le Vendredi 12 août 2022
le Lundi 1 août 2022 13:00 Société

Jusqu’où peut aller l’activisme des Blancs?

Manifestation en appui aux résidents de Wet’suwet’en, le 8 janvier 2020 à Vancouver.  — Photo : Jen Castro_Wikimedia Commons
Manifestation en appui aux résidents de Wet’suwet’en, le 8 janvier 2020 à Vancouver.
Photo : Jen Castro_Wikimedia Commons
FRANCOPRESSE —L’appui des Blancs à l’égard d’enjeux autochtones, même si généralement bien reçu, peut parfois mener à des divisions. Les différences culturelles et historiques peuvent nuire à l’unité devant certains conflits. Dans les nombreuses luttes contre les changements climatiques et pour la justice sociale, les liens entre Blancs et Autochtones revêtent une importance croissante.

Au Canada, nombreuses sont les luttes qui rassemblent les Premières Nations et les activistes blancs et allochtones, que ce soit contre le passage de pipelines en territoire Wet’suwet’en ou contre l’exploitation de forêts anciennes en Colombie-Britannique.

Stewart Prest est professeur de science politique à l’Université Simon-Fraser.

Photo : Courtoisie

Stewart Prest, professeur de science politique à l’Université Simon-Fraser, suit de près la politique en Colombie-Britannique. Selon lui, les relations entre les Premières Nations et le gouvernement de la province sont «complexes, mais [elles sont] souvent de bonnes relations de travail, comme pour le développement des ressources dans différentes parties de la province».

L’universitaire admet cependant qu’il «y a des points chauds».

L’ancien journaliste et auteur Richard Tardif raconte dans My Side of the Kaniá:tara (River) ce qu’il a vécu comme reporter non autochtone alors qu’il travaillait pour le journal The Eastern Door de Kahnawake, au sud-ouest du Québec. De son expérience, il assure, qu’en général, «les militants qui viennent aider ne posent pas problème […] il y a un objectif commun.»

Richard Tardif a entre autres couvert la controverse entourant le transport de fer radioactif de la compagnie ontarienne Bruce Power sur la voie maritime du Saint-Laurent, en 2011. Les résidents de Kahnawake et des autres communautés riveraines avaient alors fait front commun pour mettre un terme au projet.

«Nous avons tous dit, ensembles, unis pour le bien de la Terre Mère, « tu ne passeras pas »», a-t-il écrit dans son livre.

La règle d’or : à moins qu’un allié soit nécessaire

Will Morin est un artiste et activiste anichinabé et ojibwé.

Photo : Robin Wemigwans

Pour Will Morin, artiste et activiste anichinabé et ojibwé, la formule à respecter pour les activistes blancs est simple : «Ne vous appropriez pas notre voix, à moins que, pour que notre message soit entendu, nous devions trouver quelqu’un qui est écouté. C’est là que les alliés entrent en jeu.»

«Demandez-vous ce que vous pouvez faire pour aider. Si vous intervenez et que vous prenez toute la place, vous n’agissez plus en faveur d’un groupe marginalisé, mais plutôt pour votre propre personne.»

D’après lui, le manque de connaissances sur l’histoire canadienne pose problème, car «s’il y a un rassemblement, une manifestation, une danse ou une marche, il faut en comprendre les circonstances».

Richard Tardif, journaliste et auteur, a travaillé de près avec les communautés autochtones durant sa carrière.

Photo : Jordan Standup

Il rapporte avoir souvent rencontré des policiers ou des membres de la classe politique ou du grand public qui étaient mal informés sur les enjeux qui faisaient l’objet de manifestations.

Richard Tardif abonde dans le même sens. «Les questions autochtones ne sont pas bien comprises par le grand public. [Les journalistes] ont peu de contacts quotidiens avec les Autochtones. La plupart de ce qu’ils savent sur les questions et les peuples autochtones leur vient des médias grand public […]», écrit-il dans son livre.

Divergences entre Blancs et Autochtones à Fairy Creek

Depuis aout 2020, des manifestants tentent de bloquer les activités de déforestation de l’entreprise Teal Jones près du bassin versant de Fairy Creek, en Colombie-Britannique. Il s’agit du plus grand mouvement de désobéissance civile pacifique de l’histoire du Canada.

Or, si certains Autochtones sont opposés à la déforestation, Stewart Prest note que d’autres «membres des communautés autochtones soutiennent la poursuite de l’exploitation forestière.»

Il faut dire que les conditions socioéconomiques difficiles de plusieurs Autochtones les placent en situation de conflit et que, pour certains et pour leur communauté, «il y a un désir de s’engager dans une activité économique, de trouver une certaine prospérité. Étant donné l’abondance des ressources dans ces territoires, l’exploitation forestière devient un moyen logique de gagner de l’argent», fait valoir le professeur.

Cet état de fait cause «de véritables tensions entre les membres des Premières Nations et les manifestants», ajoute-t-il.

Pour Clifford Atleo, professeur tsimshian et nuu-chah-nulth adjoint à l’École de gestion des ressources et de l’environnement de l’Université Simon-Fraser, il est clair que «si vous regardez de nombreuses communautés autochtones, elles sont assez démunies. Elles ont de très mauvais indicateurs socioéconomiques. Alors, lorsqu’il y a des débouchés économiques, il leur est plus difficile de ne pas vouloir en tirer parti».

«On pourrait dire qu’elles ont été précarisées et qu’elles doivent maintenant faire des choix vraiment difficiles, dans certains cas, des choix qui remettent peut-être en cause leurs valeurs», se désole-t-il.

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Des teintes de colonialisme

Clifford Atleo est professeur tsimshian e nuu–chah-nulth adjoint à l’École de gestion des ressources de l’environnement de l’Université Simon-Fraser.

Photo : Eugene Doudko

«Lorsque quelqu’un arrive de l’extérieur et dit “je sais mieux que vous comment faire” ou “vous ne savez pas ce que vous faites”, peu importe si cette personne est le gouvernement, une entreprise ou un manifestant, elle sera toujours vue comme un étranger qui vient s’imposer», selon Clifford Atleo.

Pour lui, «il est difficile de ne pas voir cela comme une façon de faire coloniale».

Stewart Prest avance que, dans certains cas, «pour les communautés autochtones qui tentent de générer des revenus, la présence d’activistes principalement blancs prend également une sorte de teinte néocoloniale, les populations autochtones étant une fois de plus, pour des raisons différentes, poussées vers certaines décisions concernant leur propre territoire».

Richard Tardif est d’avis que la communauté «n’avait pas vraiment besoin de s’allier à des activistes blancs de l’extérieur parce qu’elle est établie, elle sait défendre ses droits et faire ce qu’elle a besoin de faire».

«Le militantisme dans les communautés autochtones, selon l’auteur et journaliste, ne consiste pas à poser pour les caméras et à sortir dans les rues. C’est presque un dernier recours. Il y a beaucoup d’activisme qui se passe dans les coulisses à Ottawa, à Québec et ailleurs.»

Il met aussi en lumière que les activistes blancs, malgré toutes leurs bonnes intentions, sautent souvent d’une cause à l’autre : «Disons qu’un gouvernement prend une décision défavorable et qu’en tant qu’activiste, vous venez manifester. Ensuite vous partez, vous retournez dans votre monde, mais les gens qui vivent dans la communauté devront quand même subir les conséquences.»

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«La capacité de tendre la main et d’avoir un dialogue respectueux est importante, déclare Richard Tardif. Je pense qu’il s’agit de respecter l’autodétermination des Autochtones».

Selon lui, les activistes «n’iront pas là où ils savent que ce n’est pas leur cause» et l’accueil qui leur sera réservé dépendra de la situation.

Toutefois, il ajoute ne jamais avoir rencontré de groupe qui ne voulait pas d’une forme de soutien ou d’une autre!