le Mardi 17 mai 2022
le Vendredi 8 avril 2022 13:00 Politique

L’invasion russe de l’Ukraine paralyse le Conseil de l’Arctique

L’ambassadeur russe pour la coopération internationale dans la région arctique et haut représentant de l’Arctique Nikolay Korchunov a confié à Reuters que l’Arctique doit rester un endroit paisible et que le fonctionnement du Conseil de l’Arctique ne devrait pas être influencé par des évènements extrarégionaux.  — Courtoisie
L’ambassadeur russe pour la coopération internationale dans la région arctique et haut représentant de l’Arctique Nikolay Korchunov a confié à Reuters que l’Arctique doit rester un endroit paisible et que le fonctionnement du Conseil de l’Arctique ne devrait pas être influencé par des évènements extrarégionaux.
Courtoisie
L’AURORE BORÉALE (Yukon) – Le 3 mars, sept des huit États permanents du Conseil de l’Arctique annonçaient une «pause» de leur participation aux travaux de l’organisme multilatéral en raison de l’invasion russe en Ukraine. Quelle est la gravité de cette décision et à quoi faut-il s’attendre?

Après avoir soufflé ses 25 bougies en 2021, le Conseil de l’Arctique fait aujourd’hui face à l’une des plus grandes déstabilisations de son histoire.

Le Canada, la Finlande, l’Islande, le Danemark, la Norvège, la Suède et les États-Unis ont annoncé qu’ils suspendaient leurs activités au sein de l’organisation : «Les principes fondamentaux de souveraineté et d’intégrité territoriale, fondés sur le droit international, sous-tendent depuis longtemps les travaux du Conseil de l’Arctique, un forum que la Russie préside actuellement. À la lumière de la violation flagrante par la Russie de ces principes, nos représentants ne se rendront pas en Russie pour les réunions du Conseil de l’Arctique.»

Consultez le site du journal L’Aurore boréale.

Réactions au cœur du forum

D’autres participants permanents ont appuyé cette décision, comme le Conseil international des Gwich’in, qui en appelait par voie de communiqué à «la paix en Ukraine, qui ne peut être obtenue que si la Russie retire immédiatement ses forces armées».

Le chef de la délégation du Conseil des Athabascans de l’Arctique (AAC), Gary Harrison, affirme ne pas avoir été consulté avant l’annonce de l’interruption. «Tout est à l’arrêt, c’est vraiment frustrant», confie-t-il.

Le 4 mars, l’ambassadeur russe pour la coopération internationale dans la région arctique et haut représentant de l’Arctique au Conseil, Nikolay Korchunov, a qualifié le gel des activités de «regrettable» et a mis en garde ses homologues contre une inévitable «hausse des risques et des défis de sécurité dans la région» attribuable à cette pause.

Au moment d’écrire ces lignes, aucune autre décision n’avait été prise en vue de reprendre les activités du forum multilatéral.

Une décision justifiée pour certains

Pour Andrea Charron, professeure agrégée et directrice du Centre d’études en défense et en sécurité de l’Université du Manitoba, le gel est une bonne chose. Il permet aux sept autres États membres d’envisager la poursuite de la coopération, en fonction de la tournure des évènements en terres ukrainiennes.

Selon elle, l’exceptionnalisme du Conseil a été surestimé. «On disait que l’Arctique était une zone de coopération exceptionnelle. Alors qu’il y avait la guerre au Yémen, en Syrie et des tensions avec l’Iran et la Turquie, le Conseil de l’Arctique, qui implique – quand on compte les participants observateurs – l’ensemble des cinq membres permanents du Conseil de sécurité de l’ONU, de nombreux membres partenaires de l’OTAN, et de grands États asiatiques, allait de l’avant. Dans la plupart des autres organisations, vous auriez eu des frictions», explique-t-elle.

Étant donné la gravité de l’agression de la Russie, la probabilité que la coopération se poursuivre dans avenir rapproché est mince.

— ndrea Charron, professeure agrégée et directrice du Centre d’études en défense et en sécurité de l’Université du Manitoba

Les conséquences du gel

Lors d’une conférence en ligne organisée le 14 mars dernier par le Wilson Center et le Norwegian Institute of International Affairs, la chercheuse américaine Marisol Maddox a d’ailleurs réitéré les conséquences éventuelles d’une pause pour la science.

Au sujet du pergélisol, notamment, la collecte et le partage de données de la part de la Russie sont essentiels pour l’avancée des études. «Le changement climatique n’attendra pas que nous arrivions à un dénouement», a-t-elle rappelé.

Pour Amanda Graham, professeure en études nordiques multidisciplinaires et en histoire à l’Université du Yukon, il est possible que le temps d’arrêt mène à un désir de militarisation accrue en Arctique.

Pour Amanda Graham, professeure en études nordiques multidisciplinaires et en histoire à l’Université du Yukon, il est possible que le temps d’arrêt mène à un désir de militarisation accrue en Arctique.

Twitter Amanda Graham

Lors de la création du Conseil, les États membres ont délibérément choisi de laisser de côté les questions militaires pour ne pas miner la coopération ou l’avancée d’autres enjeux.

Selon la professeure, à long terme, une fracture du Conseil en deux blocs est possible. «Avec l’intérêt grandissant de la Chine dans l’Arctique, on pourrait voir deux visions opposées s’installer», prédit-elle, soit les sept États membres d’un côté, et la Russie et ses alliés de l’autre.

La Chine est membre observateur depuis 2013 et s’engage dans diverses initiatives scientifiques en Arctique, en plus d’investir massivement dans la construction de brise-glaces, des navires adaptés au climat polaire. Au moment d’écrire ces lignes, Pékin n’avait pas pris position dans le conflit entre Moscou et Kyiv.

La suite des choses

Pour l’instant, le chef Gary Harrison demeure particulièrement inquiet de la situation des peuples autochtones en Russie. L’Association des peuples autochtones du Nord, de la Sibérie et de l’Extrême-Orient de la Fédération de Russie (RAIPON), un des six membres permanents du Conseil, s’est positionnée en faveur de l’offensive russe, remerciant le président Vladimir Poutine de «protéger les droits et les intérêts des habitants» dans un communiqué de presse.

La majorité des chercheurs y voit un stratagème de contrôle de l’organisation par les autorités russes plutôt qu’une réelle prise de position de la RAIPON.

La professeure Andrea Charron réitère qu’il est trop tôt pour prévoir quand le forum recommencera ses activités. «La Norvège reprend la présidence en 2023, peut-être que les sept autres États membres pourront continuer ce travail qui est si important [sans la Russie]», songe-t-elle.

Qu’est-ce que le Conseil de l’Arctique?

  • Le Conseil de l’Arctique est le principal forum de coopération internationale dans l’Arctique. Les enjeux de développement durable et de la protection de l’environnement sont au cœur de l’organisation, ainsi que le développement économique et social, la santé et le bienêtre culturel.
  • La déclaration d’Ottawa, signée en 1996, a créé le Conseil de l’Arctique.
  • Huit pays membres permanents siègent au Conseil : le Canada, la Finlande, l’Islande, le Danemark, la Norvège, la Suède, les États-Unis et la Russie. Il y a aussi six participants permanents, soit six organisations de peuples autochtones.
  • La présidence du Conseil est confiée à tour de rôle à un pays membre, pendant deux ans. Elle est actuellement assurée par la Russie jusqu’en 2023.
  • Le Conseil fonctionne par consensus et ne jouit d’aucune force contraignante, ce qui veut dire qu’il ne peut exiger quoique ce soit des pays membres ni les punir s’ils ne respectent par leurs obligations. La mise en œuvre de ses recommandations repose sur la bonne foi des pays membres.