le Vendredi 12 août 2022
le Mercredi 6 juillet 2022 7:00 Chroniques et éditoriaux

Chroniques de la ceinture bilingue : confessions d’un amoureux du français consommateur de télé anglo

Clôture du Festival franco-ontarien, mercredi 23 juin 1982. — Photo : Michel Lafleur. Université d’Ottawa, CRCCF, Fonds Le Droit (C71), Ph92-7-D76-422-33. Montage Chantal Lalonde – Francopresse
Clôture du Festival franco-ontarien, mercredi 23 juin 1982.
Photo : Michel Lafleur. Université d’Ottawa, CRCCF, Fonds Le Droit (C71), Ph92-7-D76-422-33. Montage Chantal Lalonde – Francopresse
FRANCOPRESSE – Je peux compter sur les doigts d’une main le nombre de séries québécoises que j’ai écoutées depuis dix ans. Ce n’est pas par mépris ; simplement, la production télévisuelle québécoise n’a pas su venir me chercher. Il semblerait que je ne sois pas une exception, à en croire les résultats d’un petit sondage sans prétention scientifique que j’ai récemment mené auprès de francophones sur les médias sociaux.

Sur les 272 répondant·e·s, qui ont participé de manière anonyme, 43 % provenaient des Maritimes, 31 % de l’Ontario et 25 % du Québec.

Or, alors qu’ils étaient 60 % au Québec à écouter plus de la moitié de leur télé en français, seulement 38 % en faisaient autant en Ontario et 31 % dans les Maritimes. En fait, 57 % des Franco-Ontariens et 48 % des Acadiens confiaient accorder moins du quart de leur temps d’écoute à des émissions en français.

Il semble donc que nous soyons des francophones «hors Québec» pas seulement dans le sens géographique : mentalement, aussi, nous vivons en français, mais sommes peu habités par la culture télévisuelle québécoise.

Si le Québec est le foyer de la seule vraie culture de masse francophone du continent, celle-ci peine à rallier les membres de l’archipel de communautés francophones à l’extérieur de ses frontières.

Les boites de production franco-canadiennes peinent à rivaliser avec les grosses compagnies américaines.

Photo : Nicolas J Leclercq – Unsplash

À lire aussi : À qui appartient la francophonie canadienne?

À qui la «faute»? Comment l’expliquer? 

Les réponses au sondage pointent vers quelques facteurs explicatifs. Plusieurs répondants semblent démontrer de la bonne volonté envers les productions franco-canadiennes, mais elle n’est pas suffisante pour contrebalancer les «moyens supérieurs» des producteurs anglophones, qui créent une «mer de contenu» et qui peuvent se permettre d’être «plus nichés».

D’autres, aussi nombreux, ont dit «ne pas se reconnaitre» dans les émissions «très québéco-centrées» sur nos ondes. Personnellement, cette québécitude ne me dérange pas, et on pourrait demander à ces personnes pourquoi elles ne ressentent pas la même difficulté à se retrouver dans des émissions américaines. Peut-être pourraient-elles faire preuve de plus d’ouverture.

Avant de trop critiquer cette attitude, il faut toutefois se rendre compte qu’elle découle de l’histoire : en milieu minoritaire, on rencontrait autrefois des difficultés à accéder à la production québécoise. L’univers télévisuel des années 1970, 1980 et 1990 y était largement dominé par l’anglais.

Les VHS étaient disponibles en anglais seulement dans les clubs vidéos en milieu minoritaire.

Photo : Erik Mclean – Unsplash

Enfants, cette langue ne nous étant pas trop étrangère en raison de notre environnement, c’est avec allégresse que nous nous abreuvions à cette plus grande offre. Il n’y avait que Passe-Partout, les Schtroumpfs et Le Petit Castor qui arrivaient quelquefois à rivaliser.

L’arrivée des vidéocassettes VHS ne fit rien pour aider, celles-ci étant in English only dans les clubs vidéos de nos régions. Faut-il s’étonner, dans ces conditions, que pour nous, le divertissement télévisuel, c’était quelque chose qui se passait largement en anglais? Dans la plupart des cas, ça le demeure.

La jeune génération pas plus intéressée

Heureusement, les choses ont changé depuis les années 1980 ; les nouvelles technologies rendent désormais plus facile la diffusion de la production télévisuelle de langue française.

Désormais, on trouve tout sur Internet. Aussi, sur les plateformes de lecture en continu (streaming) — comme sur les disques Blu-Ray — on peut sélectionner la langue de son choix. Pour ces raisons, mes enfants n’ont pratiquement pas entendu d’anglais à l’écran avant l’âge de neuf ou dix ans, et ça leur a donné une aisance avec le français international à l’oral que je n’avais pas à leur âge.

Cela dit, je constate aujourd’hui, avec surprise, que mes jeunes ne consomment probablement pas plus de produits télévisuels franco-canadiens que moi à leur âge. La télé qu’ils ont écoutée en grandissant était en bonne partie traduite ; elle ne les a pas rapprochés de nos cousins québécois, de leur parler, de leurs références.

— Joel Belliveau, chroniqueur Francopresse

Maintenant ados et bilingues, mes enfants se tournent de plus en plus vers des séries étrangères, comme leurs collègues de classe, d’ailleurs. Voilà donc une nouvelle génération de Francos minoritaires qui n’est que peu branchée sur la télé québécoise.

Remarquez, il semblerait que les jeunes Québécois ne soient pas si différents : un sondage Léger révélait récemment que 58 % des Québécois de «18-34 ans» consomment «moins de deux heures de contenu québécois par semaine».

Les comportements des jeunes francophones majoritaires et minoritaires convergent donc, mais pas dans la direction que le souhaitent ceux et celles qui veulent perpétuer une culture francophone en Amérique du Nord.

Une mission pour Patrimoine canadien et le CRTC

Que faire pour que la production télévisuelle francophone rejoigne à nouveau les jeunes Québécois et conquière finalement les «hors Québec»?

La plateforme Tou.tv est un excellent début, mais comment faire découvrir ce contenu à ceux et celles qui ne sont pas habitués à la télé en français, et donc ne pensent pas à s’abonner? Est-ce normal, d’ailleurs, que ce contenu diffusé par une société d’État soit payant?

Il faut rejoindre le public «là où il se trouve déjà», plaide notre chroniqueur Joel Belliveau.

Photo : Gabriel Petry – Unsplash

Aussi, la plateforme n’est pas aussi conviviale qu’elle devrait l’être : 21 % des répondants à mon sondage qui ont essayé de l’installer sur leur télé intelligente ou console n’ont pas réussi, ce qui rend les choses «inutilement compliquées».

Il y a aussi une autre voie vers le cœur du public : on peut le rejoindre là où il se trouve déjà, en faisant en sorte que le contenu francophone soit plus présent sur les plateformes de diffusion multinationales.

Dans mon sondage, 82 % des répondants ont affirmé avoir déjà consommé du contenu en français sur Netflix (alors que seulement 32 % étaient abonnés à la version payante de Tou.tv). Pour certains, il s’agissait d’une initiation et d’une révélation.

Qu’on privilégie une voie ou l’autre, il faudra que l’État redouble d’efforts.

Le mieux pour tout le monde serait que le gouvernement fédéral se montre sérieux dans ses velléités récentes de renforcer le français partout au pays et qu’il prenne les mesures qui s’imposent pour promouvoir et rendre accessible la production télévisuelle francophone partout au pays.

Il pourrait commencer par renforcer la dimension linguistique du projet de loi C-11 sur la diffusion continue en ligne, qui vient tout juste d’être adopté par la Chambre des communes. Sénateurs francophones, on compte sur vous.

En attendant, moi, je vais finalement me mettre à Série noire.

Joel Belliveau est un historien et politologue d’origine acadienne qui verse dans l’écriture et la consultation depuis l’implosion de l’université où il travaillait jusqu’en 2021. Il est également chercheur en résidence au Centre de recherche en civilisation canadienne-française de l’Université d’Ottawa.