le Lundi 23 mai 2022
le Mardi 11 janvier 2022 13:00 Francophonie

«Carnet vert», regard sur le vécu d’élèves franco-ontariens en pandémie

Pour occuper ses élèves de sixième année et documenter leurs ressentis durant la pandémie, un enseignant de Toronto leur a demandé d’écrire des textes quasi quotidiennement entre mars et juin 2020. — Photo : Thomas Park – Unsplash
Pour occuper ses élèves de sixième année et documenter leurs ressentis durant la pandémie, un enseignant de Toronto leur a demandé d’écrire des textes quasi quotidiennement entre mars et juin 2020.
Photo : Thomas Park – Unsplash
FRANCOPRESSE – Pour occuper ses élèves de sixième année et documenter leurs ressentis durant la pandémie, un enseignant de Toronto leur a demandé d’écrire des textes quasi quotidiennement entre mars et juin 2020. En tout, chaque élève a écrit 54 textes sur divers thèmes liés à la COVID-19, mais aussi à ses passions, à l’environnement et à d’autres enjeux de société. Mwamba Tshibangu en a tiré un livre intitulé «Carnet vert – Journal de bord des élèves du Canada aux prises avec la Covid-19», paru à la fin décembre aux Éditions de la francophonie. Il espère désormais que leurs mots résonneront jusqu’aux décideurs.

L’idée de ce projet est comme tombée du ciel pour l’enseignant de l’école élémentaire catholique Sainte-Marguerite-d’Youville d’Etobicoke.

«C’était tellement une intuition forte […] D’entrée de jeu, j’ai dit à mes élèves : “Écoutez, on va commencer un projet, et si on travaille bien ça pourrait aboutir à un livre”», raconte Mwamba Tshibangu.

Carnet vert – Journal de bord des élèves du Canada aux prises avec la Covid-19 est paru en décembre 2021 aux Éditions de la francophonie.

Photo : Courtoisie Éditions de la francophonie

Le titre de l’ouvrage, Carnet vert — Journal de bord des élèves du Canada aux prises avec la Covid-19, s’est également imposé de lui-même : le «carnet» en référence au journal de bord qu’ont tenu les jeunes et le vert en référence à l’environnement — enjeu primordial aux yeux de l’enseignant –, mais symbolisant aussi l’espoir, la persévérance et la résilience.

S’il estime que ses élèves de 11-12 ans n’ont pas saisi immédiatement l’ampleur du projet, l’enseignant confirme qu’ils se sont aisément prêtés au jeu puisqu’il s’agissait tout de même d’un travail scolaire : «C’était une période difficile où on travaillait en ligne, mais toute la classe a participé! Quelques-uns plus que d’autres, mais ils ont répondu, sans nécessairement savoir la finalité exacte d’où ça allait nous mener.»

Extrait du livre

«Mason — Je ne me sens pas totalement démoralisé de ce confine­ment. Mais je suis quand même un peu découragé. Ce confinement m’a appris qu’il faut toujours apprécier tes vacances et tout ce que tu as. Je crois que les autorités publiques font le bon choix, sinon on va connaître le cas comme celui de l’Italie. Là, on pensait que ce n’était pas un problème, alors, ils n’ont rien fait. Mais ils sont en quarantaine à cause de ce mauvais choix. Selon moi, ce coronavirus est un gros problème et on doit vite l’arrêter. C’est pourquoi mon esprit face à cette situation n’est pas très bon. C’est effrayant ; même s’il y a de petites chances que je meure, je peux le passer à mes grands-parents et les tuer sans le savoir. Je sais qu’on vit un temps dur sans pouvoir voir personne. Mais je pense que c’est pour une bonne cause.»

Un exercice «thérapeutique»

Avec le recul, Mwamba Tshibangu constate que l’exercice a été «thérapeutique» pour plusieurs.

Il faut se remettre dans le contexte : on était tout à fait au début de la pandémie, avec la terreur que cela semait, les informations qui passaient en boucle, on ne parlait que de la pandémie et de morts… C’était vraiment un moment difficile à vivre avec les élèves, alors le fait de les occuper tandis qu’ils se sont retrouvés enfermés, sans savoir quoi faire ou comment occuper leur temps, c’était vraiment thérapeutique […] Beaucoup l’ont dit dans leurs travaux.

— Mwamba Tshibangu, enseignant

Au total, les élèves ont écrit sur 54 thèmes, dont 37 ont été assignés et 17 laissés libres à leur inspiration. Ces derniers ne se retrouvent toutefois pas dans le livre puisqu’il «n’y avait pas de fil conducteur», mais l’enseignant constate qu’ils lui ont permis de mieux comprendre ses élèves et leur réalité.

«Ils s’exprimaient sur leurs passions […] Certains ont parlé de leurs animaux domestiques, de promenades avec leurs parents, de la nature», relate-t-il.

«Ça m’a permis de découvrir la vie intérieure des élèves. Ils n’ont pas toujours l’occasion de s’exprimer, mais en ayant ce matériel en main j’ai pu comprendre leur réalité, ce à quoi ils pensaient», ajoute le professeur.

«Ça m’a permis de me rapprocher de certains élèves parce qu’à un certain moment ils se sont confiés – ils ont parlé de leur vécu, de problèmes qu’ils vivaient à la maison, de leurs relations avec leurs frères et sœurs […] Ils se sont exprimés à cœur ouvert et je pense que c’était une très bonne chose», conclut-il.

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Extrait du livre

«Sophia — J’aime beaucoup apprendre, mais je n’aime pas apprendre en ligne, car c’est très bizarre et triste. Je suis contente qu’au moins on a eu la chance d’apprendre en ligne, même si c’est difficile. Je pense que c’est difficile, car on ne peut pas vraiment être ensemble. En classe, notre enseignant nous disait ou nous montrait quelque chose et on comprenait, mais en ligne, parfois tu n’entends plus ce qui arrive dans la classe. Parfois aussi, les microphones ne fonctionnent pas, ce qui est très énervant quand ça se passe.»

«Ils ont de très bonnes idées»

L’un des défis du projet a été au niveau de l’écriture, mais Mwamba Tshibangu estime que le projet a permis aux élèves de progresser en la matière.

«Il y a des anglicismes qui reviennent dans le texte, car ces élèves sont plongés dans un milieu anglodominant. […] C’est un défi, mais donner des exercices comme ça contribue à élever le niveau. Certains avancent bien, d’autres ont plus de difficulté», constate l’enseignant.

Il a tout de même vu une amélioration au fil des semaines : «Plus on avançait, plus leur niveau de réflexion était développé.»

Pour rester le plus près possible des idées des élèves, l’enseignant a conservé les textes originaux, se contenant seulement de corriger les fautes d’orthographe et de grammaire. «Les idées que les élèves ont exprimées, ce sont les idées de gens matures. D’ailleurs, les mesures prises par le gouvernement cadrent tout à fait avec les idées qui ont été avancées par les élèves!» souligne Mwamba Tshibangu.

Vers la mi-avril, ils s’entendaient par exemple sur le fait que les écoles ne devraient pas rouvrir pour le dernier mois de l’année scolaire en raison du nombre élevé de cas de COVID-19 – et ce, même si plusieurs aspects de l’école en présentiel leur manquaient : «Il est important de rester à la maison et hors du contact avec les autres si on veut que tout s’améliore. Ce n’est pas bon de risquer la santé des enfants et des enseignantes», écrit Brigitte.

Mwamba Tshibangu prévoit que ce projet lui permettra désormais de faire plus confiance à ses élèves : «Quand il y a des décisions à prendre, il faut écouter les élèves parce qu’ils ont un point de vue à émettre. Ce sont eux-mêmes qui vivent leur réalité, donc ça doit compter. C’est ce qui est ressorti du livre, qu’ils ont de très bonnes idées.»

L’enseignant ajoute s’attendre à ce que les décideurs lisent le livre «parce qu’ils doivent comprendre dans quel état se sont retrouvés les élèves à certains moments. Avant qu’on fasse des enquêtes à plus grande échelle, ça c’est vraiment un échantillon de ce qu’on a vécu! Quelque chose d’authentique qui pourrait intéresser beaucoup de secteurs, que ce soit l’éducation, la santé ou même les services sociaux».

«Quelles étaient leurs réalités, leurs appréhensions, leurs préoccupations, leur anxiété? Je crois que ça vaut vraiment la peine que tous ces gens lisent le livre pour comprendre», conclut Mwamba Tshibangu.

Extraits du livre

«Nadia — Dans ce travail, je vais vous expliquer pourquoi, en tant que jeune, il est important de protéger notre environnement. Premièrement, il est important de protéger notre environnement parce que, si on ne protège pas notre planète, on ne vivra pas dans un lieu malpropre où il y a beaucoup de pollution. On ne peut pas bien vivre dans un lieu pollué, car cela rend les gens malades. Deuxièmement, si l’environnement n’est pas protégé, les animaux, les arbres et les plantes vont mourir. Nous, les humains, on a besoin de la nature pour bien vivre. Mais s’il n’y a pas d’arbres, on sera mort. En conclusion, nous devons protéger la planète, car on y vit.»

«Brody — Moi, je pense que le racisme est vraiment terrible parce qu’on n’a pas le choix de la couleur de notre peau quand on naît. Aussi, je pense que tout le monde doit être traité de la même façon, peu importe la couleur de sa peau. Je pense que c’est bon que les protestations arrivent parce qu’assez, c’est assez. On a une chance pour réparer ce problème de racisme, alors il faut le faire. Je pense aussi qu’il doit y avoir plus de protestations après la COVID-19. Mais on ne peut pas attendre quand la COVID-19 finira. Il faut commencer maintenant parce qu’aujourd’hui ou demain, la vie d’une personne est à risque. Aussi, selon mon opinion, il faut qu’on enlève les dirigeants racistes comme Donald Trump et les remplacer par de bons dirigeants comme Obama, parce que les dirigeants des pays ne peuvent pas être racistes. Les dirigeants des pays doivent être gentils, intelligents et réunir le monde ensemble contre le racisme. Si tu es noir, blanc, bleu, jaune, vert, n’importe quelle couleur, on est tous des humains et on doit tous être traités de la même façon. Le soutien de tout le monde est important. On est tous là-dedans ensemble.»