le Lundi 23 mai 2022
le Jeudi 14 avril 2022 9:22 | mis à jour le 14 avril 2022 9:23 Éducation

Le translagage pédagogique, un outil potentiel pour enseigner le français

Le translangage permet à l’élève d’utiliser les connaissances de sa langue parlée principale pour mener sa réflexion avant de rédiger son travail en français.  — Max Fischer – Pexels
Le translangage permet à l’élève d’utiliser les connaissances de sa langue parlée principale pour mener sa réflexion avant de rédiger son travail en français.
Max Fischer – Pexels
IJL — RÉSEAU.PRESSE – LE VOYAGEUR (Ontario) – Pour repenser l’enseignement en français au Canada, la professeure agrégée en orthophonie à l’Université Laurentienne Chantal Mayer-Crittenden suggère d’utiliser le translangage. Cette technique d’enseignement permet à l’élève d’utiliser les connaissances de sa langue parlée principale pour mener sa réflexion avant de rédiger son travail en français. Or, cette façon de faire n’est pas sans risques.

La notion de risque est d’ailleurs au cœur de l’article de Chantal Mayer-Crittenden intitulé «Malgré les risques, il faut encourager l’usage de l’anglais et d’autres langues dans les écoles francophones au Canada», publié sur le site The Conversation. L’auteure y décrit le translangage comme une stratégie de «dernier recours».

«Le translangage pédagogique permet aux élèves d’utiliser toutes leurs langues afin de faciliter leurs apprentissages. Par exemple, l’élève pourrait explorer, dans sa langue dominante (l’anglais), un nouveau concept enseigné en français, de manière à assurer une compréhension approfondie de la matière. Par la suite, il passerait à la rédaction de ses idées dans la langue cible (le français)», explique-t-elle dans le texte.

Consultez le site du journal Le Voyageur

Bâtir sur les connaissances préexistantes

En entrevue avec Le Voyageur, Chantal Mayer-Crittenden prévient qu’il ne faut pas faire usage du translangage n’importe comment.

Il y a une façon de faire pour que ce soit bien enseigné et bien mis en pratique par les élèves : «Si on permet n’importe quoi, de parler dans n’importe quelle langue, c’est sûr que l’anglais va l’emporter», avertit-elle.

«Il ne s’agit pas nécessairement de permettre l’anglais ou d’enseigner en anglais pour ensuite tisser des liens en français. C’est comment bâtir sur les connaissances qu’ont déjà les enfants», poursuit-elle. Ils peuvent déjà connaitre l’anglais ou, dans le cas des élèves immigrants, une autre langue.

Les élèves peuvent avoir de bonnes idées dans leur langue dominante, la langue dans laquelle ils pensent, mais avoir de la difficulté à les exprimer. Le résultat que ça donne, c’est peut-être une idée pas très développée, comme s’ils n’ont pas bien suivi les consignes.

— Chantal Mayer-Crittenden, professeure agrégée en orthophonie à l’Université Laurentienne

Elle avance que si une première version du travail est faite dans la langue dominante, il y aura des gains langagiers dans la production de la version finale en français.

«Lorsqu’on demande à un élève de laisser une de ses langues ou cultures à la porte d’entrée, on lui demande de laisser une partie de son identité derrière lui», fait valoir Chantal Mayer-Crittenden dans son article.

Les bases de la réflexion

La professeure suit le domaine du translangage depuis environ cinq ans. Elle croit qu’assez de recherches ont maintenant été menées pour en suggérer l’utilisation.

Ces recherches se sont surtout déroulées au Pays basque espagnol, où la langue basque est particulièrement à risque. «On a une situation semblable à la nôtre où ça a fonctionné», souligne Chantal Mayer-Crittenden.

L’anglais est depuis longtemps omniprésent dans les écoles de langue française, mais il l’est de plus en plus en raison notamment de la présence d’enfants nés d’ayants droit, c’est-à-dire des parents qui peuvent envoyer leurs enfants dans les écoles de langue française parce qu’ils les ont eux-mêmes fréquentés, et ce, peu importe la langue d’usage à la maison.

La professeure a écouté les classes en ligne de ses enfants pendant la pandémie. Elle a observé que les élèves franco-canadiens utilisent déjà le translangage, mais sans outils et sans cadre adéquat.

«Lorsque les élèves étaient dans des salles de conférence virtuelles, qu’ils devaient faire des travaux de groupe, il y avait tellement de translangage, indique-t-elle. Ils se parlaient dans les deux langues et développaient leurs idées, mais le produit final était en français.»

Risques non négligeables

«Je pense que le plus gros inconvénient est le manque de compréhension», avance Chantal Mayer-Crittenden.

Elle fait entre autres allusion au Guide d’initiation aux approches plurilingues envoyé aux conseils scolaires par le Centre franco-ontarien de ressources pédagogiques (CFORP), à sa connaissance sans autres formes d’accompagnement. Elle n’est pas convaincue que le document de 100 pages a été lu au complet ou bien compris par tous.

Louise Bourgeois, chargée de cours spécialisée en éducation à l’Université Laurentienne, a plus de réticences à l’égard du translangage et soulève plusieurs autres dangers. Elle rappelle d’entrée de jeu que le rôle des écoles de langue française est d’enseigner «en français», contrairement aux écoles d’immersion qui enseignent «le français».

Le mandat [des écoles francophones] est également de protéger, de valoriser et de transmettre la langue française et la culture francophone.

— Louise Bourgeois, chargée de cours spécialisée en éducation à l’Université Laurentienne

Elle s’inquiète que la technique du translangage, qui permet de faire la recherche et de mener les réflexions en anglais, ne renforce pas avant tout l’acquisition du français.

Louise Bourgeois n’est pas non plus convaincue que le transfert des connaissances vers le français sera réussi. Même avec des instructions et une méthode en place, le recours aux outils de traduction est une voie trop facile.

«Les élèves le font déjà. Une enseignante m’a raconté avoir reçu un texte de 7e année intitulé “Mon voyage en porcelaine”. C’était en fin de compte un texte que [l’élève] avait écrit en anglais, “My trip to China”. Elle avait utilisé un logiciel de traduction et n’a jamais écrit un traitre mot en français», raconte la chargée de cours.

Chantal Mayer-Crittenden est plutôt d’avis que les logiciels de traduction peuvent faire partie des outils ; il faut simplement montrer aux élèves à s’en servir intelligemment et corriger ce qu’ils donnent comme réponse.

Pour maitriser une langue, il faut que tu la parles souvent, que tu l’écrives tout le temps.

— Chantal Mayer-Crittenden, professeure agrégée en orthophonie à l’Université Laurentienne

Et comme beaucoup d’élèves parlent en anglais à la maison, les cinq heures d’école sont souvent la seule occasion qu’ils ont d’utiliser le français.

Même avec des directives et une méthode en place, Louise Bourgeois s’inquiète des risques de dérapage : «Une fois que c’est dans les salles de classe, on ne le contrôle plus.»

Un système déjà imparfait

Louise Bourgeois ne nie pas que le système actuel n’est pas parfait, qu’il fonctionne plus ou moins. L’attirance pour l’anglais est omniprésente. Elle ne croit pas pour autant que le translangage soit la solution.

On sait par exemple que la forte proportion d’élèves qui ne parlent pas le français couramment «a un effet retardateur sur les élèves qui le parlent couramment», dit-elle. Elle entend aussi des élèves de 12e année dire qu’ils ne se sentent pas préparés pour poursuivre leurs études postsecondaires en français.

C’est cahoteux, mais ça va de soi qu’enseigner une langue en milieu minoritaire, ça a beaucoup d’obstacles. Moi, mon inquiétude, c’est d’ouvrir la porte à cette idée d’utiliser la langue anglaise. Si on dit en science que tu peux aller explorer en anglais un concept, la langue d’enseignement, ce n’est plus le français.

— Louise Bourgeois, chargée de cours spécialisée en éducation à l’Université Laurentienne

Ce qui aide le plus les élèves, selon Louise Bourgeois, c’est de parler en français à la maison. Mais c’est aussi l’endroit où il est plus difficile, voire impossible, d’intervenir.

Sans nier les risques, Chantal Mayer-Crittenden rappelle que le français est une langue internationale qui restera une valeur ajoutée pour les personnes capables de le parler.