le Mercredi 7 Décembre 2022
le Mercredi 30 mars 2022 7:00 | mis à jour le 18 août 2022 11:41 Chroniques et éditoriaux

L’eau, enjeu majeur pour la sécurité de l’humanité

Traversé par la frontière canado-américaine, le lac Supérieur, le plus grand des cinq Grands Lacs, est le plus vaste lac d’eau douce au monde. — Photo : Mélanie Tremblay
Traversé par la frontière canado-américaine, le lac Supérieur, le plus grand des cinq Grands Lacs, est le plus vaste lac d’eau douce au monde.
Photo : Mélanie Tremblay
FRANCOPRESSE – Le 9e Forum mondial de l’eau, qui se tenait à Dakar, au Sénégal, du 22 au 27 mars, a mis en lumière l’importance de cette ressource sous-estimée par les décideurs publics. Bien que la question de l’eau soit l’enjeu géopolitique et sécuritaire le plus important pour l’ensemble de l’humanité, nos gouvernements en font peu de considération, permettant même sa surutilisation pour la production du pétrole issu des sables bitumineux.
L’eau, enjeu majeur pour la sécurité de l’humanité
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Le 9e Forum mondial de l’eau s’est tenu à Dakar, au Sénégal, du 22 au 27 mars.

Photo : Page Facebook World Water Council - Conseil Mondial de l'Eau

Le Forum mondial de l’eau, qui n’a lieu que tous les trois ans, s’est tenu pour la première fois en Afrique subsaharienne. Une région qui connait de nombreux problèmes autour de cette ressource vitale, même si elle dispose de quantités énormes d’eau.

Il existe une certaine controverse autour de ce forum parce qu’il a été créé en 1997 par le Conseil mondial de l’eau, qui n’est pas associé à l’ONU. Il s’agit en réalité d’une organisation créée par de grandes multinationales comme Saint-Gobain, en France, et la grande compagnie pétrolière brésilienne Petrobras, qui surexploitent cette ressource qui est pourtant un bien de l’humanité.

Alors, les choses changent. Tout d’abord, à Dakar, des décideurs publics — notamment des chefs d’État africains et des représentants de l’ONU — étaient présents. À un an de la Conférence de la Décennie des Nations Unies de l’eau, les acteurs publics et parapublics du secteur se sont servis de cette rencontre pour amorcer les travaux préparatoires à la conférence onusienne.

Une ressource tenue pour acquise, surtout au Canada

Rappelons que moins de 1 % du volume d’eau présent sur la Terre est utilisable par les humains et que la ressource est très inégalement répartie sur la planète.

Or, la demande en eau augmente non seulement pour la vie courante, avec l’accroissement de la population mondiale, mais aussi en tant que source d’énergie liée à l’industrialisation. La ressource primaire diminue donc, un processus amplifié par les changements climatiques qui causent une augmentation de la sècheresse dans plusieurs régions du monde.

— Aurélie Lacassagne, chroniqueuse Francopresse

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Il s’agit aussi d’un problème au Canada, qui dispose pourtant de 20 % de la réserve d’eau douce au monde, soit l’une des plus grandes réserves sur la planète. Le fait qu’une partie de la population canadienne n’ait pas accès à l’eau potable est symptomatique du peu de considération que nous avons pour cette ressource.

Le gaspillage est énorme dans notre pays, comme en témoigne la désuétude de nos systèmes d’aqueducs. Par exemple, la ville de Hamilton, en Ontario, perd le quart de son eau potable dans son système d’aqueduc. Et les provinces ne se bousculent pas pour investir les sommes nécessaires à leur modernisation!

Le Forum mondial de l’eau est organisé tous les trois ans depuis 1997 par le Conseil mondial de l’eau, en partenariat avec un pays hôte.

Photo : Site Web World Water Forum

Bien que le Canada se proclame comme «un des chefs de file internationaux pour l’accomplissement de projets environnementaux visant le développement durable de ses ressources», le gouvernement n’a pu empêcher la surutilisation honteuse de l’eau pour la production du pétrole issu des sables bitumineux.

L’avenir de la rivière Athabaska, en Alberta, est compromis par cette industrie qui requiert dix fois plus d’eau que la production de pétrole classique.

L’UNESCO a d’ailleurs sermonné le Canada à ce sujet, sans que cela empêche le gouvernement fédéral de continuer de soutenir les grandes pétrolières dans leur entreprise de destruction. En effet, Ottawa travaille à une nouvelle règlementation qui permettra aux entreprises albertaines de rejeter l’eau des bassins de décantation dans les rivières environnantes, de l’eau fortement contaminée.

Si vous pensez que des rivières, des lacs, des bassins, des nappes phréatiques ne peuvent pas disparaitre sous l’effet des actions humaines, vous vous trompez. C’est exactement ce qui se passe avec le lac Tchad depuis cinq décennies.

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La disparition du lac Tchad comme sonnette d’alarme

Le lac Tchad était la 3e plus grande réserve d’eau douce au monde. Il faisait vivre quelque 40 millions de personnes dispersées entre le Tchad, le Niger, le Nigeria et le Cameroun.

Ces dernières décennies, il a perdu 90 % de sa surface! Une situation qui a forcé le déplacement de millions de personnes, rompu les équilibres fragiles et ancestraux entre les peuples de la région, et déstructuré les relations sociales, économiques et commerciales.

Le prochain forum aura lieu en Indonésie en 2024.

Photo : Twitter World Water Council

Le terrorisme djihadiste dans la région du Sahel n’est pas la cause de la violence, il est la conséquence de cette énorme catastrophe environnementale. Cet exemple est la meilleure illustration que l’on puisse donner de la complexité et de l’importance de l’eau comme enjeu sécuritaire.

L’eau étant la base de la vie, un accès difficile ou contesté à l’eau crée automatiquement des problèmes de sécurité environnementale, sociétale, économique, politique et militaire.

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L’eau comme racine des conflits dans le monde

L’eau est depuis longtemps la première cause des conflits dans le monde, au point où on parle aujourd’hui de sécurité hydrique, d’impérialisme hydrique et de diplomatie de l’eau.

On compte 260 fleuves et 150 aquifères transfrontaliers dans le monde. Sans coopération pour les gérer, ces ressources vitales deviennent des sources de tensions.

Je vous donne trois exemples d’une longue liste :

  • Le bassin du Jourdain : il est impossible de comprendre le conflit israélo-palestinien et les mauvaises relations entre Israël et ses voisins sans comprendre le problème de l’eau. Plus de deux ans avant la Guerre de Six jours (1967), Israël s’était opposé au détournement des eaux du Jourdain.
  • Le bassin du Tigre et de l’Euphrate qui envenime les relations entre la Turquie, la Syrie et l’Irak. La Turquie, située en amont, construit des barrages qui réduisent le débit des deux fleuves en aval.
  • Le bassin du Nil qui concerne l’Égypte, le Soudan et l’Éthiopie : l’Éthiopie vient d’ouvrir les vannes du grand barrage Renaissance, ce qui va considérablement réduire le débit du Nil. Or, pour un pays comme l’Égypte, toute l’économie et la vie des habitants sont organisées autour du Nil et en dépendent.

Le Canada comme les États-Unis sont depuis longtemps tombés dans les affres de la financiarisation de l’eau. Autrement dit, l’eau est considérée comme un bien marchand comme un autre, soumis aux lois du marché et sur lequel on peut spéculer. Des compagnies privées n’hésitent pas à pomper dans les ressources d’eau canadienne pour revendre cette eau sous forme embouteillée au prix fort.

Alors que le Canada demeure obnubilé par les oléoducs, les Américains pensent depuis longtemps à construire des aqueducs pour pomper l’eau canadienne et l’acheminer dans le Sud et le Midwest étasunien, qui en manquent cruellement.

Il est urgent que nos gouvernements fassent de l’eau la priorité qu’elle doit être.

Aurélie Lacassagne est politologue de formation et professeure invitée à l’École supérieure d’affaires publiques et internationales (ÉSAPI) de l’Université d’Ottawa.