«La flamme politique qu’il y a à l’intérieur de moi, ça fait juste partie de mon ADN.»
Geneviève Pelletier est une créatrice et metteuse en scène métisse. Elle a assumé la direction artistique et générale du Théâtre Cercle Molière, de Winnipeg au Manitoba, de 2012 à 2025.
L’artiste métisse Geneviève Pelletier, ancienne directrice artistique du Théâtre Cercle Molière à Winnipeg, au Manitoba, a participé à la conférence «Quand francophonie et autochtonie font bon ménage», coorganisée par le Centre de recherche sur les francophonies canadiennes (CRCCF).
L’occasion était bonne pour elle de revenir sur son héritage et l’identité métisse. «Les Métis, c’est un peuple politique, qui s’est affirmé haut et fort depuis les années 1700, quand les premières rencontres se sont faites entre – on va dire – la femme autochtone et l’homme européen, et a créé cette nation.»
«Il y a toujours eu une volonté d’affirmer des droits […], de vouloir trouver un lieu de rencontre entre nous, les gens qui sont issus des plusieurs nations. Parce qu’on pourrait dire que quelqu’un qui est Métis peut être Anishinaabe, Cris, Dakotas, francophone, peut avoir de l’anglophonie; c’est un peu les mélanges qui se sont continués à travers les siècles.»
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Qui sont les Métis?
La Constitution canadienne de 1982 reconnait trois peuples autochtones : les Premières Nations, les Inuit et les Métis.
L’identité métisse va bien au-delà d’une simple ascendance mixte autochtone et européenne. Les Métis forment un peuple distinct, doté de leur propre langue, le michif, de leur propre culture et de revendications territoriales qui leur sont propres.
Bien que la nation métisse soit historiquement ancrée dans la vallée de la rivière Rouge et les Prairies, elle est présente partout au Canada.
Leurs origines remontent au 18e siècle, dans la région des Grands Lacs, où des commerçants de fourrures français ont fondé des familles avec des femmes autochtones.
Des communautés en mutation
Cette revendication politique, Geneviève Pelletier l’a notamment trouvée dans le théâtre, en proposant des pièces originales et multiculturelles.
La communauté francophone au Manitoba est en changement de façon assez exponentielle […] et je pense que c’est comme ça à travers beaucoup d’autres communautés francophones au pays
L’ancienne directrice artistique cite le Festival Noir et Fier, présenté par le Théâtre Cercle Molière, qui a permis à la compagnie de renouveler sa programmation, et son public.
«C’est à l’intérieur de ce type de travail là, où les gens de la communauté peuvent venir se voir, voir ce qu’ils sont devenus, mais aussi contribuer de façon active à ce qu’on va devenir. Pour moi, c’était devenu impératif, que les communautés qui venaient de partout au monde pour s’installer à Winnipeg, dans cette francophonie, trouvent une place et que nous soyons aussi à la rencontre.»
Dans les écoles francophones aujourd’hui, on est à 60-70 % de jeunes qui sont issus de l’immigration. Ce sont les publics de demain. Ce sont les acteurs de demain.
Selon elle, il faut aller au-delà de la dichotomie être ou ne pas être francophone : «Tout le monde qui parle français est franco-manitobain. Donc comment est-ce qu’on arrive à trouver ces liens, tisser ces liens, faire en sorte qu’on devienne autant influencé des empreintes des gens qui viennent d’ailleurs que de faire en sorte que ces gens-là puissent être sur la scène?»
C’est pourquoi elle s’est efforcée de proposer des spectacles où plusieurs cultures se mêlent et dialoguent, autour du français.
«Les valeurs autochtones, les valeurs métisses que je promulgue ou que je tente d’incarner au quotidien font partie de pourquoi l’international est devenu intéressant et important.»
Elle prend l’exemple du projet L’Armoire, réalisé en collaboration entre le Théâtre Cercle Molière, la Compagnie du Jour, en France, et L’Aparté, au Maroc.
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Transformer la honte en force
L’artiste utilise la honte comme un moteur, sans vouloir la cacher, «ce qui a été le cas pendant une centaine d’années» chez les Métis.
«Louis Riel a une prophétie qui stipule : “Mon peuple va s’endormir pendant 100 ans et ce seront les artistes qui vont le réveiller.” […] Ce qui veut dire que quand on parle de 100 ans, on parle de lutte, on parle de honte, on parle de lutte intérieure. Est-ce que j’ai le droit d’être qui je suis?»
«La honte de mon grand-père, elle m’accompagne parce que je trouve de la force là-dedans et c’est aussi quelque chose qui met en flamme ce côté politique et artistique qui m’anime à tous les jours.»
Langues autochtones, anglaise et française
Quant à la façon de naviguer à travers différentes identités, où se mêlent autochtonie et héritage colonial, Geneviève Pelletier appelle au dialogue et à la déhiérarchisation.
«C’est une question qui est glissante un peu parce que les deux langues, le français et l’anglais, ce sont deux langues coloniales. Ce sont deux langues qui se sont immiscées sur des territoires où les gens ne parlaient aucunement ces langues. Il y avait des milliers de langues qui se propageaient sur ces territoires.»
Et l’artiste d’ajouter : «Je n’ai pas une relation antipathique avec l’anglophonie. Pour moi, elle fait partie de qui je suis aussi.»
Elle qualifie son rapport aux langues de «fluide».
On ne peut pas dire qu’il y a l’anglais et le français et les langues autochtones. Comment est-ce qu’on arrive à dans tout contexte, soulever ou déhiérarchiser, décoloniser, pour faire en sorte que ces langues-là puissent se rencontrer de façon circulaire.
Elle admet la tension, historique, entre l’anglais et le français, mais elle trouve cela «fatigant» : «Est-ce qu’on peut juste discuter entre nous et se dire les vraies choses dans le sens où, oui, on est bilingue, mais on a aussi enseveli des gens et leur langue pendant des centenaires de temps. Essayons de retrouver un peu l’empathie que l’on a tous l’un et l’autre autour de cette conversation.»
«Le dialogue, il peut être difficile parce qu’il y a des perspectives où toi et moi, on voit les choses différemment parce qu’on a vécu des choses différemment. On a acquis des choses différentes. Notre bagage est autre. Donc, quelque part, c’est de ne pas avoir peur d’être dans ce malaise, l’inconfort, le bonheur de l’inconfort.»
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Combats à venir
Les intervenants et le public ont abordé la question des revendications à venir pour les Autochtones au Canada.
«Les peuples sont en train de se préparer pour des combats, prévient Geneviève Pelletier. On est dans un moment où le gouvernement va vouloir venir sur les territoires qu’ils ont cédés aux Autochtones. Ils vont dire : pour le bienêtre de l’économie mondiale et canadienne, on doit aller chercher les minerais rares. Ça ne va pas passer.»
Geneviève Pelletier fait référence aux grands projets d’importance nationale du gouvernement de Mark Carney, qui visent, entre autres, l’exploitation des minéraux critiques.
