le Mardi 5 juillet 2022
le Samedi 21 mai 2022 13:00 Arts et culture

Manman la mer : sauvée par la solidarité

: Djennie Laguerre dans sa pièce Manman la mer.  — Photo : Martin Cadieux
: Djennie Laguerre dans sa pièce Manman la mer.
Photo : Martin Cadieux
LE VOYAGEUR (Sudbury) – Djennie Laguerre est passée à deux doigts d’arrêter d’écrire des spectacles en français. Heureusement, un théâtre l’a approchée juste à temps pour lui ouvrir les portes du milieu artistique franco-canadien. Grâce à ce coup de pouce du destin, sa pièce Manman la mer est devenu le premier spectacle de théâtre présenté à la Place des Arts du Grand Sudbury, en Ontario.

Cette pièce de théâtre met en scène Marjolaine, une femme qui possède le don de prédire l’avenir. Or, sa mère a bien tenté de réprimer ce don chez sa fille durant sa jeunesse. Elle s’inquiétait que son enfant ne soit associé à de vieilles croyances mal vues. Marjolaine devra retourner à Haïti soigner une maladie auprès de sa grand-mère qui, elle aussi, semble avoir des pouvoirs…

«La pièce parle de qu’est-ce qui peut nous arriver dans la vie quand on ne suit pas notre vraie voie et qu’on l’étouffe. Une dépression? Une perte de qui on est? C’est aussi une histoire d’amour entre trois générations de femmes», raconte l’autrice, Djennie Laguerre.

La pièce inspirée des traditions haïtiennes met en scène deux comédiennes, qui jouent la fille et la mère. Le rôle de la grand-mère est muet et se manifeste par des mouvements et de la danse.

«J’y explore des thèmes que j’aime. J’utilise aussi des mécaniques du conte haïtien», précise Djennie Laguerre. Quelques parties de la pièce ont tout de même été inspirées de son propre vécu puisque, par exemple, les arts n’étaient pas vus comme une carrière viable dans sa famille.

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«La guérison à travers l’art»

Lorsque Le Voyageur a joint Djennie Laguerre, elle était à Moncton, au Nouveau-Brunswick, où elle présentait l’un de ses spectacles pour enfants dans des écoles de l’Acadie.

Elle a passé presque toute sa vie au Canada. Elle a étudié le théâtre à Ottawa, mais aussi à New York. Elle est revenue en Ontario après le 11 septembre 2001 dans l’espoir de trouver des rôles en français et en anglais. En parallèle à sa carrière d’actrice et d’autrice, elle a commencé des recherches sur la tradition du conte.

«L’art est la guérison à travers l’art. Je fais beaucoup de réflexions et les présente de manière universelle. On peut voir les trois différentes cultures qui m’habitent : noire, antillaise et francophone ; ontarienne, mais aussi québécoise parce que j’ai vécu à Montréal jusqu’à l’âge de 10 ans.»

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Donner une chance

Djennie Laguerre dans sa pièce Manman la mer.

Photo : Martin Cadieux

Djennie Laguerre est déjà passée à Sudbury, mais elle y est davantage associée aux contes avec le Centre franco-ontarien de folklore (CFOF) de la ville. De faire partie de ce groupe d’artistes lui a permis de créer des contacts et des amitiés que d’autres artistes n’ont pas.

Si elle raconte qu’elle a presque arrêté d’écrire en français, c’est parce que, pendant des années, les milieux anglophones lui ont ouvert plus facilement leurs portes. «Ça a pris un théâtre noir anglophone de bonne réputation à Montréal [le Black Theatre Workshop]» pour lui redonner confiance. Il lui a permis de présenter son premier spectacle, Rendez-vous, en anglais et en français.

«Tout d’un coup, les francophones m’ont redécouverte», lance Djennie Laguerre.

«C’était ironique qu’eux autres me fassent de la place pour ma diversité, pas seulement de ma peau et de ma race ou de ma culture, mais aussi du fait que j’étais francophone», raconte-t-elle.

Grâce à Joël Beddows, autrefois du Théâtre français de Toronto (TfT), qui l’a recommandée au Théâtre Catapulte d’Ottawa, elle a trouvé une maison de production qui l’a accueillie comme une artiste, sans mettre l’accent sur la diversité qu’elle apportait. «À partir de là, tout le monde a commencé à embarquer», a-t-elle senti.

Grâce au travail des organismes d’accueil des nouveaux arrivants du Grand Sudbury, les organismes artistiques sont sensibilisés au besoin de présenter des œuvres qui représentent l’immigration. Djennie Laguerre est témoin de ce changement qui survient – trop – tranquillement et à un rythme qui varie selon les régions.

Djennie Laguerre dans sa pièce Manman la mer.

Photo : Martin Cadieux

«Maintenant, il y a une ouverture. J’en profite vraiment, je le célèbre et je suis fière de nous. Il y a tout de même encore un long chemin à faire, comme dans beaucoup d’autres choses.»

Puisqu’elle a grandi au Canada, Djennie Laguerre ne se «considère pas comme une immigrante. Alors, toujours faire face au fait qu’on me considère comme une immigrante, j’ai toujours trouvé ça drôle et bizarre. Si vous lisez mes pièces, vous pouvez voir l’influence franco-ontarienne.»