le Dimanche 16 janvier 2022
le Jeudi 6 janvier 2022 13:00 | mis à jour le 6 janvier 2022 11:38 Sciences et environnement

Éradiquer la tuberculose au Nunavut : un objectif réaliste?

Le Nunavut est l’endroit au pays où le taux de tuberculose est le plus élevé.  — Timkal - Wikimedia Commons
IJL — RÉSEAU.PRESSE – LE NUNAVOIX (Nunavut) – Le 25 novembre dernier, le ministère de la Santé du gouvernement du Nunavut a déclaré une éclosion de tuberculose dans la communauté de Pangnirtung. Le Nunavut est l’endroit au pays où le taux de tuberculose est le plus élevé. Le gouvernement fédéral s’est engagé à éliminer la maladie d’ici 2030, mais cette cible se retrouve à présent menacée par la pandémie de COVID-19.

Répartition des cas de tuberculose selon l’origine, Canada, 2017.

Agence de la santé publique du Canada 

Le ministère des Services aux Autochtones du Canada rapporte que «le taux de tuberculose chez les Inuit de l’Inuit Nunangat est 300 fois plus élevé que celui de la population des non-Autochtones nés au Canada» et «plus de 40 fois plus élevé chez les membres des Premières Nations vivant dans les réserves que chez les non-Autochtones nés au Canada».

Le 25 novembre 2021, en raison d’un nombre croissant de cas dans la communauté de Pangnirtung et de difficultés à établir la manière ou le lieu de transmission de la maladie, l’administrateur en chef de la santé publique du Nunavut, Dr Michael Patterson, a déclaré la situation comme une épidémie. Environ 1500 personnes résident à Pangnirtung.

En 2020, au moins 16 des 24 communautés du territoire connaissaient des cas de tuberculose actifs ou latents. Bien que le gouvernement fédéral ait octroyé des fonds pour lutter contre la maladie au Nunavut, la situation connait présentement un recul en raison de la pandémie.

Consultez le site du journal Le Nunavoix

Schéma des poumons avec une infection tuberculeuse latente (ITL) et une tuberculose active (TB).

Agence de la santé publique du Canada

Des effectifs supplémentaires

La tuberculose est une maladie infectieuse causée par une bactérie qui se propage dans l’air lorsqu’une personne contagieuse tousse, éternue, chante ou parle. Elle s’attaque principalement aux poumons et aux voies respiratoires, mais peut affecter d’autres parties du corps.

Dans sa forme active, elle se présente avec une toux persistante pendant plus de trois semaines, un sentiment de fatigue, une perte d’appétit et de la fièvre ou des chaleurs nocturnes.

«Toute personne qui a été exposée à un cas de tuberculose active ou qui présente des symptômes de la maladie doit se rendre à un centre de santé pour se faire dépister», rappelle le ministère de la Santé du Nunavut qui, en date du 13 décembre, confirmait la présence de 19 cas de tuberculose active dans la communauté de Pangnirtung.

La tuberculose latente implique quant à elle que les germes de la maladie sont présents dans le corps, mais qu’ils sont dormants et ne se reproduisent pas. Sous cette forme, la personne atteinte ne se sentira pas malade et ne sera pas contagieuse, mais l’absence de traitements peut amener une tuberculose active.

Certains employeurs exigent des tests de dépistage réguliers, mais ce n’est pas obligatoire pour tous les Nunavummiuts.

— Chris Puglia, gestionnaire intérimaire des communications du ministère de la Santé au gouvernement du Nunavut

En réponse à l’épidémie de tuberculose dans la communauté de Pangnirtung, du personnel infirmier supplémentaire a été mis en place. «Certains membres du personnel présents en décembre ou qui le seront en janvier ont été intégrés à travers le Cadre de travail opérationnel pour des demandes d’aide mutuelle lancé par le bureau de l’administrateur en chef de la santé publique», poursuit Chris Puglia.

Un vaccin efficace réclamé

Le ministère de la Santé confirme que le traitement de la tuberculose latente et active est disponible dans toutes les communautés du Nunavut. Du côté de Services aux Autochtones Canada, on affirme travailler en collaboration avec des partenaires inuits, fédéraux, provinciaux et territoriaux pour s’assurer que les populations inuites touchées par la tuberculose aient accès au dépistage, aux tests, aux traitements et à de l’éducation.

En 2018, notre gouvernement a appuyé le déploiement par le gouvernement du Nunavut de deux cliniques mobiles de dépistage de la tuberculose dans deux communautés. En mai 2019, une troisième clinique a été complétée dans une autre communauté. Les trois cliniques ont eu des taux de participation communautaire de plus de 80 %.

— Nicolas Moquin, porte-parole de Services aux Autochtones Canada

Au Nunavut, le vaccin Bacillus Calmette-Guérin (BCG), mis au point il y a un siècle, est administré à tous les bébés à l’âge d’un mois.

«Le vaccin actuel contre la tuberculose (BCG) est efficace pour prévenir les formes graves de la tuberculose chez les enfants et continue donc d’être utilisé seulement dans certaines communautés à forte incidence au Canada. Il n’est pas efficace pour prévenir la tuberculose pulmonaire chez les adultes», affirme Lena Faust, étudiante au doctorat à l’Université McGill et au Centre international de la tuberculose McGill, et membre du comité directeur de l’organisme Stop TB Canada.

«Nous avons donc participé aux appels à l’action pour le développement d’un nouveau vaccin antituberculeux plus efficace», ajoute-t-elle.

Alors qu’en avril 2021, 14 vaccins ont été approuvés sur les 109 en liste contre la COVID-19, aucun vaccin viable n’a été développé contre la tuberculose en 100 ans.

Un objectif réaliste?

En mars 2018, l’organisation Inuit Tapiriit Kanatami (ITK) et le gouvernement fédéral se sont engagés à réduire de moitié le nombre de cas de tuberculose active d’ici 2025, en plus d’éradiquer la maladie dans tout l’Inuit Nunangat d’ici 2030. Natan Obed, président d’ITK et Marc Miller, ancien ministre des Services aux Autochtones, ont réaffirmé cet engagement conjoint le 24 mars 2021, Journée mondiale de la lutte contre la tuberculose.

Le gouvernement fédéral rappelait alors que le budget fédéral 2018 a octroyé 27,5 millions $ sur cinq ans afin de soutenir les approches d’élimination de la tuberculose spécifiques aux Inuits. Cet investissement se voulait un ajout aux 640 millions $ sur dix ans annoncés dans les budgets de 2017 et 2018 pour répondre aux besoins en logement dans l’Inuit Nunangat.

Le porte-parole de Services aux Autochtones Canada, Nicolas Moquin, assure que «notre engagement commun à éliminer la tuberculose au Canada s’accompagne d’une détermination commune à agir de manière significative sur les déterminants sociaux de la santé qui ont une influence directe sur la prévalence et la transmission de la tuberculose, notamment la pauvreté, la sécurité alimentaire et les logements inadéquats».

La survenue de la COVID-19 pourrait néanmoins venir freiner ce scénario. Malgré qu’il soit trop tôt pour connaitre l’impact de la COVID-19 sur l’objectif d’éliminer la tuberculose d’ici 2030 au Canada, Nicolas Moquin relate que «l’Organisation mondiale de la santé (OMS) note que la pandémie devrait avoir un impact sur l’effort mondial visant à éliminer la tuberculose en perturbant l’accès aux soins antituberculeux, notamment par des confinements et des réaffectations du personnel santé et de l’équipement sanitaire».

Lena Faust estime quant à elle qu’en prenant en compte les perturbations importantes des services de traitement de la tuberculose en raison de la pandémie, le gouvernement fédéral doit rapidement intensifier ses efforts s’il veut atteindre son objectif.

«Cela comprend l’augmentation des investissements financiers dans la lutte contre la tuberculose, la mise à jour des données nationales sur la tuberculose et la prise de mesures pour réduire les inégalités de santé et les inégalités sociales qui permettent à la maladie de persister au Canada aujourd’hui», conclut-elle.