le Mardi 17 mai 2022
le Mercredi 4 mai 2022 7:15 Chroniques et éditoriaux

Le Canada doit tirer des leçons du succès des partis populistes en Europe

  Photo : Nijwam Swargiary — Unsplash
Photo : Nijwam Swargiary — Unsplash
Les partis populistes commencent à s’inscrire durablement dans le paysage politique européen. Il y a urgence à tenter d’en tirer certaines leçons pour éviter que le populisme ne s’installe de la même façon au Canada.

Au début du mois d’avril, le premier ministre hongrois Viktor Orbán remportait une autre victoire électorale, de même que son acolyte le président serbe Aleksandar Vučić, confortant ainsi la place du populisme sur la scène politique européenne.

Trois semaines plus tard, Marine Le Pen échouait à se faire élire à la présidence de la République française et le premier ministre slovène Janez Jansa subissait une cuisante défaite.

Par principe, l’électorat populiste est volatil et la vaste majorité des partis populistes nous ont habitués à ce yoyo électoral. Il n’en demeure pas moins qu’ils s’inscrivent durablement dans le paysage politique, tout comme ils commencent à le faire au Canada.

Détresse sociale et sentiment de crise

Des motocyclistes ont envahi la capitale fédérale pendant quelques jours pour faire valoir leur opposition aux mesures sanitaires.

Photo : Mélanie Tremblay – Francopresse

Les causes du vote populiste sont nombreuses et complexes. Il y a des raisons circonstancielles, comme la pandémie et la grogne contre les mesures sanitaires, mais il y a également des raisons plus profondes.

Il y a la crise de l’État qui ne parvient pas à assumer ses missions premières — éduquer, soigner et protéger — à cause du démantèlement de l’État-providence. Il y a aussi la crise sociale, avec un fossé entre les pauvres et les riches qui s’accroit en permanence et des fractures sociales qui s’accentuent.

Il y a la crise écologique, qui provoque de l’anxiété et de la peur face à l’avenir et à laquelle les gouvernants ne répondent pas. La crise des médias traditionnels, qui sont délaissés par de nombreuses personnes au profit de médias sociaux colportant théories farfelues et complotistes. Également, une crise d’identité face au bouleversement du monde et au grand retournement de l’Histoire depuis l’entrée dans un monde postcolonial.

Enfin, une crise de la démocratie avec des classes politiques somme toute médiocres, la disparition des élus de la société civile au profit de professionnels de la politique qui n’agissent pas, mais font de la communication et qui ont tous acheté le discours néolibéral.

Bref, un désenchantement généralisé crée un terreau fertile pour des populismes et des fascismes qui parfois se confondent.

— Aurélie Lacassagne, chroniqueuse Francopresse

Le populisme est défini par Le Robert comme un «discours politique s’adressant aux classes populaires, fondé sur la critique du système et de ses représentants».

Photo : Oleg Laptev – Unsplash

De quoi le populisme est-il le nom?

La notion de populisme est loin de faire consensus parmi la communauté scientifique.

Il faut prendre soin de distinguer le populisme de l’extrême droite. Par définition, l’extrême droite dispose toujours de cet élément populiste — le peuple étant transformé en masse, en une forme abstraite —, mais d’autres éléments la caractérisent dont le racisme, la xénophobie, la misogynie, et le rejet de la démocratie et du parlementarisme.

En revanche, le populisme et l’extrême droite partagent trois éléments : le rejet du système et des élites, la prétention de parler au nom du «peuple», et l’irrationalité du discours qui n’a pas à être vrai, à se fonder sur des preuves. C’est la raison pour laquelle on retrouve des partis et mouvements populistes classés à gauche ou à droite. Pour le populisme, peu importe les idées, l’important est de surfer sur les peurs du moment.

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Tour d’horizon au fédéral

Maxime Bernier, fondateur du Parti populaire du Canada, lors des manifestations du convoi de camionneurs ayant débuté à la fin janvier.

Photo : Page Facebook Maxime Bernier

Au Canada, le Parti populaire créé en 2018 par Maxime Bernier répond à ces critères caractérisant le populisme. L’ancien élu beauceron n’a d’ailleurs rien contre le fait qu’on le qualifie de populiste.

Son fondateur a lancé le Parti populaire en avançant que le Canada était «[pris] en otage», que tous les partis traditionnels seraient les mêmes. Maxime Bernier prétend parler au nom des «gens ordinaires» (comme pour l’idée de «peuple», on serait bien en peine de savoir qui sont ces «gens ordinaires»).

Il ne croit pas que les activités humaines soient la principale cause du réchauffement climatique, tout comme il rejette les mesures sanitaires, deux positions emblématiques de ce parti qui font fi des nombreuses preuves scientifiques.

Certains diront que le Parti populaire n’est somme toute qu’anecdotique, mais attention : s’il avait récolté moins de 2 % des voix en 2019, il a émergé à un peu plus de 5 % en 2021 – quelque 600 000 voix de plus en deux ans. On aurait donc tort de sous-estimer la possibilité que ce parti s’inscrive durablement dans le paysage politique canadien.

Le candidat à la chefferie du Parti conservateur Pierre Poilievre.

Photo : Page Facebook Pierre Poilievre

Malgré les doutes et les peurs alimentés par la possible victoire de Pierre Poilievre à la direction du Parti conservateur à l’interne, les figures de proue du parti ont compris que si un autre chef issu du camp modéré était élu, de nombreux partisans et électeurs ancrés à droite du Parti conservateur quitteraient le bateau.

Mais du coup, nous ne sommes pas plus avancés parce que Pierre Poilievre se pose effectivement en populiste, comme en témoignent ces idées farfelues sur la cryptomonnaie ou ses solutions inapplicables pour régler la crise du logement.

Les provinces aussi visées

La situation n’est guère plus reluisante dans les provinces.

Le Québec est coincé entre une Coalition Avenir Québec paternaliste élue sur la promesse de s’occuper des «vraies affaires», comme si les autres partis s’occupaient des fausses, et un Parti conservateur du Québec sous la houlette d’Éric Duhaime qui perce dans les sondages.

En Ontario, Doug Ford dégaine les mesures populistes plus vite que Lucky Luke, entre sa bière à une piastre en 2018 et l’annulation des frais de vignette d’immatriculation plus récemment. Des mesures extrêmement couteuses et inégalitaires, mais qui surfent sur un individualisme forcené. On se croirait à Rome : panem et circenses, du pain et des jeux.

Au Nouveau-Brunswick, le premier ministre Blaine Higgs démarche les députés de l’Alliance des gens du Nouveau-Brunswick, parti populiste et antifrancophone notoire qui a été dissout à la fin mars.

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En Saskatchewan, les populistes du Parti de la Saskatchewan règnent en maitre sur les destinées de la province berceau du socialisme canadien.

Tous ces discours populistes qui foisonnent favorisent ce qu’on peut appeler une déconsolidation de la démocratie.

Étant donné qu’au Canada ces populismes foisonnent à droite (il y en a et il y en a toujours eu à gauche, mais ils sont groupusculaires), cela déplace automatiquement le curseur toujours plus à droite.

Ainsi, la surenchère rhétorique se fait toujours plus à droite, comme en témoignent les déboires de Jason Kenney en Alberta. C’est là que le danger se situe : que la surenchère populiste à droite débouche sur le développement de partis d’extrême droite.

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Aurélie Lacassagne est politologue de formation et professeure invitée à l’École supérieure d’affaires publiques et internationales (ÉSAPI) de l’Université d’Ottawa.