le Lundi 24 janvier 2022
le Dimanche 12 Décembre 2021 17:00 | mis à jour le 10 Décembre 2021 15:51 Société

Manitoba : un débat divisé sur le mot en N

Après les incidents survenus au Collège Louis-Riel, la Division scolaire franco-manitobaine a engagé un expert-conseil mandaté pour faire la lumière sur les enjeux de racisme et pour proposer des pistes de solution. — Joshua Hoehne – Unsplash
IJL — Réseau.Presse – La Liberté (Manitoba) – Après les incidents survenus au Collège Louis-Riel, la Division scolaire franco-manitobaine a engagé un expert-conseil mandaté pour faire la lumière sur les enjeux de racisme et pour proposer des pistes de solution. Dans ce débat, plusieurs voix affirment qu’en tant que personnes noires, elles peuvent utiliser le mot en N. La Liberté en a discuté avec l’organisme Parents contre le racisme, un professeur d’histoire à la retraite et un membre engagé de la communauté noire.

Le débat n’est pas nouveau, comme le souligne, le professeur d’histoire à l’UQAM à la retraite, Alain Saint-Victor.

«Depuis plusieurs années déjà, les États-Unis ont le débat de savoir si parce qu’on fait partie de la communauté noire, on peut utiliser le mot en N. Des personnes se sont positionnées en affirmant que oui et d’autres ont affirmé qu’être noir ne donnait pas l’autorisation d’utiliser ce mot», explique-t-il.

Ramatoulaye Cherif, présidente de Parents contre le racisme depuis peu, affirme la position de l’organisme sur la question : «Nous avons échangé sur la question, et nous établissons deux contextes, celui de l’école et celui à l’extérieur. Dans un environnement scolaire respectueux, le mot en N devrait être prohibé, que ce soit par un enseignant ou par tout élève, y compris un élève noir.»

L’école, ce reflet de la société

«Dans un contexte non scolaire, nous n’avons pas de contrôle sur les actions des uns et des autres. Cependant, le message devrait être le même partout. Alors il est important qu’il y ait une prise de conscience à tous les niveaux», assure-t-elle encore.

À l’école, le rapport de pouvoir est clairement établi. Les élèves ne sont pas en position de pouvoir sur le choix du vocabulaire. Tant que le rapport de force est indépendant des élèves, le mot en N doit être proscrit.

— Ramatoulaye Cherif, présidente de Parents contre le racisme
Marta Guerrero

Pour elle, «l’éducation commence avant l’école avec la société, alors s’il y a déjà une discussion dans la société, les enfants seront plus sensibles au message que véhicule le mot en N».

Un mot pour déshumaniser

Alain Saint-Victor reprend : «Ce mot a été inventé dans le cadre de l’esclavagisme pour déshumaniser les Noirs. C’est un mot qui montrait que les Noirs, particulièrement les Noirs d’Afrique, n’étaient pas égaux aux Blancs. Il a longtemps servi à justifier l’esclavage.» 

Pour lui, le débat n’a donc pas à avoir lieu. «Derrière ce mot en N, il y avait une volonté de transformer le Noir à l’aide de mots. Au point où le mot signifiait quelqu’un qui avait perdu toute son humanité, on pouvait disposer de lui comme on le voulait. Dans les dictionnaires du 17e siècle, le mot en N était synonyme d’esclave. Il n’a jamais été synonyme de Noir», observe-t-il.

«Il y a une idéologie derrière ce mot. L’esclavagisme n’amène pas forcément le racisme. Mais l’esclavagisme racial, c’est une invention qui date de la Traite transatlantique», précise-t-il.

Ibrahima Diallo, professeur de sciences à l’Université du Manitoba.

Marta Guerrero

Ibrahima Diallo, professeur de sciences à l’Université du Manitoba et engagé au sein de la communauté noire, abonde dans le même sens qu’Alain Saint-Victor : «C’est un mot qui mérite une contextualisation permanente. C’est un mot chargé qui était utilisé à une époque pour dénigrer des personnes noires et pour justifier leur asservissement. Ce n’est pas un mot neutre. Quand on l’utilise, c’est pour nier l’humanité de l’autre.»

Il nuance toutefois : «Je pense que quand deux personnes noires se disent le mot en N, ils l’utilisent parce qu’ils partagent le même passé, la même souffrance. C’est comme une manière de se le réapproprier par la dérision. Ce n’est pas parce que deux Noirs l’utilisent entre eux que c’est correct qu’une autre personne l’utilise. Mais par respect pour l’autre, on ne devrait pas parler de corde dans la maison d’un pendu.»

En sa qualité de professeur, Ibrahima Diallo détaille sa position sur l’utilisation du mot en N dans ce contexte : «Je suis pour la liberté académique dans un contexte bien posé. Mais là où il y a liberté académique, il devrait y avoir sensibilité et même empathie académique.»

Les origines du mot en N

Le Dictionnaire historique de la langue française, dirigé par Alain Rey aux éditions Le Robert retrace l’origine du mot en N.

«Emprunté au mot espagnol qui signifie “noir” (15e siècle), sens spécialisé de l’adjectif signifiant en général noir (1140) lequel est dérivé du latin de même sens», souligne l’ouvrage. 

Le sens du mot en N a évolué au 18e siècle, pour désigner les «esclaves noirs (1704), avec les locutions traiter [quelqu’un] comme un N (1740-1755) et travailler comme un N (1812), cette dernière encore vivante.»

Le dictionnaire précise : «Le mot est souvent évité pour sa valeur péjorative et raciste, sauf quand il est employé par les Noirs eux-mêmes, ceci surtout depuis la prise de conscience d’une spécificité culturelle, liée aux mouvements de décolonisation du milieu du 20e siècle.»

Au 18e siècle, la critique du mot en N coïncide avec celle de l’esclavage : «L’emploi du mot en N chez les philosophes, qui étaient antiesclavagistes, est marqué par une gêne sensible ; au 19e siècle, le mot en N et ses dérivés sont de plus en plus ressentis comme racistes. Il faut attendre l’emploi du mot par les Noirs eux-mêmes, surtout à partir de 1930, pour assister à une valorisation marquée, qui n’exclut pas les connotations racistes dans le discours des Blancs.»