le Samedi 26 novembre 2022
le Samedi 7 mai 2022 13:00 Arts et culture

Le Yukon questionné dans une cocréation théâtrale francophone

Dernière Frontière est une cocréation théâtrale francophone initiée par Véronique Lachance. — Photo : Véronique Lachance
Dernière Frontière est une cocréation théâtrale francophone initiée par Véronique Lachance.
Photo : Véronique Lachance
IJL — RÉSEAU.PRESSE – L’AURORE BORÉALE (Yukon) – Entre mythes et réalités locales, le Yukon est l’objet de rêves et de tentations pour de nombreuses personnes vivant à l’extérieur du territoire. Ce phénomène de «romantisation du Grand Nord», comme le décrit l’artiste Véronique Lachance, est au cœur du projet multidisciplinaire Dernière frontière, réalisé en partenariat avec la compagnie québécoise Théâtre Everest.
Le Yukon questionné dans une cocréation théâtrale francophone
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La création théâtrale Dernière frontière a été présentée pour la première fois au Old Fire Hall du Centre des arts du Yukon (CAY), à Whitehorse, le 19 mars. Le public y ayant assisté pourra ainsi partager ses rétroactions sur cette coproduction francophone Yukon-Québec, dont la première représentation officielle est prévue pour 2023 seulement.

Pensée et construite pendant la pandémie, la création initiée par l’artiste multidisciplinaire Véronique Lachance s’adresse aux personnes francophones nouvellement arrivées au Yukon et à celles qui pensent y venir.

«L’objectif est de se poser des questions, d’essayer de se défaire de l’idée que tout est beau ici, sans aucun problème et que tout le monde vie de la même façon», explique l’artiste. À travers des voix, des témoignages et des lectures, Véronique Lachance met en lumière plusieurs facettes du territoire.

Elle précise que la pièce évoque le colonialisme et le rêve yukonais dans une approche intersectionnelle, c’est-à-dire tenant compte des considérations d’identité, d’orientation, de race et de genre qui peuvent impacter, limiter ou influencer les perspectives.

«Il faut faire des choix en fonction de ce que l’on croit être le plus important à mettre en avant. C’est énorme comme chantier : j’ai toujours l’impression que l’on présente la pointe de l’iceberg», reconnait l’artiste.

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L’artiste multidisciplinaire Véronique Lachance est au Yukon depuis 2017.

Photo : Maryne Dumaine – Archives L'Aurore boréale)

Une remise en question personnelle

Véronique Lachance, de descendance euroquébécoise, est interprète multidisciplinaire au Yukon depuis 2017.

«Je souhaitais un mode de vie plus près de la nature, tout en pratiquant le théâtre, partage-t-elle. Quand j’étais à Montréal, j’entendais des témoignages sur le Yukon, mais surtout [de la part] de francophones qui n’y avaient pas habité plus d’un an. J’idéalisais le Yukon, sans prendre en compte l’histoire du territoire.»

Ses débuts à Whitehorse n’ont pas été faciles :

J’ai eu de grosses remises en question en arrivant, par rapport à la cohabitation avec les autres communautés. […] Il existe un “narratif” dans le milieu francophone sur le Yukon très binaire, très blanc, hétérosexuel – des cercles qui ne se touchent pas, des enjeux importants qui ne sont pas toujours mentionnés.

— Véronique Lachance, artiste multidisciplinaire

Après plusieurs projets en anglais, Véronique Lachance décide de prendre du recul, d’observer la société qui l’entoure. «La protection du français, la dualité français-anglais, je n’en peux plus, alors qu’il y a plusieurs langues autochtones au Canada qui sont dans une réelle [position] de précarité. On est encore dans une pensée très coloniale.»

La pièce Dernière frontière est ainsi née de ces remises en question.

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Des espaces immersifs entre les personnages et l’audience

Ce projet évolutif a jusqu’ici été présenté à trois reprises, lors de résidences artistiques au Québec et au Yukon. Le format de la production se veut «non conventionnel» d’après Véronique Lachance.

«Il y a une installation au début où les gens se promènent, puis traversent une tente et enfin vont s’assoir dans un espace en demi-cercle. C’est là que la troupe interagit», explique Véronique Lachance.

La troupe est formée de Frédérique Pierre, Annie/Hakim Therrien Boulos, John Fingland, Marie-Christine Boucher, Nic Hyatt et Véronique Lachance pour le Yukon, et de Jade Barshee, Chloé Barshee, Audrée Lewka Juteau et William Couture pour le Québec.

Pendant la représentation, une carte du Yukon est disposée par terre. «Au fur et à mesure, elle se remplit de plein d’images du territoire avec des personnes et des animaux, puis d’images de l’impact de la colonisation», poursuit l’interprète.

Ce dernier élément a particulièrement frappé la spectatrice Annie Maheux, provoquant chez elle une forte réponse émotionnelle :

Ça prenait au cœur. [À la fin de la pièce], je me suis demandé : “Pourquoi est-on venus?” On voit le territoire saccagé, quel gâchis! On réalise notre influence, ça soulève beaucoup d’interrogations et d’écoanxiété.

— Annie Maheux, spectatrice

«Je pense que c’est dommage que le français doive se partager les subventions avec les Premières Nations. Ça fait culpabiliser, car la promotion de la langue, c’est mon métier […] J’ai hâte de voir la pièce finale!» ajoute celle qui œuvre comme agente de projet à l’Association franco-yukonnaise (AFY).

Pour Véronique Lachance et la dizaine de personnes qui composent la troupe, le public a une place très importante dans la réalisation de la pièce : «Nous voulons des retours honnêtes, par écrit, de gens qui n’ont pas d’attaches avec nous. Ça nous aide à approfondir les choses qui doivent l’être.»

Le format de la production se veut «non conventionnel» d’après Véronique Lachance.

Photo : Véronique Lachance

Une coproduction théâtrale Yukon-Québec

Le projet se fait en collaboration avec la compagnie Théâtre Everest, basée à Montréal et fondée en 2016 par les sœurs Chloé et Jade Barshee. «Issues d’une mère québécoise et d’un père tibétain, les sœurs Barshee ont toujours senti une lutte au cœur même de leur identité», mentionne le site Web de Théâtre Everest.

Véronique Lachance explique les avoir choisies comme partenaires en raison de leur «démarche documentaire, avec des questions sur l’identité, un “narratif” diversifié. Je savais qu’on était dans un dialogue».

Soutenu par l’AFY, Dernière frontière a bénéficié d’une bourse Yukon-Québec. Virginie Hamel, directrice des arts, de la culture et de la jeunesse à l’AFY, explique qu’il «y a peu d’opportunités pour les artistes francophones au Yukon dans le secteur du théâtre. […] Ce n’est pas facile pour les artistes francophones d’aller chercher du financement, alors quand on peut les soutenir, on le fait».

Une nouvelle résidence artistique aura lieu à Montréal en décembre 2022 en prévision de la première représentation officielle, prévue pour 2023.