le Vendredi 12 août 2022
le Samedi 2 juillet 2022 7:00 Chroniques et éditoriaux

Le cauchemar américain

Manifestation pour le droit à l’avortement au Capitole. — Photo : Gayatri Malhotra – Unsplash
Manifestation pour le droit à l’avortement au Capitole.
Photo : Gayatri Malhotra – Unsplash
FRANCOPRESSE – Ce n’était pas vraiment une surprise, mais cela reste tout de même un choc : la Cour suprême des États-Unis a annulé, le vendredi 24 juin, l’arrêt Roe c. Wade qui protégeait depuis 1973 le droit à l’avortement.

Pas une surprise, en effet, puisqu’il s’agit du résultat d’une stratégie savamment orchestrée par la droite religieuse et conservatrice, qui s’attaque de manière organisée et concertée aux droits sexuels et reproductifs des personnes depuis de nombreuses années.

Un choc, tout de même, qui nous laisse, nous, les militant·es, les organismes de défense, les féministes de tous bords, à la fois abasourdi·es et révolté·es. En larmes et en colère, mais plus déterminé·es que jamais à nous unir et à faire front commun devant le recul de nos droits. À renforcer nos communautés, nos fondations et nos solidarités pour construire des remparts inébranlables contre la bêtise, l’ignorance et la haine.

Pour nous protéger de ces hommes qui veulent nous contrôler et des systèmes qui veulent nous avilir.

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Le pays des droits bafoués

«Protégez Roe», plaidait cette manifestante.

Photo : Gayatri Malhotra – Unsplash

Reprenons depuis le début. Aux États-Unis, soi-disant pays des libertés, chaque État est désormais libre de légiférer comme il l’entend en matière d’avortement.

À l’heure où j’écris ces lignes, treize États l’ont déjà interdit sur leur territoire. Selon les instituts de recherche, environ la moitié des États devraient emboiter le pas dans les prochaines semaines.

Cela signifie que des millions de femmes et de personnes issues des minorités de genre sont désormais ou seront très bientôt privé·es de leur droit élémentaire à disposer de leur propre corps. Cela signifie aussi la condamnation à mort de dizaines de milliers de personnes, pour qui donner la vie ne peut se faire sans mettre la leur en péril.

Lorsqu’on sait que la mortalité maternelle est en hausse aux États-Unis et que les femmes noires ont trois fois plus de risques de mourir d’une grossesse que les femmes blanches, l’annulation de l’arrêt Roe c. Wade apparait pour ce qu’elle est vraiment : une autre façon pour l’État de criminaliser et de nuire aux plus vulnérables, particulièrement les populations racisées.

Cela vous choque? Attendez de voir la suite. Ceci n’est que le début.

Celles et ceux qui pensaient que tout allait rentrer dans l’ordre maintenant que Trump n’est plus au pouvoir peuvent d’ores et déjà déchanter. Cette décision de la Cour suprême n’est que la pointe de l’iceberg.

Depuis l’an dernier, une dizaine d’États républicains ont adopté des législations qui portent atteinte aux droits des jeunes personnes trans, tandis que d’autres ont adopté des lois visant à contrôler la manière dont on parle du racisme et de la sexualité en classe.

Pendant ce temps au Canada

Loin de moi l’idée de nous comparer à nos pauvres voisin·es du Sud. Le droit à l’avortement est ici bien protégé. Il n’empêche : nous ne pouvons pas ne pas être inquiet·es.

En vertu de la Loi canadienne sur la santé, les services d’avortement sont disponibles dans toutes les provinces et tous les territoires. Néanmoins, pour les personnes vivant en dehors des grands centres urbains comme Toronto, Montréal et Vancouver, accéder à cette procédure reste compliqué. Dans de nombreuses provinces, il est quasiment impossible d’obtenir un avortement en région rurale, et les obstacles économiques liés aux déplacements sont difficilement surmontables pour bien des personnes.

— Julie Gillet, chroniqueuse Francopresse

L’exemple de la Clinique 554, au Nouveau-Brunswick, reste le symbole par excellence de la force des mouvements antichoix dans notre pays. Cette clinique, qui offrait des avortements dans un espace sécuritaire, mais également des soins de santé généraux à la communauté LGBTQ2+, a été contrainte de réduire drastiquement ses activités faute de financement public adéquat. Et ce, malgré les grandes promesses électorales du gouvernement fédéral.

Rappelons que le Nouveau-Brunswick est la seule province du Canada où les avortements en dehors des hôpitaux ne sont pas pris en charge par l’assurance maladie, à la suite d’une législation restrictive adoptée en 1989.

À lire aussi : L’accès à l’avortement toujours inégal au Canada, 33 ans après sa légalisation

Une manifestation pour l’accès à l’avortement a rassemblé une cinquantaine de personnes devant le Parlement à Ottawa le lundi 27 juin.

Photo : Inès Lombardo - Francopresse

Que faire maintenant?

Nous n’avons pas besoin d’une nouvelle loi pour protéger le droit à l’avortement au Canada. Nous avons besoin de normaliser l’avortement pour ce qu’il est : un soin de santé essentiel, qui doit être accessible, financé et reconnu.

Nous n’avons pas non plus besoin de réinventer la roue : il existe déjà de nombreux organismes de défense des droits sexuels et reproductifs, des prestataires de services et des activistes qui font un travail remarquable sur le terrain, comme la Coalition pour le droit à l’avortement du Canada (CDAC) ou Action Canada pour la santé et les droits sexuels (Action Canada).

Soutenons-les. Rejoignons-les. Faisons-nous entendre pour que jamais, ô grand jamais, nos droits ne puissent être remis en question.

Julie Gillet est directrice du Regroupement féministe du Nouveau-Brunswick. Ses chroniques dans Francopresse reflètent son opinion personnelle et non celle de son employeur.