Un certificat de compétence linguistique a été imposé par Service correction du Canada (SCC) et de fait, Bridges of Canada, l’entreprise sous-traitante qui emploie les aumôniers du Québec et du Nouveau-Brunswick. Le test n’est toutefois pas exigé dans les autres provinces et territoires du Canada.
Ce test doit évaluer les compétences orales des aumôniers dans leur deuxième langue parlée, soit l’anglais pour les francophones ou le français pour les anglophones.
C’est ce qu’indique l’entreprise, dans un courrier envoyé à ses employés le 2 février, dont Francopresse a obtenu copie.
Les personnes qui ne remettent pas de certificat de compétence «pourraient ne pas être en mesure de conserver leur poste et ne seront pas admissibles aux rappels», peut-on lire, dans la communication.
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Un contrat national aux effets «inéquitables»
Dans un courriel à Francopresse, le Service correctionnel du Canada (SCC) affirme que la «commande nationale» qui lui permet de maintenir ses services d’aumônerie a été placée en 2022 – avant la modernisation de la Loi sur les langues officielles.
À ce moment-là, «il a été décidé que les ressources de l’entrepreneur devaient être en mesure de fournir des services bilingues (en anglais et en français) aux délinquants du Québec et du Nouveau‑Brunswick», indique l’agence fédérale.
Cette dernière ne nie pas que l’exigence explicite du bilinguisme est située au Québec et au Nouveau-Brunswick, mais pas dans les autres provinces. Rien n’est mentionné sur la menace de révocation des aumôniers concernés.
Dans son courriel, l’agence fédérale affirme travailler «avec diligence» pour offrir des services en français dans toutes les régions du Canada, mais ne dit pas explicitement comment, ni si elle prévoit de faire passer le test aux aumôniers qui officient dans les onze autres provinces et territoires.
Une nouvelle commande devrait être enclenchée en 2026 – 2027, ont simplement indiqué les communications du SCC.
«Pour les francophones en dehors du Québec, on n’exige pas que les aumôniers fournissent des services dans leur langue, alors qu’on le fait pour les anglophones au Québec et au Nouveau-Brunswick.»
Le député conservateur de Portneuf–Jacques-Cartier, au Québec, attend une réponse des ministres de la Sécurité publique, des Langues officielles et du Secrétariat du Conseil du Trésor du Canada.
Saisi du dossier, Joël Godin, le député porte-parole des Langues officielles au Parti conservateur du Canada (PCC), déplore que «cela montre le laxisme du gouvernement en place de réajuster des commandes qui ont été placées avant la nouvelle Loi sur les Langues officielles. Il faut annuler et corriger les commandes du passé, les réviser en conformité avec la nouvelle loi et que le gouvernement décide de les appliquer maintenant.»
Le député de Portneuf–Jacques-Cartier a aussi fustigé une situation «inéquitable envers les détenus francophones qui se trouvent en dehors des deux provinces citées».
Joël Godin a également écrit aux ministres de la Sécurité publique et des Langues officielles ainsi qu’au président du Conseil du Trésor.
Dans la missive que Francopresse a obtenue, le député québécois demande une explication «de la situation» et de la disparité entre les «régions touchées» par l’exigence du test linguistique.
Sollicité également par Francopresse, aucun des trois ministères n’a répondu à nos demandes de commentaires.
Test inutile
Pour la majorité des aumôniers du Québec et de certaines régions du Nouveau-Brunswick, la première langue est le français. Les francophones sont donc majoritairement visés par le mémo.
D’après l’aumônier anonyme, «les trois quarts des employés de Bridges of Canada sont unilingues anglophones».
Pour cette personne, le test n’est pas nécessaire, car «il y a toujours au moins un des aumôniers de différentes religions qui est bilingue».
Il estime que le test a été exigé pour l’année 2026-2027 après le dépôt d’une plainte par un détenu anglophone qui n’aurait pas eu de service dans sa langue.
«Il faut que tu saches que c’est l’anglais qui est la langue au Canada»
L’employé a exprimé son incompréhension, mais n’a pas eu de réponse satisfaisante.
Et affirme de fait avoir ressenti une «inégalité» avec les autres régions du Canada à majorité anglophone, où le test n’a pas été exigé. D’autres collègues ont exprimé les mêmes frustrations.
Cette personne se sent peu appréciée : «Même pour ceux qui sont là, soudainement, ils sont obligés de passer ce test. Et pour moi, c’est comme une insulte pour la francophonie. On est encore considérés comme moins que rien. Et ça, c’est désagréable pour des personnes d’un certain âge qui n’ont pas grandi dans un milieu aussi anglophone qu’actuellement.»
L’aumônier voit aussi un manque de considération pour les aumôniers employés depuis longtemps.
«S’ils nous avaient dit que le test devait être passé partout au Canada, par les futurs aumôniers, on [aurait mieux] accepté. Et ç’aurait été une reconnaissance pour les aumôniers déjà recrutés que s’ils sont là depuis tant d’années, c’est qu’ils font bien leur travail.»
Dans une conversation avec un collègue de l’Ouest, l’aumônier anonyme s’est fait dire : «Il faut que tu saches que c’est l’anglais qui est la langue au Canada.»
« »Je m’excuse? » s’est-il outré en entrevue. Si l’Ouest perçoit ça comme ça, ça veut dire que beaucoup de Canadiens perçoivent que c’est l’anglais, la langue du Canada.»
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