le Lundi 23 mai 2022
le Lundi 9 mai 2022 13:00 Société

Pénurie de personnel : un casse-tête dans le milieu francophone

  Photo : Marie Mounier – L’Aurore boréale
Photo : Marie Mounier – L’Aurore boréale
IJL – Réseau.Presse – L’Aurore boréale (Yukon) – Crise du logement, difficulté de rétention du personnel et parfois même racisme : si le manque de main-d’œuvre se fait sentir aux quatre coins du Canada, il semble plus grand que nature au Yukon. Face à des défis semblables, les organismes francophones de Whitehorse tentent une variété de tactiques différentes.

Un soupçon de fatigue s’entend dans la voix de Jocelyne Isabelle, directrice de la Garderie du petit cheval blanc, rejointe par téléphone à la fin du mois d’avril. La garderie fonctionne à effectif réduit depuis un certain temps déjà et l’organisation s’apprête à renouveler la moitié de son personnel à l’automne, après plusieurs départs. Le Salon Destination Canada Forum Mobilité, en novembre dernier, a permis à l’équipe de recruter plusieurs nouvelles éducatrices, provenant entre autres du Maroc et de la Tunisie.

Mais avant que les nouvelles recrues puissent s’installer au nord du 60e parallèle, le logement s’impose comme le mythe de Sisyphe : un travail éprouvant à l’éternel recommencement. En effet, au moment d’écrire ces lignes, seulement deux logements ont été trouvés pour le nouveau personnel.

«Malheureusement – et on ne s’y attendait pas – en cherchant du logement, on constate qu’il y a du racisme», ajoute Jocelyne Isabelle. Celle-ci affirme que dès que les noms des aspirants locataires sont mentionnés, des propriétaires changent parfois d’avis et affirment que «ça ne marchera pas».

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Employeur recherche logement

Housing First à Whitehorse.

Photo : Marie Mounier – L’Aurore boréale

La situation du logement inquiète également le directeur général de la Commission scolaire francophone du Yukon (CSFY), Marc Champagne : «Quand on parle aux familles qui partent, ça revient souvent comme une des raisons de leur départ. C’est déjà difficile à Whitehorse et ça va être un des grands défis à Dawson», ajoute-t-il, en faisant référence au nouveau programme en français langue première qui débutera dans la région du Klondike à l’automne, pour lequel l’embauche de quelques personnes sera nécessaire.

À l’École secondaire Paul-Émile-Mercier, la situation est tout de même moins critique que l’an passé, selon Marc Champagne. «Pour l’année prochaine, ça se passe bien. On a reçu des candidatures pour tous les postes qu’on a ouverts jusqu’à maintenant», confirme-t-il. Le scénario est bien différent de celui de l’automne 2021, alors que le dernier poste a été pourvu seulement quelques jours avant le début des classes.

«Ç’a été la saison d’embauche la plus difficile depuis que je suis dans les parages», se rappelle le directeur, tout en soulignant que la pandémie a fait en sorte que moins de personnes voyageaient au territoire, diminuant ainsi les possibilités de recrutement local. Il remarque également une diminution du nombre de candidatures reçues lorsqu’un poste est ouvert.

Pour Sandra St-Laurent, directrice du Partenariat communauté en santé (PCS), la relocalisation représente un défi. «Des familles qui souhaitent venir, mais qui ne sont pas capables de trouver un logement, c’est une réalité», souligne Sandra St-Laurent.

Lancée il y a quelques mois, la campagne de recrutement pour le personnel du centre de santé bilingue n’est pas encore terminée. Si seulement quelques postes-clés sont encore à pourvoir pour permettre l’ouverture du centre, la moitié du personnel est encore à embaucher. Outre le recrutement, la chaine d’approvisionnement, qui mine les travaux et le ravitaillement en équipement médical, ralentit aussi l’ouverture du centre.

Contre la montre… et les autres

Pour Isabelle Carrier, directrice des finances et du recrutement à l’Association franco-yukonnaise (AFY), le recrutement s’est compliqué dans les dernières années. «C’est sûr que c’est plus difficile de recruter, car la quantité n’est plus là», estime-t-elle.

Pour éviter les désistements, l’AFY a modifié sa technique : «On essaie de répondre la journée même à toutes les demandes d’emploi et on entame parfois le processus avant la date de fin de l’acceptation des candidatures», souligne Isabelle Carrier.

Photo : Alex Green – Pexels

«Ça jouait du coude à qui offre le meilleur salaire et les meilleures conditions», se remémore d’ailleurs Jocelyne Isabelle, alors que la pénurie d’éducateurs et d’éducatrices de la petite enfance frappe de plein fouet l’ensemble du pays. Pour la directrice de la garderie, un autre défi est la reconnaissance des diplômes et les exigences du ministère de l’Éducation envers le personnel éducateur. Elle souligne toutefois que l’augmentation récente des salaires joue un rôle positif dans le recrutement.

«C’est le volet énergivore qui m’a frappée, commente pour sa part Laurence Rivard, directrice de l’organisme Les Essentielles. Je ne pensais jamais que ça allait être aussi difficile.» Après quelque temps, celle-ci s’est tournée vers l’embauche d’une consultante pour l’aider à recruter deux nouvelles employées.

Diversifier les tactiques

Pour atteindre plus de personnes, l’AFY a décidé d’augmenter le budget publicitaire sur les réseaux sociaux. À chaque poste ouvert, 300 $ sont injectés en publicités ciblées sur Facebook, plutôt que 120 $ l’an dernier. «J’ai vu tout de suite une différence», assure Isabelle Carrier.

L’AFY a également revu son échelle salariale récemment. Quant au gouvernement du Yukon, il a contacté une firme de recrutement pour compléter l’équipe bilingue du centre de santé. Pour le PCS, Sandra St-Laurent s’est tournée vers le bénévolat pour des mandats plus ponctuels, comme le nettoyage des jeux de la ludothèque.

Après le recrutement, la rétention du personnel s’érige en grand défi. «L’opération séduction commence après, certainement», ajoute Laurence Rivard, qui est en train de développer une politique de ressources humaines féministe, avec l’aide de la consultante. Cette politique a pour but de revoir les pratiques de l’organisme à but non lucratif pour qu’elles soient plus accommodantes, équitables et égales pour tous et toutes. Laurence Rivard souhaite la rendre accessible aux autres organisations du milieu francophone pour qu’elles puissent aussi en bénéficier. «Au moins, on travaille beaucoup ensemble dans le réseau, car on rencontre les mêmes problèmes partout», conclut-elle.