le Samedi 28 janvier 2023
le Vendredi 13 janvier 2023 8:14 Éducation

Les étudiants étrangers face au mur de l’emploi

À plusieurs égards, les étudiants étrangers seraient désavantagés à leur entrée sur le marché du travail, comparé aux étudiants canadiens.  — Photo : Sam Balye-Unsplash
À plusieurs égards, les étudiants étrangers seraient désavantagés à leur entrée sur le marché du travail, comparé aux étudiants canadiens.
Photo : Sam Balye-Unsplash
FRANCOPRESSE – À plusieurs égards, les étudiants étrangers seraient désavantagés à leur entrée sur le marché du travail comparativement aux étudiants canadiens. En cause, des barrières systémiques et des ordres professionnels peu ouverts à leurs profils.
Les étudiants étrangers face au mur de l’emploi
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Des «barrières systémiques» existent pour les étudiants étrangers au moment de trouver un emploi, affirme Paulin Mulatris, vice-recteur aux études et à la recherche à l’Université de l’Ontario français (UOF). Des barrières que les étudiants canadiens ne connaissent pas.

Pour le vice-recteur, même parmi les étudiants qui ont des visas postdiplômes, la plupart occupent des emplois en deçà de leurs qualifications. «Et ça touche les étudiants étrangers qui ont eu leurs diplômes au Canada et à l’étranger», observe-t-il.

L’importance de l’expérience de travail avant le diplôme

Alain Sébastien Mallette, directeur sénior en apprentissage expérientiel et développement de carrières à l’Université d’Ottawa, pointe un manque de données concernant les étudiants postdiplôme.

Photo : Courtoisie

Alain Sébastien Mallette, directeur sénior en apprentissage expérientiel et développement de carrières à l’Université d’Ottawa, assure que le manque de données concernant les étudiants postdiplômes ne permet pas de conclure à un déséquilibre entre les étudiants étrangers et les étudiants canadiens à leur entrée sur le marché du travail.

À ses yeux, il faut «maximiser» les expériences réalisées à l’intérieur du cursus pour faciliter la transition vers la vie active. «Ça favorise le développement de compétences, notamment celles recherchées dans le monde du travail, c’est complémentaire à la formation académique, et ça développe le réseau!», détaille-t-il.

Ainsi, les stages coop, l’engagement communautaire, le bénévolat parascolaire simplifient l’insertion socioéconomique des étudiants après l’obtention de leur diplôme.

En 2019, trois analystes de Statistique Canada allaient déjà dans ce sens : «des recherches antérieures ont permis de déterminer que l’expérience de travail canadienne était un facteur important pour déterminer la réussite des immigrants sur le marché du travail».

Pas d’emploi dans leur domaine d’études

En octobre 2022, le ministre de l’Immigration, Sean Fraser, a levé la limite de 20 heures de travail hebdomadaire hors campus pour que les étudiants étrangers accèdent à une expérience professionnelle au Canada.

Des «barrières systémiques» existent pour les étudiants étrangers au moment de trouver un emploi, affirme Paulin Mulatris, vice-recteur aux études et à la recherche à l’Université de l’Ontario français (UOF).

Photo : Courtoisie

Selon Paulin Mulatris la solution n’est pas là : «Ça acclimate ces étudiants en leur faisant connaitre les valeurs canadiennes au travail. Mais souvent, [ces emplois] ne sont pas en relation avec leurs études». Résultat, les étudiants étrangers ne peuvent pas mettre en pratique leurs connaissances théoriques acquises à l’université et cultiver leur réseau professionnel.

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Originaire d’Abidjan en Côte d’Ivoire, Christian Ouaka, actuellement directeur de l’Association des francophones du Nunavut (AFN), a mis un an et demi à trouver un emploi dans son domaine. Il avait pourtant commencé à chercher six mois avant sa graduation. Il a dû travailler dans une garderie à temps partiel jusqu’à l’obtention de son diplôme, puis à temps plein par la suite.

«En général il est plus difficile de s’insérer sur le marché de l’emploi pour les étudiants internationaux», confirme Christian Ouaka. Il se considère chanceux par rapport à certains anciens camarades qui, quatre ans après leur graduation, occupent encore des emplois qui ne sont pas liés à leurs formations initiales.

Christian Ouaka a obtenu son diplôme en 2019. Il a mis plus d’un an à trouver un emploi dans son domaine, mais certains de ses camarades occupent toujours des postes sans lien avec leurs études, quatre ans plus tard.

Photo : Courtoisie

Christian Ouaka identifie là une «perte de temps folle» : «C’est problématique, car même si nos connaissances dans notre domaine sont toujours là, elles ne sont plus toutes fraiches!»

«C’est la réalité de la société canadienne, renchérit Paulin Mulatris. Comment on peut être plus inclusif dans le domaine de l’emploi pour ces étudiants? C’est notre responsabilité à tous de faire tomber ces barrières».

Christian Ouaka et Paulin Mulatris mentionnent par ailleurs le profilage racial comme un autre obstacle conséquent.

Des ordres professionnels fermés aux étrangers

Paulin Mulatris pointe aussi du doigt la responsabilité des ordres professionnels, «barricadés derrière des principes et des lois et devant lesquelles le gouvernement est impuissant». Il cite le domaine du droit, de l’architecture, de la médecine ou de la comptabilité.

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Selon le responsable universitaire, les ordres ferment en grande partie l’accès aux étudiants étrangers, car ces derniers «n’ont pas toujours les réseaux qui leur permettent de rentrer dans ces milieux».

Les étudiants étrangers ont également beaucoup de mal à faire reconnaitre leurs diplômes obtenus en dehors du Canada. C’est un véritable défi, qui les contraint à accepter des postes pour lesquels ils sont souvent surqualifiés.

Dans les secteurs de l’éducation ou de la santé, où des pénuries de personnel sévissent, Paulin Mulatris déplore que «les étudiants étrangers ne soient pas utilisés comme ils devraient l’être».

«Ils n’ont pas le statut de résident donc ils ne peuvent pas accéder aux emplois réservés aux résidents permanents ou aux citoyens canadiens», explique encore le vice-recteur de l’UOF.

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Dans un courriel à Francopresse, le Collège des médecins du Québec (CMQ) se défend, assurant qu’il ne tient pas compte de la citoyenneté du médecin, à condition qu’il ait fait ses études au Canada.

Leslie Labranche, conseillère principale des communications du CMQ, ajoute que l’organisme «ne compile pas» de données sur l’admission du nombre d’étudiants internationaux qui ont obtenu leur diplôme au Canada comparé aux étudiants canadiens.

Elle souligne toutefois que «12 à 17,5 % des permis délivrés par le CMQ dans les trois dernières années étaient pour des médecins diplômés internationalement, quelle que soit leur citoyenneté». En réalité, le pourcentage moyen se situe plutôt à 13 % au cours des cinq dernières années.

Un autre désavantage pour les étudiants étrangers diplômés au Canada : la paie

Selon une étude parue en 2021, dans l’année qui suit l’obtention de leurs diplômes, les étudiants internationaux ont une rémunération de 33 points de pourcentage inférieure à celle de leurs homologues canadiens.

«Au cours des cinq années, la différence dans les proportions entre les deux groupes demeurait semblable. La plus grande partie de la différence témoigne du fait que de nombreux étudiants étrangers quittent le Canada après leurs études», nuance l’étude.

Toutefois, une autre étude parue en 2021 conclut que «les différences au chapitre de l’expérience de travail avant l’obtention du diplôme, qui tient compte du nombre d’années qu’ils ont travaillé et de la rémunération qu’ils ont gagnée au cours des dix années précédant l’obtention du diplôme, permettaient d’expliquer la plus grande partie des désavantages liés à la rémunération chez les diplômés étrangers».

Des études précédentes de Statistique Canada proposent encore plusieurs raisons pour expliquer cet écart de salaire : «[…] les compétences linguistiques, les différences culturelles, la concentration dans certains domaines d’études, le rendement scolaire (mesuré en fonction des notes obtenues dans les cours), la réticence des employeurs à recruter et à former des candidats ayant le statut de résident temporaire et la discrimination dont font preuve les employeurs [Chen et Skuterud 2019 ; Hawthorne et To 2014 ; Oreopoulos 2011]».