le Mardi 5 juillet 2022
le Dimanche 5 juin 2022 13:00 Politique

Des leadeurs de la francophonie ne garderont pas un bon souvenir de l’ère Kenney

Jason Kenney a marqué les esprits en faisant campagne dans une camionnette qu’il a baptisée «camion de l’unité», en 2017. — Photo : Twitter Jason Kenney
Jason Kenney a marqué les esprits en faisant campagne dans une camionnette qu’il a baptisée «camion de l’unité», en 2017.
Photo : Twitter Jason Kenney
IJL — RÉSEAU.PRESSE – LE FRANCO (Alberta) – Si l’électorat francophone avait été séduit lors de la campagne électorale du premier ministre démissionnaire de l’Alberta, Jason Kenney, celui-ci est très vite tombé en désamour. À l’heure du bilan, des acteurs de la francophonie albertaine expriment leur déception.

L’ère Jason Kenney à la tête de l’Alberta tire à sa fin. Le premier ministre a démissionné juste après avoir obtenu 51,4 % des voix des membres de son parti lors d’un vote de confiance.

La décision du caucus de le maintenir en poste en attendant de désigner son successeur ne semble pas changer grand-chose à la donne puisque, pour les francophones de la province, l’heure est déjà au bilan. Certains évoquent un bilan mitigé, alors que d’autres parlent d’un legs peu reluisant.

Sheila Risbud, présidente de l’Association canadienne-française de l’Alberta (ACFA), fait partie de ces leadeurs de la francophonie qui garderont un souvenir amer du mandat de Jason Kenney. Elle dénonce ces espoirs vains que le premier ministre démissionnaire a nourris après son élection en avril 2019.

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Un enchantement qui a fait place au désenchantement

Sheila Risbud, présidente de l’ACFA.

Photo : Courtoisie

«Au début, on avait des aspirations de pouvoir travailler avec lui comme il parlait français. On voyait en lui un allié. Au final, on n’avait pas percé avec lui», regrette-t-elle.

Elle rappelle que l’ACFA a toujours eu des rencontres avec les précédents premiers ministres de la province, mais jamais avec Jason Kenney. «Nous avons rencontré quelques-uns de ses ministres, mais pas lui. Sa porte nous était fermée malgré les nombreuses demandes d’audience», note Sheila Risbud.

En conséquence, l’ACFA a dû envisager, en dernier recours, l’option judiciaire dans le dossier du Campus Saint-Jean, en Alberta. La présidente affirme pourtant avoir longtemps privilégié la «solution politique». «On a trouvé que la province était très fermée aux solutions», estime-t-elle.

Ainsi, Sheila Risbud considère qu’avec Jason Kenney, la communauté francophone «n’a pas enregistré d’avancées dans l’enseignement postsecondaire». Elle mentionne même une «grande déception chez la communauté» avec, notamment, le très controversé curriculum initialement rejeté par les écoles francophones.

Cependant, la présidente de l’ACFA ne nie pas le fait qu’il y ait eu des avancées dans certains dossiers économiques. Elle cite aussi, à titre d’exemple, la santé, l’immigration francophone et l’accès à la justice en français.

Il y a eu certaines ouvertures, mais globalement on s’attendait à mieux. Je retiendrai un bilan très mitigé.

— Sheila Risbud, présidente de l’ACFA

«Je savais qu’il n’allait pas tenir ses promesses»

Françoise Sigur-Cloutier, membre de l’Ordre des francophones d’Amérique et militante aux côtés de plusieurs organismes francophones.

Photo : Courtoisie

Ce n’est pas tout à fait le cas de Françoise Sigur-Cloutier, membre de l’Ordre des francophones d’Amérique et militante avec plusieurs organismes francophones.

Cette grande figure de la francophonie, qui préfère plutôt se présenter comme une «citoyenne engagée», ne retient «absolument rien de bon» de l’ère Kenney.

Pour elle, le personnage lui-même représente «tout ce qu’elle n’aime pas chez le politicien typique». Elle affiche d’ailleurs une certaine satisfaction de savoir qu’elle ne s’est pas «laissé berner» par son discours de campagne.

«Je voyais ses mensonges. Je savais qu’il n’allait pas tenir ses promesses envers la communauté francophone. Peut-être que j’avais un troisième œil», dit-elle avec un rire franc.

Françoise Sigur-Cloutier considère d’ailleurs que «démissionner, c’était la meilleure chose à faire» dans son cas. «Il a peut-être des gens qui l’ont bien conseillé. C’est la position la plus honorable qu’il pouvait prendre», lance-t-elle avec un brin de sarcasme.

La liste des griefs que l’infatigable militante pour la francophonie reproche à Jason Kenney semble interminable. Elle cite, entre autres, les compressions budgétaires dans les secteurs de l’éducation et de l’enseignement postsecondaire, ainsi que le blocage de la subvention du fédéral destinée aux garderies.

Mais le pire souvenir qu’elle dit garder du premier ministre sortant, c’est de le voir «prêt à dépenser plus d’argent en cour, alors qu’il pouvait faire un geste assez pragmatique envers le Campus Saint-Jean».

À ce chapitre, Valérie Lapointe-Gagnon, professeure agrégée en histoire et droits linguistiques au Campus Saint-Jean, estime aussi que le «1,5 million de dollars que le premier ministre a mis dans une firme d’avocats aurait pu sauver plusieurs cours au Campus».

«On a reculé» 

Valérie Lapointe-Gagnon, professeure agréée en histoire et droits linguistiques au Campus Saint-Jean, en Alberta.

Photo : Guillaume Lamy

Valérie Lapointe-Gagnon, qui est également vice-présidente de l’Acfas-Alberta, souligne que «mis à part le fait que Jason Kenney parle lui-même français, il n’a rien fait pour l’épanouissement de la langue française en Alberta».

«Comme ses prédécesseurs, il ne s’est pas distingué. Son mandat a été plutôt marqué par une rigueur budgétaire et ce sont les francophones et les communautés minoritaires qui en ont souffert le plus», retient-elle.

Ce pour quoi Léo Piquette, ancien député provincial et ex-président du Conseil scolaire Centre-Est (CSCE), fait le parallèle, à son tour, avec les prédécesseurs de Jason Kenney.

«Il faut dire que depuis 1988, la relation était plus ou moins bonne avec les premiers ministres de l’Alberta. On a réalisé des choses dans le cadre scolaire, mais avec Kenney, on a reculé», relève-t-il.

Pour Léo Piquette, l’ère Jason Kenney se résume surtout à «un manque de consultation avec la communauté francophone» et «la volonté d’écarter l’ACFA» des dossiers francophones de la province.