francophones». Le Canada a légèrement dépassé sa cible de 8,5 % d’immigration francophone en 2025 pour atteindre 8,9 %. Les cibles pour 2026, 2027 et 2028 sont de 9 %, 9,5 % et 10,5 %.
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Comment fonctionne le Système de classement global (SCG)
La note finale reçue par les candidats et candidates dans le Système de classement global n’est pas déterminée par un test de compétence dans un domaine précis ou lié seulement à l’éducation. Il s’agit d’un calcul qui met de l’avant le capital humain.
Le capital humain, tel que défini en sociologie, comprend l’éducation, les connaissances, l’expertise, la famille, la culture, les langues parlées…
Des points sont attribués au dossier des demandes en fonction de l’âge, du niveau de scolarité, de l’expérience de travail, des connaissances des langues officielles du Canada, si de la famille est déjà présente au Canada, etc. Les mêmes caractéristiques chez les conjoints peuvent aussi donner quelques points.
La connaissance du français donne 50 points. En comité, un témoin a proposé d’en donner davantage – 100 ou 150 –, plutôt que de conserver une catégorie pour les francophones.
Scores ≠ compétences
Devant le Comité permanent de la citoyenneté et de l’immigration du 9 février, le consultant en immigration canadienne, Steven J. Paolasini, a dénoncé l’utilisation d’Entrée express pour augmenter l’immigration francophone.
Pour l’avocat David Thomas, les niveaux d’immigration ont été trop élevés trop longtemps. «Et de plusieurs façons, le Canada ne s’est généralement pas donné une image de destination attirante.»
Il constate que le score minimal au Système de classement global (SCG) pour que les francophones reçoivent une invitation est souvent inférieur aux scores des autres volets. De son point de vue, des personnes moins qualifiées prennent donc les places de personnes mieux qualifiées, surtout dans les STIM (sciences, technologie, ingénierie et mathématiques).
Une opinion partagée par l’avocat David Thomas, qui a longtemps travaillé dans le secteur de l’immigration. «Je comprends que l’idée du gouvernement est d’avoir plus de français au Canada, mais il le fait aux dépens de personnes qui pourraient avoir des habiletés de plus grandes importances pour le succès du Canada», explique-t-il en entrevue avec Francopresse.
Cependant, les SCG des différents volets d’Entrée express ne sont pas comparables, rappelle la professeure agrégée en géographie à l’Université d’Ottawa et spécialiste en immigration canadienne, Luisa Veronis.
«Est-ce que c’est normal d’évaluer les pays africains de la même manière que les pays européens ou d’une autre région du globe? Il y a des réalités socioéconomiques dans ces régions-là qui sont particulières», remarque Alain Dupuis de la FFCA.
«On compare des bassins différents. Donc, par rapport aux points [du SCG] et le fait [que les francophones] ont en moyenne 400 ou 422 points, ça ne veut pas dire qu’ils sont moins compétents. Ils sont quand même éduqués. C’est juste qu’ils ne sont peut-être pas des ingénieurs avec trois doctorats. C’est ça, la différence.»
La Fédération des communautés francophones et acadienne (FCFA) rappelle que l’immigration francophone est en rattrapage, parce qu’elle a été désavantagée pendant des années.
«En effet, on observe que les pointages sont un peu plus bas que les autres candidatures. Mais à la base, le problème qu’on avait quand on n’atteignait pas les cibles, c’était justement parce que les candidatures francophones étaient en compétition avec l’ensemble du bassin d’Entrée express. Depuis 2023, ils ont fait des rondes de sélection où les francophones sont évalués entre eux», explique le directeur général de la FCFA, Alain Dupuis.
Il précise que les métiers visés pour les communautés francophones sont différents afin de combler des pénuries de main-d’œuvre plus spécifiques à la francophonie canadienne. Des métiers reliés à l’enseignement, à la petite-enfance, à la santé et au tourisme ont par exemple été ajoutés à la liste.
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Le nombre d’invitations influence la note minimale
En comparant des scores du SCG de quelques ensembles d’Entrée express au cours des six derniers mois de 2025, on note que le nombre d’invitations à une influence sur le score minimal pour recevoir une invitation à la résidence permanente. Plus le nombre d’invitations est élevé, plus la note minimale diminue.
En juillet, mois qui compte le plus petit nombre d’invitations pour Compétence linguistique en français, les scores sont plus élevés que pour la catégorie Santé et services sociaux, qui a plus d’invitations.
Si les notes dans la catégorie Candidats des provinces sont si élevées, c’est parce que chaque soumission reçoit automatiquement 600 points dans cette catégorie. Sans ces points, la note minimale de cette catégorie tombe sous toutes les autres.
Néanmoins, selon Luisa Veronis, comparer les pointages des ensembles est comme une «compétition entre des pommes et des oranges».
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Demande pour une autre solution
David Thomas se demande si la langue parlée est une priorité nécessaire dans Entrée express. «Ce n’est pas pour taper sur la tête des francophones, mais pour moi et d’autres, c’est peut-être une priorité mal placée quand le français en Colombie-Britannique n’est pas une compétence pour l’emploi. [Que feront] les personnes qui arrivent de l’étranger et qui n’ont pas beaucoup d’autres compétences que de parler français? Auront-elles du succès au Canada? Je crois que c’est une question légitime.»
«Je pense qu’il a des pistes de solutions dans les programmes pilotes» d’immigration, avance Luisa Veronis pour créer un système d’immigration séparé pour les francophones.
Aussi bien Alain Dupuis que Luisa Veronis ou Steven J. Paolasini préfèreraient voir un programme distinct pour l’immigration francophone.
«Ce n’est pas le bon outil, parce que c’est un système qui est fait pour sélectionner le capital humain, sélectionner les meilleurs candidats sur le plan de leur qualification comme travailleurs. Ce n’est pas fait en fait pour aller sélectionner les gens basés sur la langue. Et puis, l’immigration francophone a des objectifs linguistique et communautaire», explique Luisa Veronis.
«Ma position personnelle professionnelle, c’est que l’immigration francophone devrait avoir son propre système autonome» ajoute-t-elle.
La FCFA a répété cette demande au Comité permanent de la citoyenneté et de l’immigration.
«Il y a dans la politique d’immigration francophone d’IRCC, qui a été adoptée en janvier 2024, un engagement pour créer un programme d’immigration économique francophone distinct d’Entrée express. Et on demande que le gouvernement avance rapidement avec la mise en place de ce programme-là», indique Alain Dupuis en entrevue.
Le gouvernement veut que le Canada accueille un total de 385 000 personnes immigrantes en 2026 puis 370 000 les deux années suivantes. Même si un système spécifique pour l’immigration francophone était créé, les cibles de tous les autres programmes – plus de 200 selon Luisa Veronis – devraient être revues à la baisse.
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