Seuls 35 % des enfants admissibles à l’instruction en français hors Québec ont fréquenté un service de garde en français, tandis que 12 % ont utilisé un service bilingue.
Les données sont tirées d’un rapport inédit de Statistique Canada sur les services de garde dans la langue officielle minoritaire. Il combine deux enquêtes de 2022 et le Recensement de la population de 2021.
Contexte particulier
Au vu des dates des sources de données, 2021 et 2022, «il faut être conscient que […] c’est un contexte qui était assez particulier», a commenté l’analyste principal de l’étude, Étienne Lemyre, lors d’un webinaire organisé par l’Association des collèges et universités de la francophonie canadienne (ACUFC).
«Il y a eu des restrictions liées à la pandémie qui ont eu des répercussions sur le secteur des services de garde.»
Ces informations n’en demeurent pas moins pertinentes, a-t-il rappelé. «Ça demeure les données qui sont les plus récentes, les plus riches, les plus étendues sur la question.»
«C’est certain que le visage de notre francophonie et de nos communautés francophones, et même le visage de ces données-là, pourrait éventuellement changer», avance de son côté la directrice générale de la Commission nationale des parents francophones (CNPF), Marie-Andrée Asselin, en entrevue avec Francopresse.
Le Nouveau-Brunswick arrive en tête pour la fréquentation des garderies en français avec 63 % (75 % dans le nord de la province). En revanche, les taux sont beaucoup plus bas en Alberta (17 %) et en Colombie-Britannique (13 %).
L’influence du milieu familial
L’étude met en lumière l’effet de la langue parlée à la maison sur le choix. Les enfants dont les deux parents parlent français à la maison sont trois fois plus susceptibles (66 %) d’avoir fréquenté une garderie francophone que ceux dont aucun parent ne parle le plus souvent français à la maison (20 %).
Lorsqu’aucun des parents ne parle français le plus souvent à la maison, 69 % de ces enfants admissibles finissent dans une garderie anglophone.
Dans les familles où les deux parents parlent le plus souvent français, l’identité (68 %) constitue la principale raison invoquée pour avoir choisi un service de garde en français plutôt qu’en anglais.
Dans les foyers où le français n’est pas la langue la plus utilisée, c’est le bilinguisme (73 %) qui est mis de l’avant.
Choix par défaut
De précédentes études de Statistique Canada ont montré une hausse du personnel des services de garde utilisant le français au travail au Canada hors Québec, entre 2001 et 2016.
Comme l’a remarqué l’analyste principal da la nouvelle étude, Étienne Lemyre, lors d’un webinaire organisé par l’Association des collèges et universités de la francophonie canadienne (ACUFC) : «Cette augmentation-là était plus rapide que le nombre d’enfants vivant dans une famille de langue française. Alors, ces premiers résultats-là suggéraient une croissance de la disponibilité des services de garde en français.»
Or, il n’en est rien.
Parmi les parents qui ont eu recours à un service de garde en anglais, environ 40 % auraient préféré que leur enfant fréquente un service de garde en français.
On est tout à fait conscient que parfois, il n’y a pas de choix. C’est le service de garde qui est disponible, qui est le plus près, qui fonctionne le mieux.
Pourquoi ce fossé? Le rapport identifie plusieurs facteurs qui expliquent pourquoi l’augmentation du personnel ne s’accompagne pas nécessairement d’une hausse de la fréquentation.
Pour Mariève Forest, les ententes entre le fédéral et les provinces et territoires devraient prévoir des cibles en matière de services de garde en français.
À commencer par le manque de places persistantes : les services de garde francophones sont moins susceptibles d’avoir des places disponibles à temps plein (41 %) par rapport à la moyenne globale (46 %) hors Québec.
La distance pèse aussi dans la balance. Pour un tiers (33 %) des parents qui utilisent un service en anglais par dépit, la distance par rapport à l’établissement francophone est un facteur déterminant.
Une donnée intéressante, estime la présidente et chercheuse principale de la firme de consultation Sociopol, Mariève Forest, car elle remet «la quotidienneté» et l’aspect géographique au cœur de la réflexion, alors que «des fois, on ne la prend pas en compte».
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Le français peine à s’imposer seul
Au sein du personnel, l’usage du français dans les services de garde à l’extérieur du Québec reste largement minoritaire et souvent indissociable de l’anglais.
Le français – seul ou combiné à d’autres langues – est utilisé avec les parents ou les enfants par 19 % des fournisseurs en centre, comparativement à 6 % en milieu familial agréé et 8 % en milieu familial non agréé.
L’usage exclusif du français demeure, quant à lui, un phénomène marginal à l’échelle du pays, ne concernant que 2 % des centres de garde.
Seul le Nouveau-Brunswick, province officiellement bilingue, fait figure d’exception. Près d’un fournisseur de services de garde sur quatre (23 %) utilise le français comme seule et unique langue de communication.
En 2021, à peine 6 % des travailleurs et travailleuses des services de garde hors Québec utilisaient le français au moins régulièrement au travail.
Maillon essentiel du continuum en français
Les services de garde constituent le premier maillon d’un continuum éducatif essentiel à la survie des communautés francophones en situation minoritaire : 93 % des enfants ayant fréquenté une garderie francophone poursuivent leur éducation dans une école primaire de langue française.
Ce taux tombe à seulement 30 % pour les enfants admissibles qui ont fréquenté un service de garde en anglais.
Marie-Andrée Asselin alerte contre le risque d’assimilation.
«Ce qui nous inquiète surtout, c’est le manque flagrant de garderies un peu partout au pays», dit la directrice générale de la Commission nationale des parents francophones (CNPF), Marie-Andrée Asselin, en entrevue avec Francopresse.
«On voit l’importance de la garderie francophone pour la continuité de l’éducation en français de nos enfants, pour la continuité juste le fait de transmettre notre langue, notre culture.» Elle alerte contre le risque d’assimilation.
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Ententes entre Ottawa et les provinces
La Loi sur l’apprentissage et la garde des jeunes enfants, qui a reçu la sanction royale en avril 2024, précise que les investissements fédéraux transférés aux provinces doivent être guidés par les engagements énoncés dans la Loi sur les langues officielles.
«En ce moment, dans ces ententes-là, le gouvernement fédéral n’exige pas qu’il y ait des nombres précis ou des proportions précises de services de garde prévus pour les ayants droit», précise Mariève Forest.
«C’est une mesure qui pourrait aisément être ajoutée dans les ententes, qu’elle soit obligatoire, parce que là, en ce moment, les ententes stipulent qu’on va offrir des services de garde en français, mais on ne se dit pas exactement quel effort va être déployé pour offrir ce service-là.»
«Dans les ententes ça dit que les provinces et les territoires doivent tenir compte des besoins des francophones, mais c’est dans les plans d’action de chacune des provinces et territoires où souvent les cibles ne sont pas précisées, où il n’y a pas de programme spécifique ou du financement qui est dédié directement pour les francophones», complète Marie-Andrée Asselin.
Selon Mariève Forest, tant qu’il n’y a pas d’obligation ou de quantification, l’écart restera difficile à combler. Avec «des faibles pourcentages des enfants admissibles qui ont accès à un service de garde, on ne peut pas s’étonner après qu’il y ait autant de transferts linguistiques vers l’anglais».
