le Dimanche 22 mai 2022
le Mercredi 30 mars 2022 17:00 Libre opinion

Famine inévitable : ce que le Canada peut faire

«En vérité, le monde manquera de nombreux produits de base dans les mois à venir», écrit Sylvain Charlebois. — Photo : Sigmund – Unsplash
«En vérité, le monde manquera de nombreux produits de base dans les mois à venir», écrit Sylvain Charlebois.
Photo : Sigmund – Unsplash
LETTRE OUVERTE – Le président américain, Joe Biden, a été le premier dirigeant du G7 à admettre publiquement que de nombreuses régions du monde connaitront bientôt des pénuries alimentaires et, oui, la famine.

En vérité, le monde manquera de nombreux produits de base dans les mois à venir. Nous voyons déjà certaines régions où les stocks sont dangereusement bas, comme au Moyen-Orient et en Afrique du Nord-Est. La planète découvrira bientôt que la pandémie ressemblait plus à une répétition générale que ce qui est sur le point de se produire.

Ceci est bien sûr le résultat de l’invasion russe en Ukraine. En effet, la Russie et l’Ukraine exportent à eux deux plus d’un quart de l’offre mondiale de blé et un cinquième de l’offre mondiale de maïs. Avec un accès limité ou inexistant au carburant, les agriculteurs de ces régions ne peuvent même pas penser à planter quoi que ce soit dans leur sol pour le moment.

Sylvain Charlebois est professeur titulaire et directeur principal au Laboratoire de recherche en sciences analytiques agroalimentaires de l’Université Dalhousie.

Photo : Courtoisie

Dire que l’Ukraine est le grenier de l’Europe est un euphémisme. La moitié des importations de blé de l’Afrique proviennent de l’Ukraine et de la Russie, qui est également un important exportateur d’engrais.

Or, à cause des sanctions économiques mises en place, la Russie ne peut vendre à aucun pays, sauf peut-être à la Chine.

Programme alimentaire mondial des Nations unies

Pour aggraver les choses, le Programme alimentaire mondial des Nations unies (PAM) a perdu l’un de ses plus importants fournisseurs : l’Ukraine. Le PAM est le plus ambitieux programme d’aide alimentaire au monde. Il contribue à nourrir 115 millions de personnes dans 84 pays, et il a reçu le prix Nobel de la paix en 2020.

L’année dernière, l’Ukraine était la plus grande source de nourriture du programme, fournissant 9 % de l’approvisionnement alimentaire total géré par le PAM, qui accuse déjà un déficit en raison des complications provoquées par la pandémie. Il se pourrait ainsi que des pays dans le besoin ne puissent pas compter sur ce programme cette année.

Le monde est sur le point d’être confronté à un problème de grande importance : des pénuries alimentaires qui pourraient toucher près de 8 milliards de personnes sur la planète. C’est tout simplement inédit.

— Sylvain Charlebois, professeur titulaire et directeur principal au Laboratoire de recherche en sciences analytiques agroalimentaires de l’Université Dalhousie.

Le rôle du Canada

Par conséquent, tous les regards sont désormais tournés vers l’Amérique du Nord pour compenser les manques engendrés par le conflit et les sanctions qui en découlent. Beaucoup s’attendent à ce que les agriculteurs plantent davantage cette année ou du moins l’espèrent.

Mais il peut être problématique de se fier à certaines quantités plantées par les agriculteurs américains et canadiens. Les couts des intrants comme les engrais et le carburant augmentent encore plus que le prix des céréales, comme le blé.

Si le conflit prenait fin au cours du mois prochain, bien que ce serait une bonne nouvelle en soi, les agriculteurs pourraient finir par être perdants si les prix venaient à chuter et ils sont parfaitement conscients de cette possibilité angoissante.

Ce qu’on ignore le plus au Canada, c’est qu’une entreprise canadienne contribue au problème. Canpotex, une entreprise de Saskatchewan, a pour mandat de vendre des engrais essentiels au reste du monde pour les marchés d’exportation. Or, l’entreprise appartient à la fois à Nutrien et à Mosaic, deux géants de l’industrie. Autrement dit, Canpotex aide ces deux entreprises à s’entendre et à gonfler les prix sur les marchés mondiaux.

— Sylvain Charlebois, professeur titulaire et directeur principal au Laboratoire de recherche en sciences analytiques agroalimentaires de l’Université Dalhousie.

Ce modèle archaïque est périlleux pour la sécurité alimentaire mondiale et la situation difficile de cette année met ce fait en lumière. Le Canada et la Saskatchewan soutiennent depuis de nombreuses décennies un système économique axé sur l’offre, ce qui fait grimper les prix. Par conséquent, la production est ajustée en fonction des prix du marché.

C’est pourquoi Nutrien a récemment choisi d’augmenter sa production de potasse de 20 %. Or, si les prix devaient baisser, les mines fermeraient. Tout simplement, mais incroyablement irresponsable.

À ses tout débuts, la société Canpotex avait été créée pour contrer un autre cartel en Biélorussie, qui n’existe maintenant plus. Il faudrait donc éventuellement revoir la situation et régler le problème.

Au secours de l’agriculture

Mais, si l’on se concentre sur le présent, certaines choses peuvent tout de même être faites pour aider les agriculteurs canadiens avec leur récolte de cette année.

Effectivement, pour pouvoir produire plus, ce dont l’agriculture a vraiment besoin, c’est d’une réduction complète des taxes et d’un ajustement de nos objectifs de réduction des émissions de carbone. Les deux paliers gouvernementaux, fédéral et provincial, peuvent faire quelque chose à ce sujet.

Il est déraisonnable, voire franchement irresponsable, de continuer à honorer nos objectifs environnementaux alors que plusieurs populations pourraient potentiellement mourir de faim dans les mois à venir. Les agriculteurs auront besoin de toute l’aide possible.

La question de la nourriture consacrée à la filière énergétique est un autre défi persistant auquel nous sommes confrontés. Environ 65 % du maïs cultivé en Amérique du Nord est destiné à la production de biocarburants. Pour la présente année en particulier, l’alimentation devrait être considérée comme une priorité pour les entreprises et les gouvernements.

Il est très peu probable que le Canada connaisse de graves pénuries alimentaires. Néanmoins, le Canada, tout comme de nombreux autres pays, sera confronté à un dilemme réel et difficile au cours des prochains mois, soit d’essayer d’équilibrer la sécurité alimentaire du pays tout en aidant d’autres régions du monde. Il est certain que le PAM ainsi que d’autres organisations viendront frapper à la porte du Canada pour demander plus d’aide.

L’abordabilité des aliments a été et continuera d’être un enjeu important. De nombreuses familles éprouvent des difficultés budgétaires, car les salaires ne suivent pas la hausse des prix des denrées alimentaires. Mais, devant la situation mondiale actuelle, nous devons honnêtement nous sentir chanceux et être reconnaissants du fait que nos tablettes d’épicerie offrent de la nourriture. C’est à quel point ça va mal aller.