le Mardi 6 Décembre 2022
le Dimanche 20 novembre 2022 6:30 Société

«Les unions, qu’ossa donne?»

  Photo : Thom Gonzalez-Pexels
Photo : Thom Gonzalez-Pexels
FRANCOPRESSE – C’est ce que disait l’humoriste Yvon Deschamps dans l’un de ses monologues. En fait, il fut un temps où la semaine de travail durait six jours et la journée de travail jusqu’à 12 heures. Bien loin de la semaine de travail de quatre jours, à la mode ces temps-ci. Pour obtenir des conditions de travail plus saines et réglementées, les ouvriers ont dû s’unir et prendre la rue. Le mouvement de grève était né.
«Les unions, qu’ossa donne?»
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Oublions la semaine des quatre jeudis!

Si on regarde un peu dans le rétroviseur, on apprend que l’une des principales batailles du mouvement ouvrier naissant au Canada du XIXe siècle a été livrée pour obtenir la journée de travail de 10 ou 9 heures, au lieu de 12 heures. Et c’est sans compter qu’à l’époque, on travaillait six jours par semaine. Alors, pour ce qui est du «bon vieux temps», on repassera!

En 1834, un syndicat éphémère à Montréal revendique la journée de travail d’un maximum de 10 heures. Aux États-Unis, des mouvements ouvriers revendiquaient déjà ce changement à New York, Philadelphie et Boston dans les années 1820.

La première grève d’importance au Canada se déclare en 1843. Ce sera aussi la plus sanglante de l’histoire du pays à ce jour. Des milliers d’ouvrier irlandais embauchés pour l’élargissement du canal de Lachine, près de Montréal, débrayent. Leur principale demande est le retour de leur salaire, qui avait été réduit.

Grève des ouvriers du canal de Lachine à Montréal, en 1878.

Photo : Wikimedia Commons, domaine public, Henri Julien, 1878

Ce sont des conflits entre les ouvriers irlandais eux-mêmes, campés en deux clans, qui susciteront des gestes violents pendant les trois mois que durera la grève. Aussi, les grévistes saccagent des demeures des petits patrons, les intimident et les menacent.

Grève de Toronto, 1872.

Photo : Bibliothèque et Archives Canada

Le 12 juin, l’armée intervient et fonce dans un attroupement de grévistes. Les comptes rendus font état de 5 ou de 8 morts. D’autres avancent jusqu’à 18 pertes de vie.

Mais la grève la plus célèbre du XIXe siècle au Canada sera celle des travailleurs de l’imprimerie de Toronto, en 1872. Les typographes de la ville sont les porte-étendards d’un plus vaste mouvement qui réclame que la journée de travail soit limitée à 9 heures. Quand les imprimeurs refusent, la grève est déclenchée le 25 mars.

Le 15 avril, une manifestation de solidarité a lieu. Deux-mille travailleurs défilent dans les rues du centre de la Ville reine. Lorsqu’ils arrivent à Queen’s Park, devant l’Assemblée législative de l’Ontario, ils sont 10 000.

Or, selon les lois canadiennes de l’époque, l’action syndicale est criminelle; une trentaine de travailleurs sont arrêtés et emprisonnés. Après près de deux mois de grève, les typographes obtiennent la semaine de 54 heures, soit six jours de 9 heures.

Grande grève de Winnipeg, 1919.

Photo : Wikimedia Commons

Le premier ministre John A. Macdonald, motivé par l’idée de nuire à son opposant politique George Brown, éditeur du Globe et réformiste, fait adopter la Loi sur les relations ouvrières qui reconnait implicitement le droit de grève.

Ce sera une première grande bataille remportée par le mouvement ouvrier. Le piquetage demeure cependant un acte criminel jusqu’en 1934.

Les grandes grèves du début du XXe siècle

En 1912, en Colombie-Britannique, une série de grèves déclenchée par quelque 7000 ou 8000 ouvriers immigrants suspend les travaux du chemin de fer du Canadien Nord le long du fleuve Fraser.

La plus importante grève de l’histoire du Canada survient à Winnipeg, en 1919. Divers groupes d’employés y participent : travailleurs d’usine, de magasin, du secteur du transport et de la Ville – policiers, facteurs, pompiers. En tout, 30 000 personnes font la grève. Une bonne partie de la ville de Winnipeg est paralysée.

Le gouvernement fédéral y voit une tentative de révolution communiste et dépêche la Police à cheval du Nord-Ouest, future Gendarmerie royale du Canada. Plusieurs grévistes sont arrêtés; deux perdent la vie.

La grève de Winnipeg, 1919.
Source : Bibliothèque et Archives Canada

La grève de l’amiante de 1949

Plusieurs autres conflits de travail vont marquer l’histoire du Canada, mais celui de l’amiante, au Québec, sera l’un des plus longs et des plus violents.

Photo : Bibliothèque et Archives nationale du Québec, BAnQ. Domaine public

En 1949, environ 5000 travailleurs des mines d’amiante d’Asbestos et de Thedford Mines revendiquent de meilleurs salaires et des conditions de travail plus sécuritaires, alors que de plus en plus d’ouvriers sont victimes de maladies pulmonaires et de cancers en raison de l’inhalation de fibres d’amiante. Bref, ils luttent pour que leur travail ne les tue pas…

Le conflit dure cinq mois. Le premier ministre québécois de l’époque, Maurice Duplessis, est du côté des employeurs; l’Église catholique appuie les ouvriers.

Les grévistes perpétuent des actes de violence : explosion d’une voie ferrée, agression physique contre le représentant d’un employeur, attaque contre des policiers, etc. La police provinciale s’en mêle et arrête environ 180 grévistes.

Quand les gouvernements mettent fin à des grèves légales

Si le droit à la syndicalisation et à la grève a été le fruit de luttes de longue haleine, les débrayages, même légaux, ne sont pas toujours acceptés ou tolérés.

Plusieurs gouvernements provinciaux et même le gouvernement fédéral adoptent des projets de loi pour mettre fin à des grèves ou les empêcher – même si elles sont légales – particulièrement au sein de la fonction publique. Bien que les gouvernements évoquent souvent la protection des services essentiels, il n’en reste pas moins qu’on s’attaque ici à un droit constitutionnel.

En effet, dans l’affaire Saskatchewan Federation of Labour c. Saskatchewan, la Cour suprême du Canada a statué en 2015 que le droit de grève était constitutionnellement protégé.

Photo : Bruce Reeve – Flickr – CC-BY-SA

Mais cette décision n’a pas empêché plusieurs gouvernements de continuer de légiférer pour faire cesser ou éviter la grève de certains groupes de travailleurs du secteur public, même dans les cas où des employés sont désignés essentiels afin d’assurer un minimum de service.

C’est pour cette raison que le gouvernement ontarien de Doug Ford a voulu ce mois-ci invoquer la clause dérogatoire de la Constitution pour empêcher le personnel non enseignant des écoles de la province de contester son projet de loi spécial de retour au travail.

Une grande question se pose : si les gouvernements peuvent si facilement mettre fin à des grèves légales, à quoi sert le droit de grève? Ou comme disait l’humoriste Yvon Deschamps : «Heille boss, les unions, qu’ossa donne?»

Monologue : «Les unions qu’ossa donne»
Source : YouTube – Yvon Deschamps Chaîne officielle