le Mercredi 8 Décembre 2021
le Mercredi 3 novembre 2021 17:17 Politique

Fermeture des frontières : la situation du Restigouche était unique au Canada

Selon une étude menée par l'économiste Pierre-Marcel Desjardins [en photo], c'est au Restigouche que la fermeture des frontières durant les premiers mois de la pandémie aura causé le plus grand tort au niveau économique. — Jean-François Boisvert – Acadie Nouvelle
ACADIE NOUVELLE (Nouveau-Brunswick) – L’économie restigouchoise a été frappée plus durement que celle des autres régions de la province — et même du pays entier — en raison de la fermeture des frontières lors des premiers mois de la pandémie de la COVID-19.

C’est du moins la conclusion à laquelle en arrive l’économiste Pierre-Marcel Desjardins dans une étude dévoilée vendredi dernier à Campbellton dans le cadre d’une activité organisée par le Conseil économique du Nouveau-Brunswick (CÉNB).

Avec cette étude, M. Desjardins désirait valider que la situation du Restigouche était vraiment aussi particulière que certains le prétendaient ou si, à l’inverse, toutes les régions frontalières de la province et du pays ont connu des impacts similaires. «C’est clair que ce qu’a vécu le Restigouche est unique», souligne-t-il sans équivoque.

N’ayant pas accès aux chiffres de ventes des entreprises — celles-ci étant des entités privées — il a contourné le problème en utilisant différentes variables, notamment l’employabilité et la présence de commerces sur le territoire.

Selon Statistiques Canada par exemple, Campbellton serait l’une des quatre régions au pays où l’agglomération métropolitaine est partagée des deux côtés d’une frontière.

Les autres régions sont Ottawa-Gatineau et Hawkesbury-Greenville — toutes deux respectivement en Ontario et au Québec —, ainsi que Lloydminster, à cheval entre l’Alberta et la Saskatchewan.

À la différence de Campbellton et de la MRC d’Avignon (Gaspésie), aucune de ces villes n’a toutefois vécu une fermeture de leur frontière aussi poussée et/ou prolongée.

Il y a plusieurs zones frontalières au pays, mais la particularité ici c’est que la frontière est à l’intérieur de la communauté. Et ce qui est arrivé, c’est qu’on a scindé cette communauté en deux.

— Pierre-Marcel Desjardins, économiste

Des données démontrent par ailleurs une forte dépendance de la région d’Avignon envers le Restigouche, là où se trouve la majorité des entreprises, des commerces, des institutions et des emplois.

Selon l’économiste, cette réalité est différente des autres régions frontalières néobrunswickoises comme Sackville ou Edmundston. En d’autres mots, ces régions peuvent plus facilement se passer de leurs voisins extrafrontaliers pour survivre économiquement.

Le Restigouche étant considéré comme le centre de services de cette partie de la région Baie-des-Chaleurs, ses commerçants dépendent énormément sur les consommateurs d’Avignon pour survivre.

Les restrictions frontalières imposées par la province du Nouveau-Brunswick ont fait en sorte que la population québécoise a momentanément changé ses habitudes de consommation, nuisant ainsi à l’économie restigouchoise.

«Je ne dis pas qu’il n’y a pas eu de défis particuliers au Madawaska ou à Sackville en raison de la situation des frontières, mais ceux-ci ont été beaucoup plus importants qu’au Restigouche, car on lui a littéralement coupé sa zone économique. Les défis causés par la fermeture des frontières ont été plus grands ici que n’importe où ailleurs au Nouveau-Brunswick. En fait, c’est probablement ici qu’on a le plus souffert des mesures frontalières dans l’ensemble du pays», en déduit M. Desjardins.

Selon ce dernier, cette situation particulière du Restigouche aurait dû amener le gouvernement à intervenir afin d’aider les entrepreneurs de cette région, ce qu’il n’a pas fait.

«Je n’argumente pas que toutes les entreprises de la région ont souffert à la même ampleur, mais c’est clair que certaines ont connu beaucoup de difficultés. Dans ce contexte, la mise en place d’un programme d’aide aurait été justifiée. Il n’est d’ailleurs pas trop tard, le gouvernement peut encore mettre de l’avant des stratégies afin de permettre à ces entreprises de reprendre du poil de la bête», note M. Desjardins.

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Confirmation

L’étude comme telle a été commandée par l’homme d’affaires Serge Landry d’ALPA Équipement. L’idée lui est venue après des discussions avec des gens d’affaires locaux à propos des impacts négatifs engendrés par la fermeture de la frontière.

«On a vite réalisé l’ampleur des impacts de cette mesure. Certains magasins de ventes au détail ont rapporté avoir vu leurs ventes fondre de 30 % alors qu’ailleurs en province, la tendance semblait être stable ou même augmenter. On savait que notre relation avec nos voisins du Québec était importante, mais cet épisode nous a fait comprendre qu’elle était peut-être plus importante encore que ce que l’on croyait», a souligné l’homme d’affaires.

À la Chambre de commerce régionale de Campbellton, les résultats de l’étude de M. Desjardins ne surprennent pas.

«Ça ne fait que confirmer avec des statistiques ce que nous disons depuis le début, soit que l’on se trouve dans une situation unique. Et c’est malheureux de voir que personne à Fredericton n’a daigné nous écouter», souligne son président, Luc Couturier, déplorant au passage que le premier ministre ne soit jamais venu soutenir les citoyens et ni les entrepreneurs du Restigouche depuis le début de la pandémie.

Celui-ci soutient qu’encore aujourd’hui, beaucoup d’entreprises ne se sont pas complètement remises de la fermeture de la frontière. Il espère maintenant que cette étude ouvrira les yeux des politiciens.

Fermer la frontière à nos voisins, ça ne doit plus jamais arriver. J’espère que le gouvernement a compris notre situation, qu’on ne peut pas séparer notre communauté.

— Luc Couturier, président de la Chambre de commerce régionale de Campbellton

Cicatrices

Le chef de la Première nation autochtone de Listuguj, Darcy Gray, a suivi avec attention la présentation de Pierre-Marcel Desjardins. C’est que sa communauté — une partenaire économique cruciale pour le Restigouche — a été particulièrement échaudée par la fermeture des frontières.

«Au début de la rencontre, les organisateurs ont fait allusion au fait que nous nous trouvions sur un territoire mi’gmaq non cédé. Pourtant, pendant des mois, on nous y a soit refusé l’accès, soit restreints. Et encore aujourd’hui, on nous force à remplir des formulaires pour traverser la frontière», déplore-t-il, avouant que beaucoup de citoyens de sa communauté ont choisi de ne plus magasiner au Restigouche en représailles à ce traitement qui perdure.

Plusieurs gardent également un souvenir très amer de l’épisode où Fredericton a interdit l’accès à l’école durant plusieurs semaines aux élèves du secondaire de cette communauté.