le Vendredi 9 Décembre 2022
le Mercredi 23 février 2022 7:15 | mis à jour le 18 août 2022 11:41 Chroniques et éditoriaux

Reprendre le fil de Black Lives Matter

Manifestation contre le racism antinoirs à Vancouver, 2020.  — Photo : Go To Van Wikimedia Commons
Manifestation contre le racism antinoirs à Vancouver, 2020.
Photo : Go To Van Wikimedia Commons
FRANCOPRESSE – Le Mois de l’histoire des Noir·es est l’occasion d’interroger les récits historiques pour faire une place aux actions, aux luttes, aux mouvements et aux vies des personnes noires. Mais nous devons également nous occuper de la mémoire récente qui deviendra histoire. Ce moment de commémoration, qu’est février, peut ainsi nous pousser à reprendre le fil des mouvements pour les vies noires qui ont occupé les rues en 2013 et en 2020.
Reprendre le fil de Black Lives Matter
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Le mouvement Black Lives Matter (BLM) est avant tout une réponse à la violence policière et une riposte à la brutalité et à l’impunité avec laquelle les forces de l’ordre abordent les populations noires et racisées tant aux États-Unis qu’au Canada ou encore en Europe. Le mouvement cherche également à faire voir l’ensemble des manifestations du racisme, des inégalités et des exclusions visant les personnes noires.

Les vies noires comptent

Une telle réponse demeure nécessaire au Canada, malgré les mythes qui veulent que tout se passe mieux ici qu’aux États-Unis.

La chercheuse et écrivaine noire canadienne Robyn Maynard rappelle dans son ouvrage NoirEs sous surveillance qu’il existe d’«immenses inégalités raciales dans le revenu, le logement, le taux de placement des enfants dans les structures de protection de la jeunesse, l’accès à des soins de santé et une éducation de qualité, et l’application de la législation antidrogue».

Notons aussi la surreprésentation des personnes noires dans le système carcéral et les effets néfastes sur la santé de toutes ces inégalités. En plus de ce racisme structurel, n’oublions pas le racisme présent dans les relations interpersonnelles, ainsi que la surreprésentation des personnes noires et autochtones parmi celles tuées par les policiers.

Robyn Maynard explique que l’humanité des personnes noires est sans cesse remise en question. Elle cite le professeur Rinaldo Walcott qui rappelle que leur humanité «reste pour l’essentiel hors de ce que l’on appelle une vie en tant que telle». C’est davantage que leur égalité en tant que citoyennes, plus que leur dignité et leur droit de vivre qui est remis en cause : c’est le fait même qu’elles soient humaines. D’où le besoin de rappeler que leurs vies comptent aussi – que leurs vies sont des vies humaines.

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Dire leurs noms

Le mouvement Black Lives Matter existe depuis 2013 comme une nouvelle manifestation d’une lutte qui remonte à la période de l’esclavage pour l’émancipation des Noir·es et à l’autodéfense des communautés noires. Il a été lancé aux États-Unis à la suite de la décision d’un tribunal en Floride d’acquitter George Zimmerman du meurtre de Trayvon Martin en 2012. S’en sont suivis, en 2014, les meurtres par des policiers blancs de Michael Brown et d’Eric Garner respectivement à St-Louis et à New York. Dans le même sillage, en 2015, la campagne #SayHerName a été lancée pour attirer l’attention sur les femmes noires victimes de violences policières.

En mai 2020, de nouvelles manifestations ont suivi le meurtre de George Floyd par le policier blanc Derek Chauvin. Une réaction publique moins forte avait marqué le meurtre de Breonna Taylor lors d’une perquisition, mais les deux mouvements pour les vies noires et pour les femmes noires se sont rejoints dans les manifestations de l’été 2020.

Quelques jours après la mort de George Floyd, les manifestations au Canada ont pris davantage d’ampleur à la suite de la mort de Regis Korchinski-Paquet, le 27 mai 2020. La femme de 29 ans est tombée du balcon de son appartement torontois alors que des policiers s’y trouvaient. Quelques semaines plus tôt, le Franco-Ontarien de 26 ans, Caleb Tubila Njoko, avait lui aussi perdu la vie dans des circonstances similaires à London en Ontario.

La chercheuse Robyn Maynard a par ailleurs consacré un chapitre de son livre à six femmes noires brutalisées ou tuées par des policiers au Canada : Majiza Philip, Sharon Abbott, Jacqueline Nassiah, Audrey Smith, Stacy Bonds et Chevranna Abdi.

Définancer la police

L’absence de changement après les manifestations de 2013 joue sans doute beaucoup pour le retour en force du mouvement, qui a amené au public un le slogan : «définancer la police» [defund the police].

Ce slogan réunit un ensemble de revendications qui reviennent à une idée simple : les services de police devraient faire moins, et une grande partie de leurs budgets devrait plutôt aller à d’autres services mieux préparés à répondre aux situations des personnes vulnérables ou en danger.

Enlever toute menace ou possibilité de violence et amener des professionnel·les avec la formation adéquate et une compréhension en profondeur des communautés marginalisées permettrait de répondre aux problèmes sans en faire des questions de sécurité ou d’ordre.

Il serait aussi possible de répondre à plusieurs besoins sociaux qui sont les causes d’activités criminalisées, plutôt que de s’appuyer sur l’incarcération.

Selon des données rapportées par Black Lives Matter, le budget annuel de toutes les forces de police au Canada est de 15,7 milliards $, ce qui représente 42,9 millions $ par jour. Dans un contexte démocratique, un débat sur l’utilisation de telles sommes semble nécessaire.

L’idée de définancer la police rejoint l’idée plus large d’abolir la police et les systèmes carcéraux.

Pour la professeure et militante Angela Davis, c’est toute une expérience et une vision de la politique que cette idée contient : pour véritablement abolir l’esclavage, il aurait fallu créer les institutions démocratiques nécessaires à la participation des personnes noires dans l’ordre social. Il en va de même de l’abolition des prisons et de la réduction des forces policières : une série d’institutions et de programmes peuvent être créés afin de résoudre les problèmes sociaux qui mènent aux comportements qui sont criminalisés et permettre des vies libres. Le définancement et l’abolition supposent donc une tout autre allocation des ressources.

Devant la déformation

Reprendre le fil du mouvement Black Lives Matter est essentiel aujourd’hui, alors que ses modes de mobilisation et ses slogans sont retournés et tournés en dérision par les manifestations contre les mandats vaccinaux organisés autour de supposés convois de camions. La complicité des forces de l’ordre y est facile à observer, de l’inactivité initiale due à une présomption d’innocence d’un mouvement majoritairement composé de personnes blanches et vu comme inoffensif jusqu’aux embrassades entre manifestant·es et policier·ères lors de la fin du blocage de la frontière à Coutts, en Alberta – réponses qui montrent la capacité des services policiers à ne pas user de violence lors de manifestations… ainsi qu’une solidarité avec le mouvement en cours, très éloignée de l’hostilité démontrée lors des manifestations de Black Lives Matter.

Du fait des espaces occupés, le Mois de l’histoire des Noir·es a surtout été le mois d’une attention publique et médiatique accordée à ces manifestations. Il est utile de relier cette mémoire de Black Lives Matter et le présent vécu par les personnes noires à l’exaspération de bon nombre de Canadien·nes devant l’inaction des services policiers. La réponse n’est peut-être pas de demander que ces services remplissent leur mandat, mais de revoir ce que doit être leur mandat.

Jérôme Melançon est professeur agrégé en études francophones et interculturelles ainsi qu’en philosophie à l’Université de Regina. Ses recherches portent notamment sur la réconciliation, l’autochtonisation des universités et les relations entre peuples autochtones et non autochtones, sur les communautés francophones en situation minoritaire et plus largement sur les problèmes liés à la coexistence. Il est l’auteur et le directeur de nombreux travaux sur le philosophe Maurice Merleau-Ponty, dont «La politique dans l’adversité. Merleau-Ponty aux marges de la philosophie» (Metispresses, 2018).