le Vendredi 9 Décembre 2022
le Vendredi 25 novembre 2022 6:30 | mis à jour le 26 novembre 2022 10:53 Francophonie

Aux États-Unis, la francophonie n’a pas dit son dernier mot

Plus de 1,2 million de personnes déclarent parler le français aux États-Unis. — Ken Lund - Flickr
Plus de 1,2 million de personnes déclarent parler le français aux États-Unis.
Ken Lund - Flickr
FRANCOPRESSE – Plus de deux-millions de francophones vivraient aux États-Unis, soit plus du double du nombre de francophones en milieu linguistique minoritaire au Canada. Issus de familles établies depuis des décennies ou encore nouvellement arrivées d’un pays où se parle le français, ces Franco-Américains souhaiteraient avoir les moyens de faire communauté.
Aux États-Unis, la francophonie n’a pas dit son dernier mot
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Selon le recensement américain de 2019, plus de 1,2 million de personnes de 5 ans et plus parlent le français, le créole ou le cajun, chez elles, mais le véritable nombre de locuteurs pourrait être largement supérieur.

Fabrice Jaumont est coauteur de l’ouvrage French All Around Us. Ce chercheur et éducateur français est installé aux États-Unis depuis 1997.

Jonas Cuénin

Évaluer le nombre de francophones au pays de l’Oncle Sam n’est pas chose simple. Les locuteurs du français dénombrés par le Bureau du recensement américain comprend «une partie des individus ayant déclaré le créole haïtien ou une langue d’Afrique de l’Ouest, précise Fabrice Jaumont, l’un des codirecteurs de l’ouvrage collectif French All Around Us. On estime que plus de 250 000 enfants en âge d’être scolarisés vivent dans des foyers où le français est utilisé quotidiennement.»

C’est sans parler des personnes qui choisissent de donner une autre langue lors des recensements, explique le chercheur. «Par exemple, les Africains francophones qui déclarent le wolof ou le bambara comme langue du foyer n’apparaissent pas dans les calculs», fait remarquer Fabrice Jaumont.

En prenant en compte toutes ces observations, le français serait à lui seul la langue de plus de deux millions de personnes.

L’ouvrage collectif French All Around Us, sorti au début de l’année et dirigé par l’éducatrice américaine spécialisée en langues étrangères, Kathleen Stein-Smith et le chercheur Fabrice Jaumont, réunit des articles de 22 auteurs et autrices qui racontent leur histoire et leur combat pour préserver le français aux États-Unis.

Ce livre, dont une version française devrait paraitre en mars 2023, dresse un portrait mosaïque de la francophonie américaine.

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Une francophonie aux origines de plus en plus diverses

Les locuteurs du français aux États-Unis comprennent, entre autres, les Franco-Américains du Maine et de la Louisiane ainsi qu’un nouveau groupe issu d’une immigration plus récente et grandissante, les Africains.

«La population de gens qui viennent d’Afrique subsaharienne aux États-Unis a augmenté de 50 % entre 2010 et 2018. Il y avait à peu près deux-millions de migrants d’Afrique subsaharienne [aux États-Unis] en 2018», ajoute Agnès Ndiaye Tounkara, qui signe l’un des articles dans l’ouvrage French All Around Us. Parmi ces personnes, plusieurs sont francophones.

Pour Fabrice Jaumont, les flux migratoires contribuent au maintien du français. «Les vagues d’immigration viennent remplacer [d’anciennes] vagues d’immigration. Les Haïtiens en Floride, les Congolais dans le Maine… Il y a toujours un remplacement qui s’opère.»

Cependant, il est difficile de parler de véritable communauté francophone, du moins selon le sens qu’on lui donne au Canada. «Il n’y a pas une identité francophone. Il y a des réalités plurielles», considère Fabrice Jaumont.

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Entre nostalgie linguistique et pragmatisme économique

«Il y a beaucoup d’Acadiens qui arrivent en Louisiane et pensent qu’ils vont y découvrir ce qu’ils vivent chez eux, remarque Joseph Dunn, entrepreneur en tourisme culturel en Louisiane. Malgré l’histoire partagée, il y a plus de 250 ans qui séparent les Acadiens des Cadiens.» Et tout un monde en matière de francophonie.

Joseph Dunn est Franco-Louisianais et entrepreneur en tourisme culturel. Il est issu d’une famille arrivée en Louisiane au XVIIIe siècle.

Leslie Hirstius Dunn

«Au Canada, il y a le sens d’une langue officielle, de communautés francophones, poursuit le Franco-Louisianais. Rien de cela n’existe en Louisiane. On parle d’individus qui parlent français, mais pas forcément de communautés avec un socle commun.»

Joseph Dunn évoque aussi la nostalgie de certains Louisianais pour un français qui n’intéresse malheureusement plus les jeunes. «Des gens vont dire qu’il faut préserver le français, car cela fait partie de l’héritage, mais les jeunes s’en fichent de la question de l’héritage. Ils sont intéressés par l’acquisition d’outils qui vont leur servir à quelque chose sur le marché du travail. Comment pouvons-nous arrimer héritage et utilité du français, tout en conservant les aspects uniques du français louisianais dans un monde moderne, loin des champs? »

Et qu’en est-il de la notion de francophonie économique? «Ce n’est pas du tout développé, répond l’entrepreneur. Moi, par exemple, je travaille dans une ancienne plantation [de canne] à sucre. On propose une visite en langue française, mais je ne trouve pas de guide. J’essaie depuis des mois de recruter des gens pour travailler en langue française. Je ne trouve personne.»

Le Franco-Louisianais souligne par ailleurs que la plupart des personnes qui travaillent en français le font bénévolement, en parallèle à leur activité professionnelle principale : «Il n’y a pas de structures professionnelles pour former les gens, tandis que hors Québec il existe de vraies structures dont l’objectif est précisément de travailler sur le développement économique en français.»

C’est qu’aux États-Unis, la langue de Molière ne dépasse guère les bancs de l’école. «Il n’y a pas de cursus qui forme les étudiants à travailler en langue française. Même dans les universités, les programmes de français restent très axés sur la littérature. On ne peut pas étudier le marketing, les médias, les relations publiques en français», détaille Joseph Dunn. Le français reste le plus souvent cantonné à quelques secteurs, comme la culture ou le tourisme.

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La francophonie louisianaise face au poids de son histoire

En Louisiane, l’identité linguistique reste confrontée à l’identité raciale, dans un état au lourd passé historique. «La ségrégation institutionnelle n’existe pas, mais il y a toujours une ségrégation sociale où les Blancs, les Amérindiens et les descendants d’Afrique qui parlent français ne travaillent pas ensemble sur un projet francophonisant ou créolisant, parce que le poids de la ségrégation raciale demeure très présent ici», observe Joseph Dunn.

«Même dans les années 1960, où il y avait un million de locuteurs, ces gens-là n’étaient pas du tout dans la réflexion de “OK, il faut qu’on travaille ensemble” […] En Louisiane, on a cette francophonie mosaïque de la franco créolophone qui est totalement éclatée. C’est comme un vitrail dans une cathédrale dont on voit la beauté, mais qu’on n’arrive pas à recoller ensemble», déplore-t-il.

L’éducation avant toute chose

Pour Fabrice Jaumont, l’éducation joue un rôle décisif dans la survie du français aux États-Unis.

Agnès Ndiaye Tounkara l’a bien compris. Cette Franco-Sénégalaise installée à New York coordonne le programme scolaire French Heritage Language Program dans plusieurs écoles publiques et centres communautaires de New York, du Maine et de Floride.

On s’adresse à des élèves arrivés récemment, donc très tard dans le système éducatif américain. Ils arrivent en majorité d’un système francophone. Intellectuellement, leur force est en français. Notre programme les aide à transférer en anglais ce qu’ils savent faire.

— Agnès Ndiaye Tounkara, coordonnatrice du programme scolaire French Heritage Language Program à New-York

Elle ajoute que «cela peut devenir un moyen de valoriser un parcours académique, et donc un chemin vers une intégration économique et sociale aux États-Unis.»

Encore faut-il arriver à convaincre les apprenants eux-mêmes, mais aussi leurs parents.

«On est dans un milieu anglophone. Ce n’est pas évident. Les élèves le voient presque comme un frein à leur intégration dans la communauté américaine. C’est là qu’on essaie de montrer l’intérêt du bilinguisme, témoigne Agnès Ndiaye Tounkara. C’est facile à New York et dans le Maine où, avec l’arrivée massive de francophones, il y a des offres d’emploi où parler français est un atout.»

Sortir de la périphérie

Ce programme entend également mettre à l’avant-scène une francophonie moderne, loin des stéréotypes et du néocolonialisme, affirme Agnès Ndiaye Tounkara.

«Notre approche, centrée sur l’héritage, est complètement différente de l’enseignement des langues en tant que langues étrangères […] On essaie d’insérer des choses qui viennent de leur culture.» C’est une manière à ses yeux de s’approprier la langue et de mettre fin à une hiérarchie entre les francophones.

Néanmoins, ce genre d’initiatives se trouve souvent cantonné à l’échelle communautaire.

Notre travail est marginal. On sert presque de catalyseur. On commence dans la périphérie, dans l’espoir que les États voient l’intérêt et l’intègrent dans les programmes scolaires.

— Agnès Ndiaye Tounkara, coordonnatrice du programme scolaire French Heritage Language Program à New-York

Pourtant, le bilinguisme semble avoir le vent en poupe, du moins chez une certaine frange de la société américaine. «Il y a une prise de conscience chez pas mal de familles de l’importance du bilinguisme, notamment sur le plan cognitif, surtout chez les classes moyennes supérieures», note Fabrice Jaumont.

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Un nouveau visage de la francophonie

S’il y a loin d’un raz-de-marée francophone, Agnès Ndiaye Tounkara veut croire que quelque chose est en train de se passer aux États-Unis, que ce pays assiste à un nouvel engouement pour la francophonie.

«On a une prise de conscience. Les Américains n’ont pas juste envie de voir des Français. Ils veulent aussi voir des francophones, des gens qui viennent d’ailleurs que la France […] Il y a un vrai courant de fond.» Un moyen de montrer un autre visage du français, notamment aux Américains qui reprochent à la France de rester enfermée dans une certaine image de la francophonie, commente l’éducatrice.

«Ça change beaucoup en ce moment aux États-Unis. J’entends de plus en plus souvent qu’on a de plus en plus de francophones. On a besoin de mettre quelque chose en place.» Et l’autrice de conclure dans son chapitre de l’ouvrage French All Around Us : «It is time for another French Revolution [Le temps d’une nouvelle Révolution française est arrivé].»