le Vendredi 12 août 2022
le Jeudi 30 juin 2022 7:30 Société

Est-il trop tôt pour fêter le Canada?

Un pow-wow sur le terrain de l’École secondaire du Sacré-Cœur de Sudbury en 2015. — Photos : Archives Le Voyageur
Un pow-wow sur le terrain de l’École secondaire du Sacré-Cœur de Sudbury en 2015.
Photos : Archives Le Voyageur
IJL – RÉSEAU.PRESSE – LE VOYAGEUR (Ontario) – Il y a à peine un an, la découverte des premières tombes sur les terres d’anciens pensionnats autochtones avait entrainé l’annulation de la majorité des festivités de la fête du Canada. Les festivités sont de retour cette année et les demandes pour leur annulation semblent absentes, mais la douleur des Premières Nations est encore bien présente.

Plusieurs Premières Nations se concentrent sur l’organisation de leur pow-wow. D’autres, comme la Première Nation Moose Cree, voisine de Moosonee dans le Nord de l’Ontario, appellent plutôt à l’observation d’une Journée du deuil le 1er juillet.

«Je sais que c’est encore dans les pensées de plusieurs de nos membres et que c’est un déclencheur pour les survivants et les survivants intergénérationnels», écrit le chef de la Première Nation Moose Cree, Mervin Cheechoo, dans un message à ses membres.

Le conseil préfère honorer la mémoire des enfants des Premières Nations disparus partout au Canada ainsi qu’au pensionnat de Moose Factory.

Le Conseil dit toujours étudier la possibilité d’effectuer des recherches sur le terrain de l’ancien pensionnat. Il est cependant conscient que le sujet est délicat et il poursuivra la réflexion avec ses membres, plus particulièrement les survivants.

En ce qui concerne la fête du Canada, ce n’est pas nécessairement tout noir ou tout blanc pour tous les membres des Premières Nations, note l’artiste Anishinaabe et professeur Will Morin :

Plusieurs Autochtones vivent comme des Canadiens ordinaires, plusieurs sont mariés dans la société canadienne ou ont été assimilés par la société canadienne. Certains préfèrent oublier le passé, d’autres cherchent la bonne entente et plusieurs veulent simplement être laissés en paix, continuer à faire ce qu’ils ont toujours fait.

— Will Morin, artiste Anishinaabe et professeur

La gestionnaire des affaires des Premières Nations, Métis et Inuit au Conseil scolaire de district des Grandes Rivières (CSCDGR), Angèle Beaudry, note que tout le monde n’est pas rendu au même point face à cette question : «D’après mes relations, ça dépend d’où la personne est rendue dans sa guérison ou dans son cheminement face à est-ce qu’on célèbre ou non.»

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Une place pour tous

Angèle Beaudry voit la population être de plus en plus consciente du fossé qu’il y a entre les Autochtones et les peuples colonisateurs.

«On voit de plus en plus des chandails orange lors de la journée du Canada. Ça fait quand même réaliser aux Canadiens et Canadiennes qu’on a du chemin à faire afin de se sentir à l’aise pour célébrer cette fête-là de façon uniforme, peu importe qui demeure au Canada», estime-t-elle.

Plutôt que de participer aux célébrations du 1er juillet, Will Morin recommande de participer à un pow-wow, car ces évènements «sont pour tout le monde».

«Un pow-wow est un rassemblement pour célébrer en tant que communauté, qui est faite de toutes sortes de cultures. Même si c’est un évènement autochtone, il a une fondation dans le fait que toutes les cultures sont les bienvenues», assure-t-il.

Il déplore que les Premières Nations ne soient pas incluses au gouvernement, en éducation, dans le système de justice et dans l’Église. «Avec les pow-wow, nous faisons ce que le Canada n’a jamais fait : honorer les traités, qui sont des ententes de partage réciproque. Tant que le gouvernement du Canada ne traitera pas les Premières Nations comme des égales, le reste du Canada continuera à nous ignorer et rien ne changera.»

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Un pow-wow sur le terrain de l’École secondaire du Sacré-Cœur de Sudbury en 2015.

Photos : Archives Le Voyageur

«La vérité est inconfortable»

Être au fait d’une situation n’est pas synonyme de vouloir qu’elle change. Will Morin voit que «ceux qui ont des privilèges souhaitent continuer à avoir des privilèges et ceux qui sont marginalisés veulent avoir la paix».

L’artiste compare la colonisation du Canada à un accident de voiture provoqué par l’ivresse au volant ; comme si celui qui conduisait en état d’ébriété voulait reprendre le cours de sa vie sans se préoccuper des gens qu’il a blessés.

De leur côté, les occupants de l’autre véhicule ont maintenant une «voiture brisée» et la personne qui a provoqué leur malheur ne veut pas en prendre la responsabilité. «C’est ça, l’histoire du Canada», résume Will Morin.

Mais cette histoire du Canada, cette vérité qui fait partie du principe de vérité et réconciliation, est encore ignorée par plusieurs Canadiens. «Si nous voulons aller de l’avant en tant que société, la partie “vérité” doit être apprise», insiste M. Morin.

Selon lui, le problème est de rejoindre les gens une fois que les médias sont passés à autre chose.

Will Morin donne en exemple la visite annoncée du pape François à la fin juillet. Les espoirs sont tournés vers cette visite et les excuses attendues. Elles font oublier aux Canadiens qu’ils ont encore leur propre chemin à faire puisque c’est le gouvernement du Canada qui a demandé l’aide de l’Église «pour créer ce système et commettre des actes de génocides envers les Autochtones», rappelle-t-il.

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Planter des petites graines de conscientisation, c’est ce que M. Morin faisait lorsqu’il était professeur au Département d’études autochtones de l’Université de Sudbury : «C’est ce que je continue à faire. Je planifie pour le bienêtre de mes petits-enfants. Les Canadiens planifient leur propre retraite.»

«Il doit y avoir du changement et ce sera inconfortable. La vérité est inconfortable», plaide Will Morin.