le Vendredi 12 août 2022
le Mardi 5 juillet 2022 13:00 Société

Deux jeunes réfugiés ukrainiens accueillis à Sturgeon Falls

Cinq familles de Sturgeon Falls ont parrainé Mahmud Adilov (à gauche) et Illia Kaminskyi afin qu’ils puissent échapper à la guerre en Ukraine et trouver refuge au Canada. — Photo : La Tribune
Cinq familles de Sturgeon Falls ont parrainé Mahmud Adilov (à gauche) et Illia Kaminskyi afin qu’ils puissent échapper à la guerre en Ukraine et trouver refuge au Canada.
Photo : La Tribune
IJL – RÉSEAU.PRESSE – LA TRIBUNE (Ontario) – Il y a maintenant plus de quatre mois, Illia Kaminskyi et Mahmud Adilov ont été violemment réveillés en pleine nuit par des sirènes et des bombardements tout près de chez eux. C’était à 5 h du matin le 24 février, lorsque l’armée russe a envahi leur ville, Kharkiv, en Ukraine. Les adolescents entendaient parler d’un conflit imminent depuis quelques semaines, mais lorsque la guerre est arrivée à leur porte, ils étaient estomaqués.

«Nous avions entendu dire que la guerre était proche, mais nous espérions que ce n’était pas vrai. […] Nous vivions notre vie comme d’habitude, nous allions à l’école, rien d’extraordinaire. Puis un jour… nous avons entendu les sirènes et les bombes», raconte Illia Kaminskyi.

Mahmud Adilov se souvient avoir pensé «que c’était un exercice militaire, mais non, c’était la guerre».

Près de trois mois après ce réveil brutal, Mahmud, 17 ans, et Illia, 16 ans, ont atterri à l’aéroport Pearson de Toronto. Ils n’étaient jamais venus au Canada avant.

Le lendemain, on venait les chercher pour les conduire à Sturgeon Falls, leur nouvelle communauté d’accueil.

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Debout avec l’Ukraine contre l’invasion russe – Vancouver Anti-War Rally, 26 février 2022.

Photo : GoToVan – Flickr CC BY 2.0

«Ils sont dans les maisons et ils tirent des civils»

Il a fallu un travail de groupe colossal pour assurer leur passage rapide et sécuritaire au Canada. L’effort a été mené par leurs parents, des amis canadiens et cinq familles locales, dont trois médecins de l’Équipe santé familiale de Nipissing Ouest : le Dr Martin Desjardins, la Dre Maxime Boisvenue et la Dre Andrée Morrison.

«Il y a un groupe Facebook qui vise essentiellement à relier des foyers d’accueil avec des personnes qui en ont besoin, explique le Dr Desjardins. Mon épouse et moi voulions accueillir quelqu’un, mais la personne qui nous a contactés voulait placer deux adolescents. Nos circonstances nous empêchaient de prendre des ados, mais heureusement, mon cousin a pu les prendre.»

Le processus, complexe, s’est échelonné sur plusieurs semaines avant que les adolescents obtiennent enfin leur visa et puissent grimper dans l’avion.

Les premiers jours suivant l’invasion russe, les ados et leurs familles sont restés cachés à l’intérieur. Ils n’étaient pas pour autant à l’abri de la violence : les bombardements ont fait éclater toutes les fenêtres de la maison de Mahmud, obligeant la famille à fuir chez sa grand-mère.

Lorsqu’ils se sont résignés à quitter Kharkiv, Mahmud et son père ont voulu retourner à la maison chercher des vêtements, mais des soldats tiraient à proximité et ils ont dû abandonner la mission. «Nous nous sommes réfugiés dans une maison – pas la nôtre – pour attendre que les tirs cessent. Nous n’avons pas pu nous rendre à la maison, nous avons couru jusqu’à la maison de ma grand-mère,» raconte-t-il.

Illia confirme que les Russes commettent des crimes de guerre, frappant des civils autant que des cibles militaires depuis leur arrivée en Ukraine :

La Russie appelle ça une “opération spéciale” et dit qu’elle attaque des cibles stratégiques et non des civils, mais ce n’est pas vrai. Ils sont dans les maisons et ils tirent des civils.

— Illia Kaminskyi, réfugié ukrainien

Il a déjà perdu une tante et un cousin à cause de la guerre, mais il dit que sa mère et sa sœur sont en sécurité dans l’ouest du pays.

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7A Koshytsia Street, Kyiv, 25 février 2022.

Photo: Oleksandr Ratushniak – UNDP Ukraine – Flickr CC BY-ND 2.0

Entre soulagement et contrariété

Les pères des deux ados sont de retour à Kharkiv, combattant auprès des forces ukrainiennes. L’âge de conscription est de 18 ans et les familles voulaient faire sortir les jeunes du pays au cas où le gouvernement élargisse l’admissibilité aux moins de 18 ans dans les prochains mois.

Les garçons sont à la fois soulagés et contrariés de ne pas avoir à combattre : «Nous serions allés, bien sûr. C’est difficile, mais nous irions. Nous n’aurions pas de choix. Il n’y a rien d’autre à faire, c’est notre pays.»

Avant leur départ, ils se sont réfugiés chez de la parenté dans l’ouest du pays en attendant d’obtenir leur visa par le biais de l’Autorisation de voyage d’urgence Canada-Ukraine (AVUCU).

Pendant ce temps, leurs parents cherchaient des familles d’accueil sur Facebook : «Ma mère a des amis au Canada qui pouvaient nous aider à trouver des familles d’accueil canadiennes. Ils ont choisi ce pays parce que le Canada est un pays très sécuritaire», indique l’un des deux jeunes.

L’une de ces amies est une traductrice originaire de la Moldavie qui habite maintenant Toronto. Elle a aidé à faire le lien entre les familles de Nipissing Ouest et les adolescents.

Le Dr Desjardins explique que «c’était un processus très intéressant, mais parfois déchirant aussi, parce qu’on parle à une personne via Zoom et il y a de la traduction […] mais certaines choses n’ont pas besoin d’être traduites. On le sait lorsqu’elle parle d’être séparée de son fils, on n’a pas besoin de traduction, car l’émotion sur son visage dit tout. Je pense que ce sont ces moments que je n’oublierai jamais».

Comme condition d’obtention du visa canadien, les garçons ont dû passer des tests biométriques en Pologne. Ils ont quitté l’Ukraine en avril et sont restés en Pologne en attendant un vol.

Ils y ont vu leur mère une fois pendant une brève visite. C’est la dernière fois qu’ils ont vu un membre de leur famille en personne.

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Debout avec l’Ukraine contre l’invasion russe – Vancouver Anti-War Rally, 26 février 2022.

Photo : GoToVan – Flickr CC BY 2.0

Une communauté solidaire

La Dre Morrison admire leur courage : «Il fallait que les deux partis aient beaucoup de foi. […] Ils devaient envoyer leur enfant à l’autre bout du monde chez de parfaits inconnus! Il y a eu beaucoup de conversations via Facebook, d’abord avec le Dr Desjardins et ensuite avec la famille d’accueil, donc une relation s’est développée et ils ont compris que nous avions de bonnes intentions.»

Les garçons ont atterri le 19 mai, puis ils sont restés une nuit chez la traductrice torontoise avant d’être recueillis le lendemain par le Dr Desjardins et la famille d’accueil.

Ils sont arrivés avec quelques vêtements, rien de plus. Les cinq familles qui les parrainent contribuent financièrement pour leur offrir le nécessaire aussi longtemps qu’ils seront là.

Or, Kharkiv est en ruines et l’offensive russe persiste, donc personne ne sait quand ils pourront rentrer chez eux.

«Nous les aiderons aussi longtemps qu’il le faudra, dit la Dre Morrison. Nous avons décidé de commencer avec 150 $ par mois de chacun des cinq partis, puis nous verrons. Ça dépendra de leurs besoins.»

L’école secondaire se termine en 11e année en Ukraine et les deux garçons se préparaient aux études postsecondaires avant la guerre. Ils passeront finalement plus de temps au secondaire, puis ils considèreront la prochaine étape : Illia veut étudier en informatique et Mahmud voudrait devenir maitre de karaté.

La famille d’accueil, qui ne voulait pas être identifiée dans le journal, peut leur fournir l’essentiel grâce aux cinq contributeurs, mais la Dre Morrison voudrait que les ados puissent participer à des activités stimulantes durant leur séjour.

Jusqu’à présent, elle dit que la communauté est généreuse : oculiste, dentiste et coiffeur ont tous offert des services gratuits aux garçons.

Il y a aussi des gestes de solidarité : de nouveaux voisins, qui habitaient autrefois Sudbury où la population ukrainienne est considérable, ont apporté des pierogis et du bortch, des plats typiques de l’Ukraine. «Les Canadiens sont très attentionnés et gentils», exprime Mahmud.

Ce que les garçons veulent que les gens retiennent de leur vécu, c’est que la guerre est terrible et qu’elle brise des vies. Mais surtout, ils demandent que les gens continuent à soutenir leur pays : «Croyez en l’Ukraine», implorent-ils.