le Jeudi 27 janvier 2022
le Dimanche 9 janvier 2022 13:00 | mis à jour le 7 janvier 2022 14:43 Sciences et environnement

Traitement des dépendances aux Territoires du Nord-Ouest : un portrait mitigé

Les résultats d’un sondage du Gouvernement des Territoires du Nord-Ouest (GTNO) sur le traitement des dépendances brossent un portrait mitigé de l’offre et de l’accès à ces services aux Territoires du Nord-Ouest.  — Thomas Ethier – L'Aquilon
IJL – RÉSEAU.PRESSE – L’AQUILON (Territoires du Nord-Ouest) – Les résultats d’un sondage du Gouvernement des Territoires du Nord-Ouest (GTNO) sur le traitement des dépendances brossent un portrait mitigé de l’offre et de l’accès à ces services. Si la majorité se dit satisfaite de ces derniers, d’autres témoignages peignent un tableau moins reluisant.

Le ministère de la Santé et des Services sociaux (MSSS) a dévoilé les résultats du sondage sur les expériences liées au traitement des dépendances. Tenu du 15 février au 31 mars 2021, ce sondage visait à récolter les commentaires de personnes ayant une expérience directe de la recherche de services de traitement des dépendances.

Finalement, 439 personnes ont fait part de leur expérience et ont fourni leur avis sur les services auxquels elles ont eu accès ou auraient aimé avoir accès. Parmi les répondants du sondage, 71 % sont des femmes, 57 % sont autochtones et plus de 90 % sont âgés de 20 à 64 ans.

En 2015-2016, on déplorait aux Territoires du Nord-Ouest six fois plus d’hospitalisations causées par l’alcool que la moyenne canadienne et en 2017-2018, et cinq fois plus d’hospitalisations chez les mineurs. En 2014, le territoire se situait au deuxième rang pour les couts par habitant liés à l’utilisation de substances.

Bien que ce sondage apporte des informations clés sur l’accès aux services de traitement aux TNO, certaines limitations sont observées. Aucune période n’a été délimitée pour l’accès aux services et aucune confirmation n’a été demandée aux répondants à savoir si les services ont été accédés aux TNO.

Certaines données ont aussi été omises en ce qui concerne le genre des répondants. En catégorisant par cette variable, la confidentialité des répondants n’aurait pu être assurée. Aussi, peu de personnes âgées de moins de 20 ans ou de plus de 65 ans ont répondu au sondage, l’échantillon n’est donc représentatif que pour la population de 20 à 65 ans.

«Tout ce qui est en ligne est une blague, les gens ne l’utilisent pas»

En moyenne, les répondants auraient accédé à 2,5 services offerts par le MSSS avec une majorité (64 %) ayant pris part à des séances de consultations individuelles.

Parmi les autres services auxquels les participants ont accédé : des services de soins de santé (37 %), le système de soutien par les pairs (29 %), le traitement des dépendances en établissement (25 %) et des séances de consultations de groupe (18 %).

Les femmes utiliseraient près de deux fois plus le programme eMental, un programme de santé mentale en ligne, ainsi que les programmes de guérison sur le territoire. Les programmes de support par les pairs sont pour leur part davantage choisis par les hommes.

En comparaison avec les répondants de 50 à 65 ans, le programme de consultations individuelles montre une fréquentation 25 % plus forte chez les 20 à 35 ans. C’est l’inverse pour les consultations de groupe où la participation des 50-65 est deux fois plus élevée que chez les 20-35.

Bien que préféré par plusieurs, le programme de consultations individuelles n’est pas une recette magique.

 

Le Centre de Santé est limité, puisqu’on n’y trouve que des infirmières formées en gestion de crise n’ayant pas de formation spécifique en santé mentale. Ça revient à mettre un pansement sur une plaie béante.

— Une répondante au sondage

La majorité des répondants se dit cependant satisfaite des services reçus dans les séances de consultations individuelles.

Le portrait est moins encourageant pour les services offerts en ligne ou par téléphone. Près de 60 % des répondants ont indiqué ne pas avoir vu de changement majeur dans leur vie après avoir accédé à ces services.

Une personne sondée fait part que «tout ce qui est en ligne est une blague, les gens ne l’utilisent pas. Ceux qui en ont le plus besoin n’ont pas accès à Internet, ne peuvent lire ou ne peuvent écrire».

Globalement, les programmes de guérison dans la nature ont obtenu le meilleur taux de satisfaction avec l’entièreté des répondants qui trouvent que ces programmes sont respectueux des besoins et des valeurs de chacun.

Les services les moins populaires chez les répondants sont ceux liés à l’itinérance, au dégrisement et à la désintoxication. «Il n’y a aucun support offert aux gens pour se désintoxiquer dans ma collectivité», explique un répondant.

Barrière à l’accès aux services

Au-delà de l’offre de service elle-même, l’accessibilité des services pose aussi problème. On constate une disparité à cet égard. En moyenne, l’impossibilité d’accéder à un service était de 12,5 % chez les non-autochtones contre plus de 20 % chez les Autochtones. Plus de 40 % des répondants autochtones ont aussi indiqué avoir voulu participer à un programme de guérison sur le territoire sans en avoir eu la possibilité.

L’accès aux programmes de guérison sur le territoire et de traitement communautaire est plus difficile pour les femmes, avec un taux de refus supérieur de 20 % à celui des hommes.

L’accès aux programmes de guérison sur le territoire et de traitement communautaire est plus difficile pour les femmes, avec un taux de refus supérieur de 20 % à celui des hommes. L’accès aux services de traitement des dépendances en établissement est quant à lui plus difficile d’accès chez les 35 à 49 ans.

Plusieurs barrières compliquent l’accès aux services, notamment l’absence de plusieurs services dans certaines collectivités dans 43 % des cas, ainsi que le temps d’attente (11 %). Plusieurs répondants ont aussi indiqué ne pas savoir que ces programmes existaient (17 %) ou ne pas savoir comment y accéder (23 %).

D’autres disent craindre les rumeurs et le jugement qui pourrait découler de la décision d’accéder à l’un de ces services. Cette crainte des rumeurs et d’une violation de confidentialité est l’une des principales barrières soulignées en ce qui concerne l’accès à des consultations individuelles et aux soins de santé.

Le traitement des dépendances en établissement : un manque de suivi

Des questions additionnelles ont été posées aux répondants ayant participé à un programme de traitement des dépendances en établissement. Parmi ce plus petit échantillon de personnes, la moitié d’entre elles disent avoir suivi un traitement dans les trois dernières années et 38 % ont mentionné avoir suivi un programme il y a plus de cinq ans.

Près de 80 % des répondants ont témoigné avoir été admis moins de trois mois après le dépôt de leur candidature au programme, dont 43 % de participants admis dans le même mois. Si seulement 20 % des répondants disent avoir attendu plus de trois mois, ce sont 30 % des 50 à 64 ans et 38 % des participants s’identifiant à un genre autre qu’homme ou femme ont coché oui à la question.

Bien que la majorité des répondants (73 %) ont témoigné être satisfaits des traitements reçus en établissement, certains participants trouvent ces programmes irrespectueux et inadéquats.

C’était une expérience dégradante, j’avais l’impression d’être de retour au secondaire. Il n’y avait que très peu de respect de la part des conseillers et des gestionnaires. On nous y a aussi servi de la nourriture périmée provenant de banques alimentaires et de restants d’épiceries.

— Un ancien participant à un programme de traitement des dépendances

Les consultations réparties par services.

Capture d’écran – L’Aquilon 

Ce qui ressort parmi les commentaires émis par les répondants, c’est le manque de suivi. «Il n’y a pas de transition. Le suivi se fait par vidéoconférence et n’est pas couvert par le GTNO, explique un répondant. Quand tu arrives à la maison, tu es livré à toi-même. Il n’y a personne pour te tenir responsable, personne pour te guider», poursuit-il.

«Ça a été très, très difficile. C’était presque la rechute immédiate. Le traitement m’a gardé sobre et m’a éduqué sur ma maladie. On nous a aussi montré un plan de suivi, mais le désir de boire était trop puissant. Ce n’est que dix mois après le traitement que ma sobriété actuelle a débuté», témoigne un troisième participant.

Lorsque questionnés sur les mesures d’aide qui pourraient être prises pour assurer un suivi, les répondants sont unanimes : du support communautaire, des programmes de suivi et du soutien médical. «Faites un suivi, gardez un œil sur moi», demande l’un d’entre eux.

Ces programmes de traitement des dépendances en établissement sont offerts à l’extérieur des TNO. Si certains répondants voient d’un bon œil la distance possible de ces programmes pour la confidentialité et la possibilité de se concentrer sur la guérison, 67 % d’entre eux auraient désiré rester aux TNO.

Les raisons derrière cette volonté de suivre un programme de traitement des dépendances au territoire? La proximité avec la famille et les amis, l’envie de participer à un programme avec l’accent sur l’identité culturelle et l’anxiété d’aller dans un endroit inconnu.

Rétablissement à long terme

Une majorité des répondants affirment avoir vécu une rechute ou avoir eu de la difficulté à rester sobres. Il a été identifié que dans la plupart des cas de rechute, un manque de réseau de soutien ou un manque de services dans la collectivité en était la cause. Un répondant témoigne «ne plus avoir personne avec qui socialiser, puisque mes amis continuent de boire».

Des facteurs aidant au rétablissement ont aussi été identifiés, notamment le partage de témoignages, le soutien des pairs et le temps passé dans la nature.

Caitline Cleveland préside le Comité permanent des affaires sociales de l’Assemblée législative des TNO, lors de la discussion de sondage portant sur le traitement des dépendances.

Capture d’écran – Assemblée législative des TNO

Une navigation dans le système médical des TNO vue comme un obstacle

Le sondage a permis d’identifier certains points clés et certaines lacunes du réseau de la santé et des services sociaux aux TNO. Les répondants désirent avoir un accès plus facile au service de désintoxication dans les collectivités, puisqu’une période de sobriété est requise pour être admis à un programme de traitement des dépendances en établissement.

Un autre point soulevé est le manque d’options de traitement familial, afin d’obtenir davantage de soutien de ses pairs lors du rétablissement. «Ce problème est vraiment sérieux. Il est à la racine de la plupart de nos problèmes communautaires. Nous devons regarder le portrait entier. Nous avons utilisé la technique du pansement et ça ne fonctionne pas aux TNO», explique l’une des personnes sondées.

Le manque de suivi et le manque d’activités ne tournant pas autour de la consommation de substances ont aussi été identifiés comme sources des préoccupations. «Je pense qu’il devrait y avoir l’option d’habiter dans les logements de sobriété dans les plus petites collectivités. Tellement de fois, j’ai vu des gens participer à un programme pour revenir ensuite dans le même environnement, ce qui a contribué à leur dépendance, et par la suite, à une rechute», témoigne un répondant.

Une controverse règne cependant autour de la qualification du personnel médical. Certains sondés souhaitent voir davantage de sarraus blancs et d’employés diplômés, alors que d’autres souhaitent voir une approche plus traditionnelle et communautaire face à la problématique.

Mais la principale barrière pour ces plus de 400 répondants demeure la navigation du système médical. Plusieurs témoignent de la difficulté d’être pris au sérieux, tout comme la multitude d’appels et de formulaires à remplir.

Je suis une personne hautement éduquée avec une très bonne compréhension de la documentation médicale et je n’ai pas été en mesure de naviguer le système des soins de santé des TNO afin d’obtenir du soutien pour mes problèmes de consommation.

— Un participant

Un autre répondant explique quant à lui ne pas avoir l’énergie de se battre pour obtenir le financement nécessaire à son admission en centre de traitement. «Il est plus facile de m’acheter de la drogue et de l’alcool, et de m’automédicamenter», témoigne-t-il.

Stigmatisation, racisme et enjeux de confidentialité

Outre des difficultés à accéder aux services et le manque de ces derniers dans un bon nombre de collectivités ténoises, plusieurs répondants ont témoigné avoir été stigmatisés ou avoir été victimes de racisme.

Un participant dit avoir été humilié lors de son retour au travail, avoir été exclu et discriminé par ses collègues et ses supérieurs. Un autre répondant souhaiterait voir la sobriété être normalisée.

Dans ma collectivité, les gens ont honte d’être sobres, malheureusement.

— Un participant

Un témoignage fait part de l’expérience d’une personne qui s’est fait refuser des services et qui a été insultée et jugée. D’autres déplorent des cas de racisme parmi les fournisseurs de service.

Bien que la majorité des répondants se dit satisfaite de la confidentialité des services offerts, plusieurs témoignages vont dans le sens inverse.

«J’étais vraiment en colère quand il y a eu atteinte à ma vie privée et que mon dossier s’est retrouvé aux ordures», déplore l’un des sondés. Un autre répondant explique ne pas avoir accédé aux services offerts par les alcooliques anonymes (AA), car, «étant d’une petite collectivité, il y a continuellement des rumeurs qui sortent des réunions des AA».

Besoin d’un centre de traitement

Pour plusieurs, l’une des solutions à cet enjeu serait la création d’un centre de traitement territorial, mais cette proposition ne fait pas l’unanimité. Ceux qui y sont opposés expliquent que le «retrait d’un individu de sa zone de confort aide énormément à contrôler les déclencheurs de rechute».

Pour les répondants en faveur d’un tel centre, l’argument de la guérison par les méthodes traditionnelles prévaut, de même que celui de la proximité avec la famille.

Or, pour le gouvernement des Territoires du Nord-Ouest, cette approche n’est pas la mieux adaptée à l’environnement ténois. «Les TNO étant une mosaïque de peuples des Premières Nations, de Métis, d’Inuits et de non-autochtones, un seul centre de traitement ne répondrait pas à ce besoin global», explique le MSSS dans le rapport du sondage.

Pour résoudre les problématiques soulevées dans ce rapport, le GTNO évoque l’élargissement des possibilités de traitement sur les terres ancestrales et l’utilisation des ressources existantes dans les régions pour élaborer des options de traitement plus local. Le sondage sera répété à chaque deux ans pour faire un suivi des résultats.