le Lundi 5 Décembre 2022
le Jeudi 28 avril 2022 13:00 Société

La lettre de Mathilde, vestige du Titanic ou canular?

L’histoire de la lettre de Mathilde fascine les esprits en France comme au Canada. — Archives Acadie Nouvelle
L’histoire de la lettre de Mathilde fascine les esprits en France comme au Canada.
Archives Acadie Nouvelle
ACADIE NOUVELLE (Nouveau-Brunswick) – Une lettre attribuée à une jeune passagère du Titanic et retrouvée dans la baie de Fundy serait fausse avance une spécialiste de l’analyse du langage. D’autres analyses devront être menées pour faire toute la lumière sur cette intrigante découverte.
La lettre de Mathilde, vestige du Titanic ou canular?
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En 2017, l’Acadie Nouvelle rapportait l’histoire d’une famille de Dieppe, au Nouveau-Brunswick, qui était convaincue d’avoir mis la main sur un trésor en provenance du plus célèbre des paquebots.

Au bord de l’eau, elle avait trouvé une petite bouteille de verre scellée à la cire, cachée en partie par le sable et les algues. À l’intérieur se trouvait une lettre signée par Mathilde Lefebvre, une Française qui figure parmi les quelque 1500 disparus du Titanic.

Le document est daté du 13 avril 1912. Le lendemain, le terrible naufrage du Titanic emportera Mathilde, alors âgée de presque 13 ans, sa mère et trois de ses frères et sœurs embarqués en troisième classe.

Des datations par radiocarbone ont montré que la bouteille pourrait remonter à une date antérieure au naufrage du Titanic.

Archives Acadie Nouvelle

«Je jette cette bouteille à la mer au milieu de l’Atlantique. Nous devons arriver à New York dans quelques jours. Si quelqu’un la trouve, prévenez la famille Lefebvre à Liévin», est-il écrit sur un papier parfaitement conservé.

À lire aussi : Une lettre découverte dans la baie de Fundy passionne les chercheurs (Acadie Nouvelle)

Objet de bien des curiosités

Cette trouvaille a longtemps fasciné les esprits des deux côtés de l’Atlantique et a attiré l’attention de nombreux médias. Des experts, des passionnés d’histoire et des descendants de Mathilde ont mené l’enquête pour tenter d’authentifier la lettre.

Coraline Hausenblas, psychomotricienne en France, a étudié le document pendant près de 140 heures, lettre par lettre, ligne par ligne. L’experte de l’écriture est maintenant convaincue qu’il s’agit d’un canular.

Elle rappelle qu’au début du XXe siècle, seule l’écriture cursive est acceptée en milieu scolaire, et les lettres sont liées entre elles au sein d’un même mot. Ce n’est qu’à l’âge adulte, selon les habitudes personnelles, que l’écriture se personnalise.

Or, selon Coraline Hausenblas, la lettre retrouvée s’écarte assez fortement des normes scolaires et sociales de l’époque et de l’écriture attendue d’une jeune fille de 12 ans, 11 mois et 9 jours au 13 avril 1912.

«L’auteur de la lettre tente de maintenir une écriture en cursive et de faire des liaisons entre les lettres d’un mot, mais il ne parvient à écrire que deux mots sur trente-et-un en lettres cursives attachées», observe-t-elle.

Ce manque de stabilité prouve que l’écriture naturelle de l’auteur ne se fait plus en cursive attachée depuis longtemps et met en avant la tendance naturelle d’une écriture hautement personnalisée d’un adulte vivant au XXIe siècle.

— Coraline Hausenblas, psychomotricienne en France, a étudié le document

«Très rapidement, l’auteur relâche ce contrôle pour reprendre sa tendance naturelle d’écriture, faite d’un mélange de graphies cursives, scriptes et personnelles, ajoute-t-elle. Après analyse du document, nous pouvons poser l’hypothèse d’une volonté de l’auteur de dissimuler son geste graphique naturel pour le rendre plus conforme à l’idée qu’il se fait d’une écriture typique de 1912.»

De nombreux autres éléments, comme la présence de mots flous, le passage du «je» au «nous», l’augmentation de la taille et de l’amplitude des lettres au fur et à mesure du texte, l’absence d’informations personnelles liées à Mathilde Lefebvre ou la spatialisation du texte sur le papier font dire à l’experte que le document relève d’un vol d’identité.

La fin d’un mystère?

L’histoire ne se termine peut-être pas ainsi pour autant, car une équipe multidisciplinaire du Laboratoire d’archéologie et de patrimoine de l’Université du Québec à Rimouski poursuit ses recherches.

L’historien Maxime Gohier, qui coordonne ces travaux, juge l’analyse de Coraline Hausenblas convaincante, mais estime qu’elle conclut trop rapidement à une imposture.

Ça ressemble plus à une écriture adulte en effet, mais rien n’empêche qu’un adulte ait écrit, sur le bateau, pour le compte de Mathilde. C’est une hypothèse à ne pas écarter.

— Maxime Gohier, historien et coordonnateur des recherches sur la lettre au Laboratoire d’archéologie et de patrimoine de l’Université du Québec à Rimouski

L’universitaire espère pouvoir réaliser de nouvelles analyses dans les prochaines années au Laboratoire de sciences judiciaires et de médecine légale de la Sureté du Québec, à Montréal.

«On veut vérifier la façon dont le papier a été plié, la façon dont l’encre a coulé sur le papier, si la plume a déchiré la fibre du papier, ce qui pourrait nous aider à déterminer le type de plume utilisé et la date probable de production», explique-t-il.

De très minces probabilités

Le géographe Guillaume Marie, de l’Université du Québec à Rimouski, et ses étudiants se sont rendus dans la baie de Fundy, au Nouveau-Brunswick, tout récemment pour se pencher sur les processus de sédimentation et d’érosion.

«Il s’agira de mieux comprendre si la bouteille a pu s’échouer et être ensevelie par la vase et combien de temps l’objet a pu être préservé», indique Maxime Gohier.

Bouteille de verre scellée à la cire qui contenait la célèbre lettre de Mathilde Lefebvre.

Archives Acadie Nouvelle

Des datations par radiocarbone du papier et du bouchon de liège ont déjà permis de confirmer que la bouteille et son contenu ne sont pas incompatibles avec la date inscrite sur la lettre. Cela ne prouve cependant rien puisqu’il est assez facile de se procurer du papier antérieur à 1912 en achetant un livre ancien dont on déchire une page vierge.

L’océanographe Daniel Bourgault de l’Institut des sciences de la mer de Rimouski (UQAR-ISMER) et ses collègues de l’Institut météorologique norvégien ont également simulé des courants marins pour vérifier si une bouteille lancée du Titanic aurait pu dériver vers la baie de Fundy.

Selon eux, les probabilités que cela se produise ne sont pas nulles, mais elles sont très minces, car les courants dominants du nord de l’Atlantique Nord sont principalement orientés vers l’Europe.

L’océanographe Daniel Bourgault, de l’Institut des sciences de la mer de Rimouski.

Site Web UQAR-ISMER

L’objet n’a pas encore révélé tous ses secrets, croit donc l’historien Maxime Gohier.

«Même si c’est un canular, il peut dater de n’importe quand entre 1912 et 2016», souligne-t-il.

«Il nous reste à comparer cette bouteille à la mer et le message qu’elle contenait avec d’autres exemples, dont les autres canulars du Titanic que nous avons repérés dans les journaux d’époque et d’autres exemples connus et mieux documentés.»

Chose certaine, les descendants de Mathilde Lefebvre attendent les conclusions avec beaucoup d’impatience.