le Mardi 17 mai 2022
le Mardi 15 mars 2022 13:00 Francophonie

La Francophonie et l’Ukraine : l’absence de position de l’OIF fortement critiquée

Manifestation en Ukraine. — Photo : Mathias P.R. Reding – Pexels
Manifestation en Ukraine.
Photo : Mathias P.R. Reding – Pexels
FRANCOPRESSE – La pression monte de plus en plus envers la direction de l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF) afin qu’elle dénonce clairement l’invasion russe en Ukraine. Les trois gouvernements canadiens membres à part entière de l’OIF — le fédéral, le Québec et le Nouveau-Brunswick — incitent l’organisme à rompre le silence sur la question.

Le Nouveau-Brunswick a dit souhaiter une prise de position ferme et rapide de l’Organisation face à la guerre en Ukraine.

La représentante du Nouveau-Brunswick au sein de la Francophonie, Isabelle Doucet, dit souhaiter une prise de position de l’OIF devant la guerre en Ukraine.

Photo : Courtoisie gouvernement du Nouveau-Brunswick

Dans une déclaration transmise à Francopresse, la représentante de la province auprès de l’OIF, Isabelle Doucet, précise que le Nouveau-Brunswick et le Canada «collaborent étroitement pour une prise de position au sein de la Commission politique de l’OIF, qui a débattu d’un projet de résolution».

Un projet de résolution doit d’ailleurs faire l’objet d’une discussion ce mercredi 16 mars lors d’une rencontre du Conseil ministériel de la Francophonie à Paris.

Le gouvernement fédéral a également appelé l’OIF à se prononcer. Dans une déclaration écrite transmise à Francopresse, Affaires mondiales Canada rappelle que parmi les valeurs fondamentales de l’Organisation inscrites dans sa Charte figure la promotion de la paix, de la démocratie et des droits de la personne.

«Le Canada encourage activement les membres de la Francophonie pour que l’OIF prenne une position forte contre l’invasion de l’Ukraine par le président Poutine et ses conséquences sur les populations civiles, dont les femmes et les enfants», peut-on lire.

Pour le Canada, la gravité du geste posé par la Russie ne fait aucun doute : «Cette attaque constitue une violation sans équivoque de la souveraineté, de l’intégrité territoriale et de l’indépendance de l’Ukraine. Elle constitue également une violation des obligations de la Russie en vertu du droit international et de la Charte des Nations Unies», souligne encore le communiqué.

Le gouvernement du Québec a été le dernier des trois membres du Canada à monter le ton face au silence de l’OIF devant le conflit en Ukraine.

La semaine dernière, la cheffe du Parti libéral du Québec, Dominique Anglade, demandait au gouvernement Legault d’exiger une dénonciation de la part de l’OIF.

Après avoir évoqué une possibilité de faire pression sur l’Organisation, la ministre québécoise des Relations internationales et de la Francophonie, Nadine Girault, a été plus claire. Dans une entrevue avec La Presse canadienne publiée samedi, elle a qualifié le silence «d’étonnant» et a enjoint l’OIF à «assumer son rôle».

Un ancien secrétaire général très critique

Ancien secrétaire général de l’organisation, Jean-Louis Roy souligne que l’OIF a pris position à plusieurs reprises lors de conflits impliquant l’un de ses membres.

Photo : Lëa-Kim Châteauneuf – Wikimedia Commons

Jean-Louis Roy a été secrétaire général de l’OIF, qui s’appelait à l’époque Agence de la Francophonie, de 1990 à 1997. Pour lui, rien ne peut expliquer le silence de l’Organisation, d’autant plus que l’Ukraine est un membre observateur depuis 2006.

«Je pense que l’OIF pourrait dire que l’invasion du territoire national de l’Ukraine par la Russie ne répond à aucune des normes du droit international et dire qu’on veut que ça se termine et qu’il faut qu’on négocie la paix», indique M. Roy en entrevue avec Francopresse.

Cette absence de prise de position est d’ailleurs difficile à défendre, selon Jean-Louis Roy, quand on a vu plusieurs organisations internationales comme l’UNESCO et le Commonwealth le faire. Ce dernier a dénoncé l’invasion dès le 27 février par un vote de 43 des 54 membres à part entière en faveur de la condamnation, tandis que les 11 autres se sont abstenus.

La secrétaire générale de l’OIF se défend

Louise Mushikiwabo, secrétaire générale de l’OIF, souligne que le fonctionnement par consensus de l’Organisation complique la prise de position pour ce genre d’évènements.

Photo : Igobruce – Wikimedia Commons

Dans une entrevue accordée au journal Jeune Afrique, la secrétaire générale de l’OIF, Louise Mushikiwabo, affirme que son point de vue personnel vise à demander «l’arrêt immédiat des combats».

Elle rappelle toutefois que le fonctionnement de l’OIF est basé sur le principe du consensus. La secrétaire générale mentionne aussi qu’une dizaine de pays membres de la Francophonie se sont abstenus lors du vote de l’Assemblée générale de l’ONU dénonçant la Russie.

Elle évoque ensuite que lors d’autres conflits, l’OIF n’a pas pris position : «L’exemple le plus récent est celui de l’Arménie [fin 2021], membre à part entière […] et pour lequel la Francophonie n’a pas pris de position officielle lorsqu’il était menacé jusque dans sa survie», peut-on lire dans Jeune Afrique.

Alors que Louise Mushikiwabo souligne le besoin de cohérence, Jean-Louis Roy estime que la non-intervention de l’OIF envers l’Ukraine va à l’encontre de ce principe.

«J’ai vu souvent l’OIF intervenir, même quand il n’y avait pas de consensus. […] Elle l’a déjà fait des dizaines de fois. Elle est intervenue quand il y a eu un coup d’État en Guinée, quand — récemment — il y a eu un coup d’État au Burkina Faso et au Mali. Toutes les fois où il y a quelque chose de significatif au plan politique dans ses États membres – significatif dans le sens d’un non-respect du droit international — l’OIF intervient», assure l’ancien secrétaire général.

En janvier dernier, l’Organisation a en effet condamné le coup d’État militaire au Burkina Faso et a suspendu le pays des instances de la Francophonie. L’an dernier, l’OIF avait fait de même avec le Mali à la suite d’un coup d’État.

Un risque de ternir son image

Selon la professeure au programme d’Information-communication de l’Université de Moncton Natalie Melanson Breau, plus l’absence de position se prolonge, plus l’image de l’OIF risque de se ternir.

Si un organisme garde le silence, on risque de faire face à un mécontentement public. Sa réputation risque d’en prendre un coup parce qu’on va être accusé d’inaction. C’est un peu ce qu’on voit malheureusement. On laisse un peu le public prendre le contrôle du récit, de ce qui est dit de la situation ou de ce qu’on devrait faire.

— Natalie Melanson Breau, professeure au programme d’Information-communication de l’Université de Moncton

Natalie Melanson Breau estime que l’attitude de l’OIF est «assez unique» compte tenu des attentes envers l’institution : «Il y a une certaine perte de confiance quand on garde le silence, surtout quand c’est un sujet qui nous interpelle directement comme c’est le cas ici.»

En principe, le vote de la plus haute instance de la Francophonie à l’endroit de la guerre en Ukraine devrait avoir lieu le mercredi 16 mars. Jean-Louis Roy se dit convaincu qu’une majorité de membres, y compris des membres africains, voteront en faveur d’une dénonciation de la Russie. Reste à voir si cette majorité sera suffisante pour être considérée comme un «consensus» enjoignant l’OIF à se prononcer.