le Lundi 5 Décembre 2022
le Mercredi 31 août 2022 7:00 Chroniques et éditoriaux

Des questions éthiques au cœur de l’élan de solidarité canado-ukrainien

  Photo : Max Kukurudziak – Unsplash
Photo : Max Kukurudziak – Unsplash
FRANCOPRESSE – Il faut louer les efforts extraordinaires dont font preuve Immigration, Réfugiés et Citoyenneté Canada (IRCC) et toutes les agences d’établissement à travers le pays pour accueillir les personnes déplacées ukrainiennes. Cependant, dans le contexte actuel d’une trop longue série de ratés de la part du ministère, cette redoutable efficacité soulève plusieurs questions, notamment éthiques, quant à cette opération.
Des questions éthiques au cœur de l’élan de solidarité canado-ukrainien
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Ces efforts s’inscrivent dans la tradition canadienne d’accueil des réfugiés et de réponse à des crises de grande ampleur depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, qui a culminé par la plus importante opération de réinstallation de réfugiés de notre histoire, celle des réfugiés d’Indochine entre 1975 et 1999.

Les questions qu’ils soulèvent sont toutefois incontournables et il est important d’en discuter si l’on veut pouvoir à terme assurer la concorde dans notre pays.

Le programme d’aide aux personnes déplacées ukrainiennes

Assez rapidement après le début de la guerre d’agression menée par le Kremlin contre l’Ukraine, IRCC s’est inspiré du programme de protection temporaire mis en place par l’Union européenne dans les jours qui ont suivi l’invasion pour faciliter l’arrivée des familles ukrainiennes au pays. Ainsi, un système d’Autorisation de voyage d’urgence Canada-Ukraine (AVUCU) a été créé.

Il est important de souligner que les familles ukrainiennes qui sont accueillies depuis plusieurs semaines au Canada ne le sont pas à titre de réfugiées. Ces personnes ont un statut de résident temporaire.

L’AVUCU est en réalité un visa de visiteur gratuit. Ce visa leur permet, une fois arrivées au pays, d’obtenir un permis de travail ouvert ou un visa d’études, et de déposer, ultérieurement, une demande de résidence permanente selon les programmes existants. Ce visa délivré aux personnes déplacées est valide pour trois ans et peut être prolongé.

Les chiffres concernant ce programme exceptionnel sont frappants : entre le 17 mars et le 17 aout 2022, IRCC a approuvé quelque 204 793 demandes d’AVUCU et en a reçu 495 929. Entre le 1er janvier et le 14 aout 2022, 74 589 citoyens ukrainiens et résidents permanents canadiens d’origine ukrainienne sont arrivés au Canada.

Le ministère a annoncé en juin dernier un soutien financier ponctuel de 3 000 $ par adulte et 1 500 $ par enfant pour les familles ukrainiennes afin de les aider dans leur établissement au Canada.

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Les familles ukrainiennes accueillies depuis plusieurs semaines au Canada ne le sont pas à titre de réfugiées, mais de résidentes temporaires.

Photo : Lasse Fuss – Wikimedia Commons CC BY-SA 3.0

Deux poids, deux mesures

Devant ces chiffres qui donnent le tournis, on ne sait par où commencer. Allons-y donc avec ce soutien financier.

Faut-il rappeler que les réfugiés parrainés par le gouvernement (c’est-à-dire le plus souvent sélectionnés par des agents d’IRCC dans les camps de réfugiés à l’étranger et transportés par avion au Canada pour leur réinstallation) doivent, eux, rembourser le cout de ce transport au gouvernement canadien?

Les demandeurs ukrainiens, eux, n’ont pas à payer de frais pour les données biométriques, le visa de visiteur ou encore les permis, contrairement à tous les autres demandeurs des programmes existants à IRCC.

Les organismes œuvrant dans le secteur de l’établissement ont aussi reçu l’autorisation (mais pas forcément beaucoup de financement) de livrer des services aux familles ukrainiennes ; en revanche, les travailleurs étrangers temporaires et les étudiants étrangers ne sont pas admissibles à ces services d’établissement.

Les étudiants francophones africains qui se font quasi systématiquement refuser leur permis apprécieront que les jeunes Ukrainiens puissent en obtenir un mécaniquement. Les travailleurs étrangers temporaires apprécieront que les Ukrainiens aient une voie tracée vers la résidence permanente qui leur est refusée.

Qu’en est-il des milliers de personnes qui attendent depuis des mois, parfois même des années, leur résidence permanente ou leur visa? Comment leur expliquer qu’IRCC puisse avoir une machine bien huilée pour les familles ukrainiennes, mais pas pour les autres?

Après la prise de Kaboul par les talibans il y a un an, le gouvernement du Canada annonçait en grande pompe un programme d’immigration pour les Afghans ayant aidé le Canada, couplé d’un programme humanitaire d’accueil de réfugiés afghans ; ces deux programmes pris ensemble visaient la réinstallation de 40 000 personnes.

En date du 18 aout 2022, IRCC avait approuvé 10 765 demandes et en avait reçu 15 265. Depuis aout 2021, 17 590 ressortissants afghans étaient arrivés au Canada.

Pourquoi ces chiffres sont-ils aussi drastiquement différents de ceux exposés ci-haut dans le cas des familles ukrainiennes?

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Une vue du centre-ville de Kaboul en 2008.

Photo: Qais Musafer – Flickr Canada en Afghanistan CC BY-NC-ND 2.0

Les questions éthiques que cela soulève

Je vais oser parler de l’éléphant dans la pièce ; en fait non, des deux éléphants dans la pièce.

En avril dernier, Statistique Canada a produit une note très instructive sur le profil sociodémographique des Canadiens d’origine ukrainienne. On y apprend entre autres que selon le recensement de 2016, 4 % de la population canadienne a déclaré «ukrainien» comme étant l’une de ses origines ethniques, soit 1,36 million de personnes.

On note également une concentration importante de personnes d’origine ukrainienne dans certaines villes comme Calgary, Edmonton et Winnipeg, mais aussi Oshawa et London. À ces chiffres il faut rajouter les exilés forcés actuels.

En date du 14 aout, près de 75 000 Ukrainiens étaient arrivés à Canada en vertu de l’AVUCU. On comprendra sans peine que les Canadiens d’origine ukrainienne, de même que les Ukrainiens qui arrivent actuellement et qui feront du Canada leur nouveau foyer, se sentiront redevables de l’accueil et des efforts réalisés par le gouvernement libéral en place.

On ne peut donc sous-estimer le poids politique potentiel de ces populations, notamment dans les Prairies où les libéraux tentent de garder ou de récupérer des sièges, et dans la grande région de Toronto où les comtés sont chaudement disputés entre les libéraux et les conservateurs.

Il apparait donc légitime de se demander s’il s’agit, en tout ou en partie, d’un calcul politique.

Ma deuxième interrogation vient du fait que l’on observe le même empressement et le même engouement à accueillir des familles ukrainiennes dans les pays européens qu’au Canada.

Alors que tous ces systèmes d’immigration sont d’une complexité sans nom et bien souvent arbitraires, comme on peut l’observer avec le traitement différentiel des demandeurs africains francophones, les systèmes mis en place pour l’accueil des familles ukrainiennes déplacées de force fonctionnent à merveille.

Une fois encore, il faut s’en féliciter. Mais on ne peut s’empêcher de penser qu’il y a derrière ce différentiel une illustration de la racialisation de nos systèmes d’immigration. Et cela constitue un problème éthique de grande ampleur.

Je laisse aux lectrices et lecteurs le soin de réfléchir à ces questions. Selon moi, le risque à long terme est que cela crée une fracture au sein de la société canadienne.

Comment ce traitement différentiel pourrait-il ne pas être producteur d’un ressentiment fort chez les nouveaux arrivants qui auront dû faire face à un véritable parcours du combattant pour immigrer ou trouver asile au Canada, envers les Ukrainiens accueillis à bras ouverts par toute la société canadienne?

Aurélie Lacassagne est politicologue de formation et doyenne des Facultés de sciences humaines et de philosophie de l’Université Saint-Paul à Ottawa. Elle est membre du Comité de gouvernance du Partenariat Voies vers la prospérité.