le Vendredi 12 août 2022
le Mardi 2 août 2022 13:00 Politique

Langues officielles : les organismes ténois déplorent la rigidité des appuis financiers

Le secrétaire parlementaire aux langues officielles, Marc Serré, en compagnie de la directrice générale de la FFT, Audrey Fournier, et du député libéral fédéral des Territoires du Nord-Ouest, Michael McLeod. — Photo : Cristiano Pereira – L’Aquilon
Le secrétaire parlementaire aux langues officielles, Marc Serré, en compagnie de la directrice générale de la FFT, Audrey Fournier, et du député libéral fédéral des Territoires du Nord-Ouest, Michael McLeod.
Photo : Cristiano Pereira – L’Aquilon
IJL – RÉSEAU.PRESSE – L’AQUILON (Territoires du Nord-Ouest) – Plus d’argent, mais surtout, moins de contraintes. C’est ce que réclament les organismes de la francophonie ténoise à la ministre des Langues officielles du Canada, Ginette Petitpas Taylor, qui se penche actuellement sur le prochain Plan d’action pour les langues officielles du Canada.

Les principales organisations franco-ténoises étaient rassemblées à Yellowknife le 19 juillet pour mettre en lumière les obstacles à l’avancement de la francophonie en milieu minoritaire du Nord canadien.

Le secrétaire parlementaire aux langues officielles, Marc Serré, était présent pour recueillir les propos, voués à orienter les actions d’Ottawa pour les cinq prochaines années.

Le directeur général de l’Association des francophones du Nunavut, Christian Ouaka, et le secrétaire parlementaire aux langues officielles, Marc Serré.

Photo : Page Facebook Marc Serré

L’assemblée avait lieu lors d’une tournée de consultation pancanadienne, qui s’arrêtait, du 18 au 21 juillet, dans les trois territoires.

«Nous observons un recul du français à travers le pays. On le reconnait comme gouvernement», a indiqué Marc Serré, soulignant notamment «d’énormes défis à relever en immigration».

«Notre cible de 4,4 % de francophone hors Québec n’a jamais été atteinte en 20 ans», a-t-il avoué.

Médias ténois en a discuté avec les représentants de la Fédération franco-ténoise (FFT), de l’Association franco-culturelle de Yellowknife (AFCY), du Réseau TNO Santé, de la Commission scolaire francophone des Territoires du Nord-Ouest (CSFTNO) et du Collège nordique francophone.

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Financement par projet : une «aberration»

L’ensemble des organismes qui étaient présents réclame à Ottawa un financement spécialement adapté aux réalités du territoire.

Ils ont rappelé entre autres les difficultés à embaucher du personnel, à le loger et à le retenir, le cout élevé de la vie, le nombre limité de participants aux activités ou encore les couts élevés des déplacements, autant de réalités qui nécessiteraient plus d’argent et de souplesse de la part des bailleurs de fonds.

Audrey Fournier, directrice générale de la FFT.

Photo : Site Web FFT

Les intervenants ont décrié en particulier les contraintes associées aux fonds du gouvernement fédéral.

Faisant écho à ses homologues, la directrice générale de la FFT, Audrey Fournier, a expliqué que les montants, généralement destinés à des projets précis, serviraient mieux les organismes s’ils étaient consacrés à leur évolution à long terme.

«Le bailleur de fonds pourrait offrir la possibilité d’en faire beaucoup plus, et ce, au même prix, avance-t-elle. En ce moment, on se retrouve contraints à embaucher des consultants externes à au moins 100 $ l’heure, puisqu’on nous finance des projets précis.»

«Nous devons donc tous livrer l’information. C’est énormément de travail et, à la fin du contrat, cette information quitte l’organisme. Nous aurons, au mieux, un rapport, affirme-t-elle. Un employé cumule de l’expérience au fil des projets, et continue à bâtir nos connaissances et notre expertise.»

Le directeur général de l’AFCY, Maxime Joly, parle pour sa part d’une «grave aberration».

Une chose m’horripile. Les règles nous permettent de payer un consultant à 150 $ de l’heure, mais nous empêchent de payer un employé à 35 $ de l’heure. Un changement règlementaire en ce sens aurait un impact monumental, et ce, sans même avoir à injecter d’argent frais.

— Maxime Joly, directeur général de l’AFCY

«Cette enveloppe, celle qui nous permet de payer des salaires et des loyers, tout le monde crient pour qu’elle soit bonifiée, poursuit Maxime Joly. Seulement avec ce changement, il y aurait davantage de projets, les organismes seraient plus forts, mieux appuyés, et nous aurions, par défaut, des communautés francophones mieux desservies.»

À lire aussi : Des consultations sur le tard pour les langues officielles

La «poutine» administrative

Les contraintes bureaucratiques associées aux demandes de financement et à la reddition de compte représenteraient un frein majeur à la réalisation de projets. Selon Audrey Fournier, plusieurs organismes n’auraient tout simplement pas les ressources nécessaires pour gérer les demandes de financement.

«Nous sommes pris dans une poutine administrative alors que nous devrions nous concentrer à faire évoluer nos services», illustre-t-elle.

«Des fonds ne se rendent pas sur le terrain, puisque les exigences imposées aux organismes sont trop complexes», explique la directrice.

Elle ajoute que «souvent, après un essai, nos partenaires nous disent qu’ils ne veulent plus travailler avec nous, à cause des exigences qui nous viennent du bailleur de fonds. Ils n’ont tout simplement pas les ressources pour s’attaquer aux formulaires.»

Force lui est de conclure que «la communauté est privée de services qu’elle pourrait avoir.»

«On nous demande parfois de monter des demandes de financement sur cinq ans, et de préciser qu’en 2027, il y aura un atelier d’art, dans telle école, à 14 h, et qu’on attend huit personnes, ironise Maxime Joly. Peut-on donner aux organismes la chance de saisir les occasions qui se présentent à eux?»

Santé : solidifier les partenaires francophones

Les organismes voués à appuyer le secteur de la santé sont confrontés à ces mêmes enjeux, alors qu’une pénurie de personnel affecte actuellement les services offerts à l’ensemble des résidents du territoire.

Selon la directrice du Réseau TNO Santé, Sophie Lubet, le gouvernement aurait tout à gagner à stabiliser les structures des organismes, pour en faire de vrais partenaires vers un système solide pour les résidents de toutes les communautés linguistiques.

«Si une personne est atteinte d’un cancer, elle veut comprendre tout ce que lui dit le médecin, fait-elle remarquer. On milite énormément pour l’offre de services de soins de santé en français.»

Or, notre réalité, c’est que les employeurs n’ont même pas le personnel pour fonctionner normalement. On devient le caillou dans la chaussure, alors que, notre but, c’est d’être partenaires du système de santé. Pour ce faire, nous avons besoin d’un revenu beaucoup plus stable, et de partenaires mieux outillés.

— Sophie Lubet, directrice du Réseau TNO Santé

Éducation : appuyer la croissance

La CSFTNO plaide également pour obtenir des fonds adaptés à l’évolution de son rôle dans la communauté.

Jean de Dieu Tuyishime (à droite), président de la CSFTNO.

Photo : Archives L’Aquilon

«Dans nos écoles, nous n’avons pas assez d’espace pour les métiers ni pour les services spécialisés, souligne le président de la CSFTNO, Jean de Dieu Tuyishime. À partir de la 8e année, les enfants ont tendance à aller vers les écoles de la majorité.»

Même son de cloche au Collège nordique francophone, qui a pour objectif d’étendre son offre de programmes postsecondaires dans les prochaines années.

«Un financement sur deux ou trois ans, déjà c’est exceptionnel pour nous, en comparaison à ce qu’on avait avant, indique le directeur général, Patrick Arsenault. Mais pour atteindre le même niveau que les autres collèges postsecondaires francophones en situation minoritaire du pays, ça nous prendrait un financement nous permettant de planifier sur le long terme.»

Il déplore par ailleurs les combats que doit mener la CSFTNO pour servir les élèves francophones du territoire, et réclame une meilleure définition des règles par Ottawa.

Nous sommes souvent devant les tribunaux pour obtenir des gains. C’est une grande charge sur nos épaules. Nous ne devrions pas avoir à passer constamment devant les tribunaux pour obtenir ce dont nous avons besoin.

— Patrick Arsenault, directeur général du Collège nordique francophone

À lire aussi : Le Collège nordique francophone obtient 4,3 millions $ d’Ottawa (L’Aquilon)

Plaidoyer pour un centre communautaire

Maxime Joly a également rappelé à Marc Serré que la communauté franco-ténoise est l’une des seules au pays à ne pas avoir son propre centre communautaire.

«Nous n’avons pas d’espace à nous, et c’est un problème. Cela nous permettrait par-dessus tout de jouer un rôle positif dans la communauté», souligne celui qui était auparavant directeur général de l’Association des francophones du Nunavut (AFN).

«À Iqaluit, nous avons investi dans un centre, pour avoir la plus belle scène de spectacle. Nous avons ainsi été chercher la population inuite et les anglophones, pour qu’ils viennent nous jouer de la musique et s’amuser avec nous.»

Selon Audrey Fournier, un tel centre pourrait faciliter l’intégration des Franco-Ténois à la communauté au sens large, un souhait d’ailleurs exprimé par plus d’un organisme.

«On ne veut pas simplement être dans notre coin comme francophones, indique-t-elle. Au-delà de nos revendications, nous sommes aussi des alliés sur les plans économique et culturel, et il serait important que des fonds pour un futur centre communautaire permettent ce genre d’intégration dans la communauté en général.»